‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 167 sur 445 · L£ COURTISAN · texte numérisé non relu

L£ COURTISAN

point de vue moral de la satire désintéressée, sans autre but qu'elle-même, mais avec une conclusion pratique, un but avoué de ses attaques, c'est-à-dire une revanche prochaine, et Tespérance d*un état social fondé sur Tégalité. Alors tous les auteurs dramatiques, d*Allainval, dans VEcole des BourgeùiSj La Chaussée dans YËcole des Mères, Gresset dans le Méchant, La Noue dans la Coquette corrigée, Saurin dans les Moeurs du temps, Poinsinet de Sivry dans le Cercle, Chamfort dans le Marchand de Smyrne, Voltaire dans le Droit du Seigneur ^ Beaumarchais enfin, démontrent à Tenvi que le gentilhomme de cour est un être corrompu, nuisible, bon à supprimer ^

Marivaux n'est pas l'homme des solutions radicales ; aussi ne donne-t-il pas dans un excès d'attaques d'où natt parfois une sorte de pitié sympathique pour ceux qui en sont l'objet, si l'on songe au châtiment terrible que la Terreur réservait à ces inutiles. Il se contente de montrer les courtisans tels qu'ils étaient, sans tirer une conclusion de ses satires. Trivelin, de la Double Inconstance, moitié valet de cour, moitié sorte de personnage, prêt à toutes les besognes, naïvement servile et plat, a complètement perdu, dans le long usage de la cour, le sentiment de l'indépendance et de la dignité humaine. Lorsqu'il est obligé de vivre avec Arlequin, franche et droite nature de paysan, qui ne comprend rien aux conventions du monde étrange dans lequel le caprice d'un prince l'a jeté, il est stupéfait des raisonnements aussi simples qu audacieux de son nouveau compagnon. Le bon sens grossier du campagnard lui parait le comble de la déraison ; les plaisanteries les plus innocentes prennent pour lui les proportions d'hérésies scandaleuses : c'est la fable du chien et du loup développée en deux scènes charmantes '• A force de bonhomie. Arlequin

l'oa puisse faire à un homme, c'est de lui dire qu'il ne sait pas la cour ; il n'y a sorte de vertus qu'on ne rassemble en lui par ce seul mot, » et Pautre qui le termine : « Un esprit sain puise à la cour le goût de la solitude et de la retraite. » G*e8t la conclusion d'Alceste.

i . Voy. l'ouvrage de M. Léon Fontaine, le Théâtre et la Philosophie au dix-huitième siècle, deuxième partie, chap. iv.

2. la Double Inconstance, acte I, scènes iv et v. — Ce rôle d^Ârlequin est un des meilleurs qu'ait tracés Marivaux, sous le nom de ce multiple personnage; ici, dit M. Maurice Sand {Masques et Bouffons, 1. 1, p. 99), o tout en conservant au type sa couleur originale, il le fait paraître tantôt pétillant d'ea-

rencontre naturellement l'ironie socratique ; à Corce de vivre d'une vie artificielle, Trivelin a Tesprit faussé sans remède; la convention Ta façonné à son image; ce n'est plus un homme, c'est le produit absurde et bizarre d'une civilisation mauvaise.

Avec Frédéric, du Prince trcwestij la satire a plus de force encore et de profondeur. Frédéric n'est pas un simple courtisan ; c'est un ministre : il n'en est que plus laid et plus odieux. Tous les vices dont la cour est la patrie ont grandi en lui avec l'élévation du rang. Orgueilleux et bas, rampant devant ses maîtres, hautain avec ses inférieurs, calomniateur de ceux qui lui font ombrage, vil flatteur de ceux qui peuvent le servir, il veut devenir premier ministre, et, dans ce but, rien ne lui coûte ; jamais l'ambition n'a plus avili l'orgueil que dans la scène où il sollicite, à tout prix et pai* tous les moyens, l'appui de Lélio, le noble et généreux prince de Léon déguisé en aventurier. Démasqué par Lélio avec une rigueur impitoyable, il croit s'excuser en disant : « Qui est-ce qui n'aimerait pas à gouverner? » « Celui qui en serait digne, » répond Lélio, mais Frédéric ne comprend môme pas ^ Et ne pouvant réussir avec le mattre, il se rabat sur le valet. Arlequin, qui le traite avec un mépris familier encore plus humiliant que la froideur dédaigneuse du maître. Lorsque ses lâches intrigues sont dé couvertes, la princesse dont il est le ministre l'écrase de ces mots : <K Vous êtes le plus indigne et le plus lâche des hommes'. » De qui va-t-il alors mendier l'appui pour rentrer en grâce? De Lélio qui lui répond : a Je ne saurais refuser ma pitié aux opprobres dont vous couvre votre caractère ^. » Et un

prit^ tantôt stupide,... un mélange de Sganarelle, de Sancho Pança, de Grispin et de Figaro, n l\ ayait spécialement écrit le rôle pour Thomassîn (Antonio Vincentini), qui s'y montra excellent. Sur Thomassin, voy. le même ouvrage, p. 98 à 105, et aussi Em. Campardon, les Comédiens du roi de la troupe italienne^ t. 11, p. ibà : € Souple, gai, naïf, original, dit M. Campardon, il savait par ses excellentes bouffonneries, dérider toute la salle, puis, par des nuances insensibles, passer avec une habileté merveilleuse de la comédie au pathétique. Dans Timon le Misanthrope^ comédie en trois actes de De Lisle, dans la Double Inconstance et dans Vile des Esclaves de Marivaux, il arracha des larmes à ses auditeurs; effet prodigieux, si Ton pense que le jeu de sa physionomie était caché par un masque. >

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