‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 155 sur 445 · LES PERES; LEUR BONTÉ · texte numérisé non relu

LES PERES; LEUR BONTÉ

Ihéàlre, et que Marivaux semble avoir voulu relever, celui des pères de comédie. Sauf de rares exceptions, comme don Louis du Festin de Pierre et Géronte du Menteur, qui savent mériter le respect et parler à des fils indignes ou égarés un langage plein de noblesse, la plupart sont plus ou moins ridicules; franchement odieux, comme Harpagon, ou d*une bonhomie trop simple, comme Chrysale. Cela n'est-il pas surprenant, à une époque où, dans la vie réelle, Tautorité paternelle était entourée de respect, et affectait elle-même une dignité solennelle et froide^? Peut-être, en ceci comme en bien d'autres choses, la comédie avait-elle pour but de faire passer une leçon à la faveur de lasatire^ de tempérer par le ridicule l'excès d'une autorité trop absolue, de montrer que l'amour filial en souffrait et de préparer ainsi un adoucissement des mœurs ^ Peut-être aussi ne faisait-elle que suivre la tradition qui, depuis le bonhomme Strepsinde et le bourgeois Chrêmes, tournait en ridicule ce qui est triste, avare et grondeur, au profit de ce qui est gai, généreux et souriant, la vieillesse et la lai-

lente étude de M. Gidel sar Dancourt et set peintures de mœurs rustiques, dans la Revue des cours littéraires du ^ août 1866. Très supérieur, comme valeur d'ensemble, i son devancier, Marivaux est loin de l'égaler comme observateur des paysans — Suivant les frères Parfaicl(^is^ du théâtre pan' çais, t. VIII, p. 26), Mathieu Gareau, dans le Pédant joué de Cyrano de Bergerac, est a le premier paysan qu'on ait osé hasarder au théâtre avec le jargon de son village. » Le Pédant joui (1654) est antérieur au Don Juan de Molière, où Charlotte, Mathurine et Pierrot parlent avec un naturel si parfait le jargon des environs de Paris. Depuis Molière, les paysans ont envahi la comédie, sans parler de Topera comique, et, comme dans Molière, c'est presque toujours le langage de la banlieue parisienne qu*on leur prôte^ avec ses étranges altérations de voyelles. Voy., à ce sujet, une curieuse Etude sur le langage populaire de Paris et de sa banlieue, Paris, 1872, par M. Ch. Nisard. Ceux de Marivaux, nous Tavons remarqué déjà, seraient plutôt Normands.

1. Voy., sur ce qu'était au siècle dernier Tautoriié paternelle, H. Reynald, Mirabeau et la Constituante^ livre I, ch l, et H. d'idevillo, le Mnrécfml Bugeaudy t. I, chap. i. La sévérité n*é:ait point le privilège de quelques fj milles extrêmes en tout, comme cette race étrange des Mirabeau ou l'austère

. maison des Bugeaud. On la retrouvait alors partout, chez la mère comme chez le père. Voy. encore ci-après, quatrième partie, chap. ii.

2. Voy. à ce sujet là scène iv, de l'acte II du Malade imaginaire; Molière marque nettement ce qu'il pensait eur cette question, par la réflexion de Beline et la réponse d'Angélique : « C'est que les fliles bien sages et bien honnêtes, comme vous, se moquent d'être obéissantes et soumises aux volontés de leur père. Cela était bon autrefois. » — « Le devoir d'une Aile a des bornes^ Madame, répond Angélique, et la raison et les lois ne retendent point a toutes sortes de choses. »

deur au profit de la jeunesse et de la beauté. Quoi qu'il en soit, devançant la comédie moderne, qui représente sous un aspect moins rébarbatif Tautorité adoucie de la famille, Marivaux donne toujours aui pères qu'il met en scène un caractère de raison, d'indulgence et de bonté, caractère d'autant plus sympathique qu'il élait alors plus nouveau. C'est en effet rindulgence et la bonté qui inspirent leur conduite; ils exercent leur autorité le plus rarement possible, et toujours d'une manière insinuante et persuasive. Ainsi, M. Orgon, proposant un mariage à sa fiUe, au lieu de l'imposer avec l'autorité tyrannique de tradition dans l'ancien répertoire, lui dit avec un accent affectueux d'une pénétrante douceur : « Ma chère enfant, tu sais combien je t'aime. Dorante vient pour t'épouser.... J'arrêtai ce mariage-là avec son père, qui est mon intime et ancien ami, mais ce fut à condition que vous vous plairiez à tous deux et que vous auriez entière liberté làdessus; je te défends toute complaisance à mon égards» Comparez à ce langage celui d'Ârgan ', qui n'est pourtant pas un méchant homme, ou celui du père de Mariane^ : prompte colère, menace du couvent, ceux-ci vont du premier coup jusqu'au bout de leurs droits ; ceux de Marivaux au contraire restent toujours en deçà.

Quant à leurs fils, s'agit-il de ces erreurs de jeunesse, de ces peccadilles, qu'un châtiment trop rude ne corrige pas, et ne prévient pas pour l'avenir, — au lieu de les déshériter du pi*emier coup, les pères de Marivaux songent plus volontiers à tirer une leçon utile d'un égarement passager. Damon a perdu au jeu, contre un chevalier trop adroit, une partie de l'argent destiné à l'achat d'une charge : « Il est jeune, dit son père; il a fait une faute, il n'y a rien d'étonnant et je la lui pardonne pourvu qu'il la sente; c'est ce qui décidera de son caractère *. » Damon cependant se prépare à perdre de la même manière le reste de son argent. Que fait le père? Il prend, dans un bal masqué, le costume du chevalier fripon, joue contre son fils, gagne tout, et se démasquant après lui avoir donné ainsi la

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