‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 15 sur 445 · Causeries du Lundi, t. IX, p · texte numérisé non relu

Causeries du Lundi, t. IX, p

3. Decisis humilem pennis inopemque paterni Et laris et fundi, paupertas impulit audax IH versus facerem.

(Horace, ép. H, ii, 51 .)

Cependant, comme il est bien difficile à un futur écrivain de profession de ne pas écrire peu ou prou, lui aussi sans doute faisait ses preuves, dans ce cercle de gens d'esprit, par de petits vers plus ou moins bien tournés, offerts à M""' de Lambert oa à toute autre dame du monde où il vivait. Ce n'est point là une supposition gratuite : on peut lire, dans le Mercure de septembre 1717, une c ode anacréontiqae j> signée de lui, et que nous ne voyons citée nulle part. A vrai dire, elle est bien du même poète qui avait écrit le Père prudent et équitable^ c'est-à-dire fort médiocre ; elle est aussi tout à fait dans le goût des piècçs du même genre, composées en trop grand nombre parFontenelle, le grand prêtre du temple dont M'°®de Lambert était la divinité. On nous permettra de Texhumer, à titre de curiosité, du recueil où elle était si parfaitement oubliée :

Il faisait nuit, quand seul, de l'aimable Climène Je Toulus peindre un soir Tesprit et les appas ;

Vains efforts, pour prix de ma peine, Je Tadmirais toujours et ne la peignais pas. Apollon vint à moi ; ce Dieu, par sa présence, Fit briller un éclat dans les lieux d'alenlour

Plus beau que n'est Téclat du jour :

a Faible mortel, dit-il, connais ton impuissance. Le portrait de Climène est Touvrage des dieHix. Le soin de la tracer est un soin digne d'eux. » Â ces mots, Apollon le commençait lui-même, Quand TAmour, à l'instant, parut et vint à nous :

Cet air, si charmant et si doux, Qui brille dans ses yeux auprès de ce qu'il aime,

Etait banni par le courroux.

« Cessez, dit-il, cessez d*exciter ma colère, Apollon, et quittez un dessein téméraire : Le portrait de Climène est l'ouvrage des dieux. Dites-vous ; mais je suis encore au-dessus d'eux ; Et, si de ce mortel l'entreprise fut vaine.

Quand vous voulez peindre Climène, Sachez qu'il est autant de distance entre nous^

Qu'il en est d'un mortel à vous. »

o Ce discours n*a rien qui m'étonne,

Dit Apollon au dieu des cœurs;

L'Amour est jeune, on lui pardonne D'un peu de vanité les flatteuses douceurs. J'aime à voir un débat que Climène a fait naître ; Sans y penser, ici nous faisons son portrait, Et plus noble et plus grand que nous ne l'eussions fait.

Oui, ce débat fera connaître,

Combien nous l'estimons tous deux ;

Et le spectacle de deux dieux Jaloux de peindre une mortelle

Est un éloge du modèle Qui le met presque au-dessus d*eux ^. »

Ces « petits vers » ue furent sans doute pas leâ seuls composés alors par Marivaux ; mais on doit lui savoir gré de n'avoir publié que ceux-là, et, tout en sacrifiant aux goûts de son entourage, de n'avoir pas imité ceux de ses amis qui recueillaient soigneusement, pour les joindre à leurs œuvres, les pièces de ce genre, et ne laissaient rien perdre de leurs galanteries rimées.

Malheureusement, il fit au mauvais goût des sacrifices d'un autre genre, et moins excusables. Autour de lui^ on faisait profession de baïr le romanesque et Tinvraisemblable, de tourner en ridicule par la parodie tout ce qui prétendait s'élever au-dessus d'une simplicité un peu sèche. Il composa donc, lui aussi, une parodie, Pharsamon ou les Folies romanesqties. C'est une imitation de Cervantes, assez maladroite, bien qu'elle ne manque ni d'esprit ni de gaieté. Marivaux se proposait d'y tourner en ridicule les exagérations de langage et de sentiment mises jadis à la mode

1. Ce cadre mythologique plaisait à Marivaux; à la même époque, en 1716, dédiant au duc de Noailles f Iliade travestie , dont il va être question, il se servait d'une Action semblable pour faire l'éloge du duc. Dans son épttre dédicatoire, mêlée de prose et de vers, il commence par dire qu'il n*aura pas à le louer, car Apollon lui est apparu et lui a dit, comme pour Glimène,

Peindre ce duc est un emploi Dont l'iionneur n'appartient qu'aux Musm et qu'à moi..

Les Muses paraissent aussitôt, mais la Vérité survient à son tour et dit au poète :

I Ecoute le récit qui va t'ôtre dicté :

{Ce qui tuit est en grottes lettret dant l'original.)

Du plus grand Roi du monde il s'est acquis l'estime ;

Giroue éprouva sa valeur ; De la France aujourd'hui sa prudence sublime

Fait disparaître la langueur.

Philippe à présent lui confie Le Mobile {en note : les finances) par qui se meuvent les Etats.

Que de vertus et de génie

Ce choix ne nous prouve-t-il pas ! » Etc.

Au reste, le duc de Noailles (depuis maréchal) n*était pas indigne de ces éloges, malgré le terrible portrait que Saint-Simon trace de lui {Mémoires, édit. Ghéruel, t. Vlll, ch. iv). Voyez à son sujet, Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis f t. X, p. 189 et suiv.

par les fausses précieuses et les romans langoureux et diffus de M^ de Scudéry. C'eût été faire acte de bon sens et de bon goût^ si Molière et Boileau n'eussent pas existé ; il restait peu de chose à dire après eux contre les Cathos et les Madelon attardées, s il en restait encore en 1712. Aussi n'est-ce point, à vrai dire, le héros du roman, Pharsamon, qui joue le r4)le de don Quichotte S in^is bien l'auteur lui-même, qui, se trompant d'époque , veut redresser des torts qui n'existent plus.

Le désir de marquer sa place et de faire quelque bruit tourmente si peu Marivaux, qu'il ne publie pas ce premier essai ^. Un an après, en 1713, il se décide à se faire imprimer et donne, dans le même goût que Pharsamon^ les Aventures de *"" ouïes Effets surprenants de lasympathiey qu'il ne signe pas, et qui ne valent ni plus ni moins.

Les Aventures avaient paru en deux fois ; entre temps, Marivaux avait écrit un autre roman, la Voiture embourbée^ qu'il laissa inachevé, car, dit spirituellement M. Edouard Foumier, son livre « n'alla que cahin-caha, comme le pauvre coche dont il contait les accidents, et il finit par s'embourber avec lui. ^ » Marivaux se montrait déjà ce qu'il demeura toute sa vie, doué d'une excessive facilité de travail, prompt à concevoir et à exécuter, prompt à abandonner l'œuvre entreprise, incapable de s'assujettir à un plan arrêté d'avance, homme de grand détail, peu soucieux d'ordonner un ensemble. Myope d'esprit, il regardera les choses de près et saura les voir jusque dans les particularités les moins saisissables ; les perspectives générales lui échapperont.

Les trois médiocres romans que nous venons de signaler ne sont intéressants que par les rares passages où se laisse surprendre le talent naissant de Marivaux. On préférerait à ces

1. Le roman portait aussi le titre de le Don Quichotte moderne. (Voy. ci-après. Appendice iv, a.)

2. La publication de Pharsamon n'eut lieu que vingt-cinq ans plus tard, et encore serait-elle le fait d'une indiscrétion de libraire. Un contemporain de MariTaux, Granet, écrit à ce sujet : c L'équité veut que j'avertisse le public qu'il y a vingt-quatre ans que ce manuscrit des Folies romanesques est entre les mains du libraire, du moins on me l'a assuré. Si M. de Marivaux en avait été le maître, cet enfant de sa jeunesse n'eût pas vu le jour ; de plus, on dît qu'U le désavoue. C'est un enfant exposé, o {Réflexions sur les ouvrages de littérature^ t. I, p. 25A.)

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