‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 14 sur 445 · LES SALONS LITTÉRAIRES · texte numérisé non relu

LES SALONS LITTÉRAIRES

règles frivoles et de petites finesses polies, plein de bagatelles graves et importantes, difficiles à apprendre et qu'il fallait savoir sous peine d'être ridicule, toutes ridicules qu'elles sont elles-mêmes.

Et point du tout; il n'y avait rien ici qui ressemblât à ce que j'avais pensé, rien qui dût embarrasser mon esprit ni ma figure, rien qui me flt*craindre de parler; rien au contraire qui n'encourageât ma petite raison à oser se familiariser avec la leur; j'y sentis même une chose qui m'était fort commode, c'est que leur bon esprit sup* pléait aux tournures obscures et maladroites du mien . Ce que je ne disais qu'imparfaitement, ils achevaient de le penser et de l'exprimer pour moi, sans qu'ils y prissent garde et puis ils m'en donnaient tout l'honneur. — Enfin, ils me mettaient à mon aise ; et moi, qui m'imaginais qu'il y avait tant de mystères dans la politesse des gens du monde, et qui l'avais regardée comme une science qui m'était totalement inconnue et dont je n'avais nul principe, j*étais bien surprise de voir qu'il n'y avait rien de si particulier dans la leur, rien qui me fût si étranger; mais seulement quelque chose déliant, d'obligeant et d'aimable *.

Cette page est l'une des meilleures de Marivaux et Tune des plus heureuses définitions de la bonne compagnie que puisse offrir notre littérature ; de plus, elle nous apprend dès maintenant les goûts et les préférences de notre auteur. On y voit ce

1. La Vie de Marianne^ quatrième partie. — Ceci est le témoignage d'un membre du cercle, d'un ami de la maison. Il est juste de citer à côté celai d*un hdte moins bien disi^osé^ de Marmontel, qui, accueilli aussi à ses débuts chez M*"^ de Tencin, mais traité peut-être, en sa qualité de jeune homme encore peu connu, comme un bête sans importance, fait de ce salon célèbre une peiiiture moins flattée. H y fut présenté par La Popeiinière, pour y lire sa tragédie dMrûtoméne, qu'on venait de jouer : « L'auditoire était respeetable. i*y vis rassemblés Montesquieu^ Fonlenelle, Mairan, Marivaux, le jeune Helvétius, Astruc, je ne sais qui encore, tous gens de lettres ou savants, et, aa« milieu d'eux, une femme d'un esprit et d*un sens profond, mais qui, enveloppée dans son extérieur de bonhomie et de simplicité, avait plutôt l'air de la ménagère que de la maîtresse de la maison : c'était M*^ de Tencin. J'eus besoin de tous mes poumons pour me faire entendre de Fontanelle ; et, quoique bien près de son oreille, il me fallait encore prononcer chaque mot avec force et à haute voix; mais il m'écoutait avec tant de bonté, qu'il me rendait doux les efforts de cette lecture pénible.... Je fus honoré des suffrages de l'assemblée; j'eus même l'honneur d'être du dtner de M^^* de Tencin ; et, dès ce jour-là, j'aurais été inscrit sur la liste de ses convives; mais M. de La Popeiinière n'eut pas de peine à me persuader qu'il y avait là trop d'esprit pour moi ; et en effet, je m'aperçus bientôt qu'on y arrivait préparé à jouer son rôle, et que Tenvie d'entrer en scène n'y laissait pas toujours à la conversation la liberté de ivivre son cours facile et naturel. C'était à qui saisirait le plus vite, et comme à la volée, le moment de placer son mot, son conte, son anecdote, sa maxime ou son trait léger et piquant, et, pour amener l'a -propos, on le lirut quelquefois d'un peu loin. — Dans Marivaux, l'impatience de faire

qu'il aimait ; on y voit surtout ce qu'il n aimait pas, c'est-àdire la fausse politesse et le faux esprit, le jargon convenu, Télégance factice, les manières prétentieuses, dont la Bruyère avait déjà raillé le ridicule dans les petites villes et les petites coteries*. Il y définit avec complaisance le genre dont il fit le^ but et l'idéal de son talent, une simplicité délicate, résultat! d'un art exquis, un enjouement discret, une amabilité coquette,^ une aisance où rien ne sentit TefTort, € moins ce qu'il a été, dit Sainte-Beuve, que ce qu'il aurait voulu être '. »

Apprécié dès le début à sa valeur chez M"* de Lambert, et, plus tard, choyé entre toutes les « bêtes » de M"® de Tencin, il ne se pressa pas de faire acte d'écrivain. Il entendait n'écrire que pour son plaisir ; celui qu'il goûtait dans ce milieu, où son esprit s'exerçait sans fatigue et où ses goûts étaient satisfaits sans effort, lui fit différer ses débuts littéraires avec une patience assez rare chez les jeunes gens. De plus, à cette époque, il était, sinon riche, du moins fort aisé, il ne sentait pas cet aiguillon de la nécessité qui a mis de si bonne heure la plume aux mains de tant d'écrivains^.

preuve de finesse et de sagacité perçait visiblement. Montesquieu avait plus de calme, attendait que la balle vint à lui; mais il l'attendait. Malran guettait Toccasion. Astruc ne daignait pas l'attendre. Fontenelle seul la laissait venir sans la chercher ; et il usait si sobrement de l'attention qu'on donnait à l'entendre, que ses mots ftns, ses jolis contes n'occupaient jamais qu'un moment. Helvélius, attentif et discret, recueillait pour semer un jour. C'était un exemple pour moi que je n'aurais pas eu la constance de suivre ; aussi cette société eut-elle pour moi peu d'attrait. » {Mémoires ^ livre IV, t. 1, p. 210 de l'édition Verdière, 1818.) Tout ceci est joliment dit et d'une aimable méchanceté, mais, en somme, Marmontel se rendait justice : n n'était pas Thomme de ce monde-là; ses qualités n'étaient point l'esprit de finesse et de trait, d'à-propos, de saillie piquante, qu'on goûtait chez M*"* de Tencin plus que la pompe un peu vide , la correction parfois sèche et l'élégance compassée de l'auteur de Béiùaire et de Denys le tyran. Plus tard , lorsque M"^* de Tencin vint se reposer à Passy de ses fatigues mondaines, Marmontel, qui habitait dans le voisinage, la visitait volontiers : elle était seule alors et l'amour-propre de son hôte était en sûreté. (/6tV/., 1. 1, p. 245.) En revanche, le passage qu'on vient de lire a le mérite d'ajouter des noms propres à la description d'ensemble donnée par Marivaux.

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