D*Aleinbert, p. 605, n
PREMIERS ËGRITS. 33
crie-t-il '. L'intention de d'Alembert est louable, mais sa sentence perd toute valeur par l'exagération même de sa sévérité. L'Iliade travestie est une erreur ; quel homme de lettres n'en a point commis ? Or on en commit beaucoup, et d'un genre plus blâmable^ dans le parti même où d'AIembert avait ses amis ; mais il n'y a trace de c hontes » d'aucun genre dans la carrière de Marivaux.
Encouragé par les applaudissements qui accueillent dans le parti des Modernes le travestissement d'Homère, Marivaux se\ proposait de faire subir le même sort à Fénelon, qui, choisi \ pour arbitre par La Motte, avait eu le tort de se récuser habilement ^. Le TéUmaque va donc avoir le sort de Vlliade, mais, au moment où la parodie de son œuvre va paraître, Fénelon meurt. La délicatesse naturelle de Marivaux lui fait aussitôt comprendre que le moment est passé de rire aux dépens du grand évoque, et il s'empresse de condamner à l'oubli une œuvre que ses amis, dans leur rancune contre Fénelon, attendaient sans doute avec impatience. Il fallut, en 1736, les instances d'un libraire désireux de profiter de la réputation déjà bien établie de Marivaux, pour décider l'auteur du Télémaque trapesti à laisser publier cette œuvre de jeunesse. Quoique dès lors la gloire de Fénelon fût hors d'atteinte, et que sa mémoire
1. Page 579 : « Nous avons cru qu'il importait à sa mémoire de faire ici de l>onne grâee, et pour lui et pour nous-mêmes^ une espèce d'amende honorable de ce forfait littéraire, afin que la critique, fléchie et désarmée par «ette confession, nous permette de ne plus parler, dans le reste de cet éloge, qœ des ouvrages qui l'ont rendu vraiment estimable. »
2. Voyes, sur la curieuse correspondance de Fénelon et de La Motte à ce siget, H. Rigault, Histoire de la querelle des A nciens et des Modernes (troisième partie, chap. m). Fénelon est d'une courtoisie charmante, d'une merveilleuse adresse pour ne pas désobliger La Motte^ et cependant ne lui rien concéder : c On m'a dit que vous allez donner au public une traduction d'Homère en vers français.... Cette entreprise est digne de vous; mais, comme vous êtes «apable d'atteindre à ce qui est original, j'aurais souhaité que vous eussiez fait un poème nouveau.... J'aimerais mieux vous voir un nouvel Homère que la postérité traduirait, que de vous voir le traducteur d'Homère même* » Et lorsque^ malgré ce conseil détourné de renoncer à une entreprise téméraire, La Hotte a fait paraître sa traduction^ il lui écrit, le 20 janvier 1714 : c Votre parti conclut... que vous avez surpassé le poète grec.... On dit que vous avez corrigé les endroits où il sommeille. Pour moi, qui entends de ioln les cris des combattants, je me borne à dire :
Non nostrain inter vos tantas componers litet Et vitula tu digoat, et hic. ■
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n'eût rien à craindre d'un innocent badinage, ses admirateurs s'inquiètent ; aussitôt Marivaux rachète au libraire le droit de publier son livre et en fait disparaître les exemplaires ^ On lui saura quelque gré de ce sacrifice simplement et rapidement fait, car, à ce moment, il était pauvre et ne vivait plus que de sa plume.
Le Télémaque travesti fut la dernière parodie de Marivaux. Il n'y a pas à le regretter ; on peut même trouver qu'il avait abusé du genre. Chose étrange, du reste, que ce goût d'imitation au rebours chez un auteur qui se piquait d'originalité^ d'autant plus étrange que lui, qui, à ses débuts, usait si volontiers du ridicule, ne pouvait, nous le verrons, souffrir la plus inoiïensiveraillerieetsenlait cruellement les moindres blessures, même involontaires, faites à son amour-propre. Oubliant les passetemps de sa jeunesse, il en vint plus tard à condamner sévèrement, non pas ses propres parodies, ce qu'on aurait compris, mais le genre lui-même, « comme propre à décourager les talents naissants, à contrister les talents reconnus, et à jeter sur le genre noble une espèce d'avilissement toujours dangereux chez une nation frivole, qui pardonne, oublie et sacrifie tout, pourvu qu'on l'amuse* ». Et si on lui reprochait ses parodies du Télémaque et de VIliade, il alléguait qu'il n'avait c travesti que des morts, à qui la louange et la critique étaient indifférentes^ » ; distinction très subtile, car Fénelon vivait en-
1. De Vàulmy, Bibliothèque des romans yi77b, p. 205. — H ne se contenta pas de cela : il nia énergiquement qu'il fût l'auteur de l'ouvrage. Cependant ses contemporains sont unanimes à le lui attribuer; ils ne discutent même pas sa dénégation. Qui disait vrai? Marivaux était un parfait honnête homme, tout le monde s'accordait à le reconnaître, qui ne mentait pas avec la déplorable facilité alors admise dans les querelles littéraires ; en outre, ses contradicteurs reconnaissent tous qu'il désavouait ce Télémaque (ravestù Mous avons pu retrouver, dans une gazette de Hollande, la lettre de réclamation de Marivaux, et la défense du libraire. Nous mettons ces deux pièces sous les yeux du lecteur, avec les réflexions du journaliste. (Voy. ci-après, Appendice iv, d.)