‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 172 sur 445 · LA MYTHOLOGIE DANS MARIVAUX. Î5Q · texte numérisé non relu

LA MYTHOLOGIE DANS MARIVAUX. Î5Q

assez remarqué peut-être, à cette sorte de poésie intime et discrète, capricieuse et légère, qui circule et se joue, plus ou moins apparente, à travers toutes ses œuvres.

Si les pièces mythologiques étaient en grand honneur au dix-septième et au dix-huitième siècle, jamais, il faut le reconnaître, la mythologie classique ne fut moins exactement connue et comprise qu'en ces époques éprises d'antiquité. D'abord, la religion des Grecs et celle des Romains étaient toujours confondues Tune avec l'autre, malgré leur profonde différence; divinités grecques et latines, appelées des mêmes noms, étaient considérées comme identiques ^ Chose plus grave, le costume, la pantomime, la musique travaillaient de concert à défigurer les terribles ou gracieuses légendes des temps héroïques de la Grèce, les mythes sévères de la religion romaine. Au lieu de les pénétrer dans leur essence, de les goûter dans leur poésie, on les considérait simplement comme la principale ressource d'un merveilleux de convention, comme des prétextes commodes à intermèdes et à divertissements dramatiques, à ballets et à carrousels *. Par une conséquence nécessaire, l'art du mattre de danse, du machiniste et du costumier y primaient l'invention littéraire, obligée de se plier docilement aux nécessités de la mise en scène.

Bien que des auteurs distingués de son temps, sans compter, au siècle précédent, notre plus grand comique, Molière^, eussent mis leur talent au service de pièces de ce genre, Marivaux les dédaigna. Il ne comprenait pas mieux que ses contemporains la mythologie ancienne ; il donna le nom de divinités de l'O* lympe ou de personnages héroïques à des créations fort éloignées de leurs prétendus modèles, mais il ht œuvre purement litté-

1. Voy., sur cette confusion, l.i Préface mise par M. Alfred Maury en tête de la traduction de la Mythologie romaine de l^rel'er, par M . L. Dietz (ies Dieux fie l* ancienne Borne , Paris, Didier).

2. On trouvera dans V Histoire du coutume au théâtre de M. Ad. Jullien et dans les deux ouvrages de M. P. Lacroix sur le dix-septième et le dix-huitième siècles (Institution* , usages et costumes, chap. XiV et XV du premier, XVI du second) de curieux détails 5ur ces travestissements de l'antiquité, et d s reproductions, plus curieuses encore, de costumes à la romaine, comme on disait a'ors. Voy. aussi, dans ces deux dernier.^ de belles chromolithographies reproduisant des personnages, groupes ou cortèges mythologiques.

3. La Princesse cTÉlide (16 6 A) le Baliet des Muses, avec Melicerte et la Pastorale comique (1668), les Amants magnifiques (1670).

iU L'AUtEUR DRAMÂtlQUË.

raire, et, au lieu de travailler pour le simple plaisir des yeux et de l'oreille, il resta fidèle à la devise de la comédie ; sans étalage de thèses, il voulut corriger les mœurs par le ridicule ^ 11 prit doue deux des vices les plus universels et les plus triomphants au dix-huitième siècle, le libertinage et la puissance immorale de l'argent; les roués et les financiers lui fournirent le sujet de deux pièces mythologiques : la Réunion des Amours et le Triomphe de Plutus,

La Réunion des Amours fut représentée en 1731, huit ans après la Régence, c'est-à dire à l'époque où la licence des mœurs atteignait le plus haut degré. La Régence a eu dans l'histoire le triste honneur d'attacher son nom au libertinage du siècle dernier : à vrai dire, elle fut surtout une école de débauche, mais c'est après elle que ses leçons portèrent tous leurs fruits. Le mal s'étend de 1730 à 1750 ; c'est à cette dernière date qu'il a tout envahi et gâté pour le reste du siècle. L'amour est remplacé par la volupté, la passion par le désir ; le règne du roUfé commence ; la c débauche crue ' » ne daigne même plus se couvrir d'un prétexte de sentiment : c L'amour est devenu une tactique, la passion un art, l'attendrissement un piège, le désir même un masque, afin que ce qui restait de conscience dans le cœur du temps, de sincérité dans ses tendresses, s'éteignit sous la risée suprême de la parodie^. » Témoin attristé de cette corruption, Marivaux se garde bien d en faire le ressort de son théâtre : on a vu comment, peu soucieux dune aussi répugnante vérité, il épura et transfigura l'amour de son temps*. 11 fit plus, il attaqua le dérèglement des mœurs, sous

it Remarquons en pass^int que la fameuse devise Ca^^t^a/ncfen^o mores ^ souvent attribuée à Horace, est due à Santeuil, qui Timprovisa pour rArlequin de la troupe italienne de Louis XIV, Dominique Biancolelli. Gherardi la mit en tête d*un frontispice gravé pour son Théâtre (voy. ci dessus, p. A6, n. i) par Verdier et Audran et portant au bas, comme un gage et une espérance de résurrection, un phénix renaissant de ses cendres, avec cette inscription en banderolle : « De la mia morte eterna vita i vivo, > Lorsque, eu 1716, les comédiens italiens revinrent, et qu'ils s'adjoignirent le fils de Dominique, ils s'emparèrent de la devise de Santeuil et du phénix de Gheranli, et firent peindre la première au fronton de leur scène, le second sur leur rideau. L'Opéra-Comiqjie, héritier de la Comédie-Italienne, hérita aussi de sa devise et l'on peut encore voir celle-ci dans la salle de la place Boïeldieu.

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