‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 152 sur 445 · LES SOUBRETTES · texte numérisé non relu

LES SOUBRETTES

bonne et honnête fille, d'origine honorable quoique modeste S dévouée franchement à sa matlresse, sans désir de gain; elle .souiïre de sa condition subalterne et dépendante, mais, au lieu de coqueter avec les valets, elle les tient à distance, sans morgue ridicule, et attend avec patience le mari dont elle est digne et qui lui donnera un rang. C'est déjà la demoiselle de compagnie, la lectrice, Tinstitutrice, que le théâtre nous montrera un siècle plus tard'. Hanuiira, ub la Double Incon^ stancej est au contraire la jolie fille sans ambition, coquette avec fureur, uniquement occupée de faire tourner la tête à qui la regarde, évaporée, minaudière : a On yoit dans ta petite contenance un dessein de plaire, lui dit sm amiéLieette; tu mets je ne sais quoi d'étourdi et de vif dans ton geste ; quelquefois c'est du nonchalant, du tendre, du mignard ; tes yeux veulent être fripons, veulent attendrir, veulent frapper, font mille singeries; ta tête est légère; ton menton porte au vent, tu cours après un air jeune^ galant, dissipé. Parles-tu aux

1. Elle est fille d'un procureur, c'esl-à-dire issue d'une fjmille de petite bourgeoisie. M. Remy dit à Dorante : a C'est mot qui ai succédé à son père ; il était fort ami du TÔtre, homme un peu dérangé ; sa fille est restée sans bien. La dame d'ici a voulu l'avoir; elle l'aime, la traite bien moins en suivante qu'en amie.... » (I, vi.) De même Lisette du Préjugé vaincu. Elle dit à Lépine : « Je suis la fille d^un homme qui était en son vivant procureur flfcal du lieu, et qui mourut l'an passé, ce qui a fait que notre jeune dame, faute d'une fille de chambre, m'a prise depuis trois mois chez elle, en guise de compagnie. » (I, i.) Il n'en est pas tout à fait de même des valets; leur origine est plus conforme à leur condition. Le même Lépine répond à Lisette : a Ce renom- là n'est pas comparable au bruit que mon père afait dans sa vie. Je suis le fils d'un timbalier des armées du roi.... Oui, nôa fille ; neveu d'un trompette et frère aîné d'un tambour, il y a même du hautbois dans ma famille. Tout cela, sans vanité, est assez éclatant. »

2. 11 y a dans Destouches, qui, lui aussi, se plaît à relever la condition des soubrettes, un rôle assez semblable au début à celui de Marton ; c'est Lisette du Glorieux, qui tient Pasquin à distance, résiste au vieux débauché Lisimon, son maître, ne veut entendre parler que mariage par Valère, le fils de la maison, et tient plus, elle aussi, de la demoiselle de compagnie que de la suivante :

La fille do cdans, à présont ma maîtrcsM), Mon amio au eoavcnt, sensible à ma dctrosso, Sur le point de sortir, m'oflVit obliçeammiint De me prendre près d'elle. Elle me til serment Que je serais plutôt compagne que suivante.

Mais la ressemblance s'arrête la, car Marton reste Marton et n'épouse pas Dorante, tandis que Lisette se trouve être, comme dans la comédie antique, une fille de grande maison et elle épouse Valère.

23i L'AUTEUR DRAMATIQUE.

gens, leur réponds-tu? Tu prends de certains tours, tu te sers d'un certain langage, et le tout finement relevé de saillies folles ^1^ Lisette, du LegSy froide, égoïste, un peu perfide au besoin, indispensable à sa mattresse, mais exigeante et prompte à faire valoir ses services, crée, par son désir de ménager son repos, une plaisante situation, que le vaudeville contemporain a plusieurs fois reprise avec succès; elle s'efforce de faire échouer les projets de mariage de sa mattresse : « Ma maîtresse est veuve, dit-elle d'abord, elle est tranquille, son état est heureux; ce serait dommage de Ten tirer : je prie le ciel qu'elle y reste', i Un peu plus tard, elle ne se donne même plus la peine de farder sa véritable pensée : « Je vous prédis qu'ils ne se marieront point. Je ne veux pas, moi. Ma mattresse... tient l'amour au-dessous d'elle; et j'aurai soin de l'entretenir dans cette humeur, attendu qu'il n'est pas de mon petit intérêt qu'elle se marie ^. v

Dans plusieurs de ces pièces * Marivaux a mis en scène de^ paysans : Tune d'elles même, VHéritier de VillagCy qui leur est entièrement consacrée, a une importance sur laquelle nous aurons lieu de revenir. Où Marivaux avait-il pu les connaître et les observer? Sans doute dans les courts séjours à la campagne qu'il faisait de temps à autre chez M"" Lallemant de

i . La Double Inconsianee^ acte I, se. in.

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