‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 173 sur 445 · L AMOUR SOUS LA RÉGENCE · texte numérisé non relu

L AMOUR SOUS LA RÉGENCE

le voile transparent d'une allégorie, de conception un peu froide, attachante cependant par Tesprit et le piquant des détails.

Une censure plus directe eût mieux valu peut-être ; puisqu'il voulait peindre les mœurs contemporaines, il aurait dû les mettre franchement en scène. Mais était-il l'homme d'une pareille entreprise? Àvait-il l'indignation assez chaleureuse et le bras assez fort pour s'armer du fouet de la satire? La réponse n'est pas douteuse, pour qui connaît bien des passages de ses œuvres où la vigueur ne manque pas. Il ne l'a point fait. Peintre indulgent de son époque, il ne voulut pas lui montrer d'elle-même une image Irop sévère; il fut moraliste avec discrétion ; il plaida même les circonstances atténuantes du relâchement des mœurs, et ne conclut pas à une réforme radicale, à un retour impossible vers l'ancienne galanterie, trop respectueuse et façonnière, fade pour des blasés, lise contenta, en signalant le mal, d'indiquer un remède, non le plus efKcace, mais le plus engageant à coup sûr et le plus capable d'être encore appliqué : une alliance entre l'amour ancien et l'amour nouveau*.

L'Amour, dieu du sentiment et de la tendresse, et Cupidon, dieu des sens et de la volupté, sont en présence et se querellent, l'Amour avec sa politesse habituelle et son respect de lui-même et d'autrui, Cupidon avec une effronterie familière et railleuse : « Vous ne devez ma retraite, dit l'Amour, qu'à l'indignation qui m'a saisi quand j'ai vu les hommes capables de vous souffrir. > — « C'est-à dire, répond Cupidon, que vous n'avez fui que parce que vous étiez glorieux, et vous êtes un héros fuyard. :d Pour lui, il explique tout autrement sa victoire, dans un parallèle entre lui-même et son rival :

t)e voti'e temps, les amants n'étaient que des benêts ; ils ne savaient que languir, que faire des hélas ! et conter leurs peines aux échos d'alentour. Oh! parbleu! ce n'est plus de même. J'ai supprimé les

1. La première tentative de Mirivaiix au théâtre, l'Amour et la Vérité^ était aussi une satire deTamour ds soa temps, seuietnent dans cetic première pièce, qui précédoit de onze ans la iiéunioti des Amours, TAmour délicat et tendre est représenté, « avec un air libertin et cavalier répandu sur ses habits et sur physionomie même, » déguisement sous lequel il essaye de faire concurrence à Cupidon. Voy. ci dessus, p. 37 et n. 5.

échos, moi. Je blesse. Ah ! vite au remède. On va droit à la caase du mal. Allons, dit-on, je vous aime : voyez ce que vous pouvez faire pour moi ; car le temps est cher, il faut expédier les hommes. Mes sujets ne disent point, je me meurs ! il n'y a rien de si vivant qu'eux. Langueurs, timidité, doux martyr, il n'en est plus question : fadeur, platitude du temps passé que tout cela. Vous ne faisiez que des sots, que des imbéciles ; moi je ne fais que des gens de courage. Je ne les endors pas, je les éveille : ils sont si vifs, qu'ils n'ont pas le loisir d'être tendres ; leurs regards sont des désirs : au lieu de soupirer, ils attaquent : ils ne demandent point d'amour. Us le supposent. Ils ne disent point, faites-moi grâce, ils la prennent; ils ont du respect, mais ils le perdent, et voilà ce qu'il faut^

La querelle entre les deux divinités doit se vider au tribunal de Minerve; Cupidon s'y rend donc, un peu inquiet au fond, mais encouragé par Plutus, son allié naturel : « Va, va, mon ami, laisse-le venir, ce dieu de la tendresse; quand on le rétablirait, il ne ferait pas grande besogne; on n'est plus dans le goût de Tamoureux martyre ; on ne Ta retenu que dans les chansons. Le métier de cruelle est tombé; ne t'embarrasse pas de ton rival, je ne veux que de l'or pour le battre, moi ' ! > Mais l'Amour, admis à plaider sa cause, et qui jusqu'alors a dédaigné les injures de son rival, répond à Cupidon avec une véritable éloquence :

Qui êtes-vous, pour oser me disputer quelque chose ? vous qui n'avez pour attribut que le vice, digne héritage d une origine aussi impure que la vôtre ! Divinité scandaleuse, dont le culte est un crime; à qui la seule corruption des hommes a dressé des autels! vous à qui les devoirs les plus sacrés servent de victimes ! vous qu'on ne peut honorer qu'en immolant la vertu ! Funeste auteur des plus honteuses flétrissures des hommes ; qui, pour récompense à ceux qui vous suivent, ne leur laissez que le déshonneur, le repentir et la misère en partage! Osez- vous vous comparer à moi, au dieu de la plus noble, de la plus estimable, de la plus tendre des passions ; et j'ose dire de la plus féconde en héros?... Qu'est-ce que c'était autrefois que l'envie de plaire? Qu'est-ce que c'était que l'amour? Je l'appelais tout à l'heure une passion : c'était une vertu... ; c'était du moins l'origine de toutes les vertus ensemble. La nature me présentait des hommes grossiers, je les polissais; des féroces, je les humanisais; des fainéants, dont je ressuscitais les talents enfouis dans l'oisiveté

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