Scène X
3. Les Acteurs de bonne foi, scène vu. — Cette comédie, une des plus mal venues de Marivaux, et qui semble n*avoir jamais été représentée (voy. ci- après, Appendice m), mérite cependant une mention spéciale. La donnée, fort originale et qui lai appartient en propre (car elle ne ressemble nullement, comme on pourrait le croire, à celle de la Métromanie), consiste, dit très bien Ouviquet, à « faire jouer une comédie par des comédiens qui sont censés ne pas l'être, et à qai le sujet qu'ils représentent impose Tobligation de paraître ignorer les premiers principes de leur profession. » {CEuvres de Marivaux, t. II , p. 480.) M"* Amelin marie son neveu à la fille de JA^^ Argante ; elle imagine, pour amuser ses invités, de faire jouer la comédie par ses domestiques, et la répétition commence; mais les acteurs improvisés ont beaucoup de peine à s'identifier avec leurs rôles ; la fiction comique est prise à chaque instant par eux pour la réalité ; des jalousies et des querelles résultent de ces quiproquos, lorsque survient M"** Argante, qui, rigoriste et morose, reproche ce divertissement profane à M*"® Amelin. Celle-ci, rieuse et maligne, simule un vif dépit et déclare qu'elle ne consent plus au mariage : colère de M"'. Argante, désespoir des amants, crescendo de supplications, jusqu'à ce qu'un éclat de rire de M*"* Amelin et l'arrivée du notaire mettent fin à la comédie. — Cette donnée a souvent été reprise, directement ou indirectement, par une imitation inconsciente ou voulue : entre toutes les pièces de ce genre, une des plus amusantes est celle de M. Eug. Vercoosin, un simple petit acte, les Erreurs de Jean, (31 octobre S64), dans lequel» lui du
2tô L'AUTEUR DRAMATIQUE.
mères? On a supposé qu'il avait eu à se plaindre de la sienne, et Ton donne pour raison que, dans ses œuvres, il ne la nonune jamais ^ Nous verrons plus loin * ce qu'il faut penser de celte rancune filiale. Mais disons dès maintenant qu'on peut être un excellent fils, un excellent père, un excellent époux, et ne point faire de ses plus chères affections un prétexte à développements littéraires; il y a même une cerlaine dignité à ne point mettre le public dans le secret de ses tendresses intimes. Tel de nos plus grands écrivains a peut-être abusé de ce genre de confidences. Ne serait-ce point plutôt que Marivaux se venge de quelque mésaventure de jeunesse, de quelque passion contrariée par une mère trop sévère ? Puisque Ton est réduit sur ce point aux conjectures, celle-ci paraît la plus vraisemblable.
Voilà pour les raisons personnelles; mais, si l'on examine la question de plus haut, ne doit-on pas voir dans cette sévérité une protestation contre le système d'éducation maternelle employé par le dix-huitième siècle jusqu'à la révolution salutaire que Rousseau eut l'honneur de provoquer? L'enfant a besoin non seulement de protection et de soins matériels, mais encore d'affection toujours eiî éveil ; il ne se
moins, ne songeait nullement à imiter la pièce de Marivaux. JA^* de Beauséant veut faire jouer ches elle un proverbe de sa composition^ et, bien entendu^ elle s'y distribue le principal ràlt ; un rôle dans lequel elle est censée éprise de son jardinier. Elle ne trouve donc rien de mieux, pour répéter au naturel, que de se faire donner la réplique par le valet de chambre de son mari, Jean, un coq de village, bellâtre simple d'esprit. Or, Jean, arrivé de la veille, prend la chose au sérieux ; il s'étonne un peu, plaint le mari, méprise la aoubrette, i qui, tout à l'heure, il faisait la cour, bref se fait chasser en couvrant, sans s'en douter, le manège, autrement sérieux, de M"*" de Beauséant avec le capitaine Tancrède, le jeune premier du proverbe dont M. de Beauséant est le Sganarelle. Ce petit acte, pétillant d'esprit, d'une forme vive, d'une allure rapide et gaie, est certainement un des meilleurs qu'ait écrits iQuteur de tant à* ùmMoê saynètes et comédies : les ahurissements de Jean, qui ne comprend jamais où la comédie commence et où elle floit, les embarras du capitaine Tancrède, une sorte de Clavaroche très original, la sérénité conjugale de H. de Beauséant sont du meilleur et du plus franc comique.
1. M. de Lescure, Éioge^ p. 87 : c Comme s'il avait eu à se plaindre de sa mère, dont il ne parle jamais, Marivaux ne flatte point les mères de son théâtre.» Et un peu avant (p. 79) : n Son éducation (?) et surtout son instruction paraissent avoir été négligées, soit par la faute de parents insoucieux envers lesquels il s'est cru, sans doute, dispensé de reconnaissance, car il n'eu parle jamais, » etc.