‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 160 sur 445 · LES MÈRES; LEUR RUDESSE · texte numérisé non relu

LES MÈRES; LEUR RUDESSE

développe^ dans la plénitude de ses facultés, que sous les douces caresses de l'amour maternel; ils sont à plaindre ceux à qui leur mère n'a point souri. Le père peut armer son front d'une sévérité salutaire ; le rôle de la mère est surtout d'indulgence et de douceur. Or, ce rôle d'amour, les mères y manquaient du temps de Marivaux, du moins dans les hautes classes^, et le philosophe qui, nous le verrons, se cachait en lui sous l'auteur dramatique, censurait à sa manière ce défaut contre nature.

Nous aurons terminé cette revue déjà longue des caractères dans le théâtre de Marivaux, en appréciant brièvement quelques rôles épisodiques qui méritent au moins d'être signalés. Les uns sont purement comiques, et, en accentuant le ridicule, en relevant de vivacité cette c raillerie entre deux sourires * »

1. a Point d'autre société, d'autre communion entre la mère et la petite mie que cette entrevue banale et de convenance (la visite du matin de Tenant ches sa mère)« commencée le plus souvent par un baiser de la petite flUe,

embrassant sa mère sous le menton pour ne pas déranger son rouge. L'on ne trouve point trace, pendant de longues années, d'une éducation maternelle, de ce premier enseignement où Irs baisers se mêlent aux leçons, où les réponses rient aux demandes qui bégayent.... Les mères ignorent ces liens de caresses, qui renouent une seconde fois l'enfant à celle qui l'a portée, et font grandir pour la vieillesse d'une mère l'amitié d'une fille. La maternité d'alors ne connatt point les douceurs famtlièrei qui donnent aux enfants une tendresse confiante. Elle garde une physionomie sévère, dure, grondeuse, dont elle se montre jalouse ; elle croit de son rôle et de son devoir de conserver avec l'enfant la dignité d'une sorte d'indifférence. Aussi la mère apparaft-elle à la petite fille comme l'image d'un pouvoir presque redoutable, d'une autorité qu'elle craint d'approcher. La timidité prend l'enfimt ; ses tendresses effarou-* chées rentrent en elle-même, son cœar se ferme. La peur vient où ne doit être que le respect, a (De Concourt, i(i Femme au dix-hvitième siècle, chap. I, p. 16.) Voy. aussi H. Taine, ies Origines de la France contempth raine, t. I, p. 174 et suiv.

Bans la bourgeoisie, au contraire, « la fille vit avec la mère, toujours près

d'elle, sur son cœur, sous ses leçons Habituées qu'elles sont au foyer

(les mères bourgeoises], l'enfantement n'a pas été pour elles un sacrifice, et le rôle de la mère, au lieu d'être une charge, est comme le devoir qui les récompense de l'accomplissement de leurs autres devoirs. Les filles bour* geoises restent donc attachées à la mère* a (De Concourt, op. ci/., p. 248 et 249.) Lé meilleur ei le plus agréable moyen de connaître ces mœurs bourgeoisee du dix-huitième siècle, qui, eous la corruption de la haute société, conservaient les mœurs douces et fortes de l'ancienne France, c'est de par» courir l'œuvre de Chardin, le peiutre du foyer. Voy., dans l'œuvre gravé de Chardin, à la Bibliothèque nationale, la séiie des scènes de la vie domestique, et VArt au di3>hmième siècle ùe MM. de Concourt, première série^ p. 91 et suiv. Voy. aussi ci-après, troisième partie, chap. m.

2. Jules Janin, Œuvres diverses, critique dramatique, 1. 1, p. 174.

24i LAUTEUR DRAMATIQUE.

que ne dépasse guère Marivaux, donnent de l'entrain à la marche de la pièce et reposent du manège des amoureux. Traités avec une amusante fantaisie^ ils forment une galerie des plus vivantes et des plus variées. De ce nombre est le chevalier gascon de VHeureux Stratagèmey dont Timperturbable assurance ne se dément jamais et s'étale avec une verve du meilleur aloi : c Cette dame est-elle prévenue en ta faveur? > lui demande Doranle. — c De faveur, je m*en passe, répond le chevalier; elle me rend justice. » — « C'est-à-dire que tu lui plais? » — € Dis que je Taime, tout est dit; épargne ma modestie. » Et pour récompenser Dorante de vouloir bien être son confident, il lui jure une amitié éternelle : c Je me donne à toi pour un siècle. Cela passé, nous renouvellerons bail ^ » De ce nombre aussi est le pédant Hortensius, qui, par une idée empruntée à Regnard et renouvelée par une imitation peutêtre involontaire ', car elle est fort originale, amène, par sa lecture de Sénèque entre deux amoureux qui ne l'écoutent pas et qui songent à tout autre chose qu*à la philosophie, une des scènes les plus Tranchement comiques de notre théâtre ^. Sa manière de tourner une déclaration galante à Lisette ne vaut pas celle de Thomas Diafoirus ; toutefois elle a bien son prix :

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