‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 154 sur 445 · LES PAYSANS · texte numérisé non relu

LES PAYSANS

Bez ^ Hais, alors surtout, la vie de château était si peu champêtre', que Marivaux ne pouvait même pas soupçonner la condition des vrais paysans de Fancienne France, ceux que La Bruyère nous montre, dans une page fameuse, « noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu'ils fouillent et qu'ils remuent avec une opiniâtreté invincible, > manquant parfois «c de ce pain qu'ils ont semé ^. » S'il lui avait été donné de les voir de près, facilement ému, comme il Tétait, par la souffrance et l'injustice, il eût laissé quelque part dans ses ouvrages un mol de pitié pour eux. II ne vit que les paysans attachés aux châteaux par divers liens de domesticité ou de dépendance, heureux de leur condition et jouissant d'un facile bien-être, grâce à la générosité, aux plaisirs, aux vices de leurs mattres, conservant juste assez de la naïveté et de la grossièreté premières pour amuser, par un contraste piquant avec les manières raffinées du beau monde; en un mot, des paysans d'opéra comique. Ce sont les seuls que les écrivains des deux derniers siècles aient daigné connaître, sauf un observateur moraliste, comme La Bruyère, un grand citoyen, comme Vauban, un économiste philanthrope, comme Turgot.

Cependant, malgré la convention et l'enjolivement, Marivaux a donné de ces paysans trop peu rustiques une image, non seulement amusante, mais encore relevée d'observation vraie. Marivaux était Normand ; plusieurs de ces paysans le sont aussi, avec leur âpreté au gain, leur finesse matoise, leur français jargonné, où abondent les a prononcés la bouche

i. Voy. ei-dewus, p. 127.

2. Peut être même ne faut-il Toir dans les excursions champêtres de Harhraiix que de simples parties. C'était en effet la mode dans les grandes maisons d'alors de donner des journées de campagne. On y recevait, durant un jour, un certain nombre d'invités, à qui l'on offhiit une série de plaisirs, plus ou moins champêtres, arrêtée à l'avance. Cependant, Marivaux écrit dans une lettre citée par Lesbros, p. 35 : c J'ai passé quelques jours à la campagne. »

3. De r Homme, § 428. — Sur la condliion du paysan au dix-huitième siècle, voy. H. Taine, ies Origines de la France contemporaine^ t. 1, livre V, ch. I. M. Taine estime (p. 430) que « pour le premier quart du siècle qui précède la Révolution, la peinture (de La Bruyère), bien loin d'être trop forte, est trop faible;... que, pendant un demi-siècle et davantage, jusqu'à la mort de Louis XV, elle demeure exacte; peut-être même, au lieu de l'atténuer, faudrait-il la charger. »

grande ouverte *. Dans un genre différent, Biaise, de VHeureujp Stratagème, est, au contraire, un vrai bonhomme, plein de gaie franchise et de rondeur, saisi dans la vérité de ses compliments embarrassés, de son dévouement plus sincère qu1ngénieux, de sa vieille naïveté. Un autre Biaise, celui de TEpreuve, est un des caractères les plus neufs et les plus naturellement comiques de l'ancien théâtre. Il aime Angélique, ou plutôt les cinq mille livres de dot qu'elle doit lui apporter ; il est donc désolé d'apprendre qu'il a un rival. Mais Lucidor lui promet de le dédommager, en cas d'échec, en lui donnant douze mille livres, à la condition qu'il fera une cour assidue à Angélique. Le voilà donc désireuxd*échouer, et, en même temps, obilgé de feindre une vive passion. Si Angélique se décide pour lui, il explique avec embarras que M"* Arganle, mère d'Angélique, ne le trouvera pas assez riche. Lucidor lève robstacle, en offrant vingt mille livres qui décident M"^ Argaute. Biaise pose donc pour la seconde fois sa candidature à la main d'Angélique, mais celle-ci lui déclare qu'elle ne l'épousera point, s'il est assez vil pour accepter le présent de Lucidor. Biaise désespéré se voit, en fin de compte, obligé de se contenter de douze mille livres, au lieu de vingt, et d'épouser la suivante Lisette, au li^u d'Angélique ^ Il est une sorte de caractères, très sacrifié dans l'ancien

i. Marivaux Gonnait aussi cette dureté de cœur, qu'expliquent et, jusqu'à un certain point, excusent chez les paysans un labeur acharné et des souffrances stoïquement supportées. Un des premiers, il a montré leur avidité pressée en matière d*hérita(^e, ri souvent dépeinte après lui. Dans V Héritier de Village (scène i) :

a Claudine. — Voiremenl! noute homme; vous prenez bian do la peine de revenir; queu libertinage! Être quatre jours à Taris, demandez-moi à quoi faire !

Blaise. — Et ^ voir mourir mon frère^ et je n*y allais que pour ça.

Claudine. — Eh bien ! que ne fmit-il donc, sans nous coûter tant d'allées et de venues? Toujours il meurt, et jamais ça n'est fuit : v'ià deux ou trois fois qu*il lanterne.

Blaise. — Oh bian! il ne lanternera plus. (// pleure.) Lie pauvre homne a pris sa secousse.

Claudine. — HMas! il est donc trépassé ce coup-ci?

Blaise. — Oh! il est encore pis que ça.... 11 est enlarrc....

Claudine. — Brel ! enfin le v'iè défunt. Parlons des vivants. » 2. Cimparczaux pa}sans de Marivaux ctux de Dancourl, qui eut le m(rite de créer au théâtre le genre villageois, non pas factice et conveni', comme on le vit plus tard, mais Adèle et vrai, et, à ce sujet, v*y. Texce!-

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