Le Triomphe de Plutus, scène vi
3. Rarement celte grave et délicate question des rapports de Tart et de la morale a été traitée avec autant de charme et d'élévation que dans un récent travail de M. Marlha (La moralité dans l*artt dans la Revue des DeuX'Mondes du 15 avril 1879). La conclusion de M. Marlha, qui s'appuie sur une séduisante théorie esthétique, est celle-ci : c L'art n'est pas sul>ordonné à la morale et ne peut pas l'èlre^ sous peine de périr. Il ne relève que de lui-même et n'a qu'à suivre ses propres lois. Ces lois lui recommandent de plaire, de charmer^ d'enchanter, et, pour produire ces heureux effets, il est obligé de respecter ce que respectent les hommes, d'exalter les beaux sentiments, de flétrir les mauvais, comme fait tout le monde. C'est pourquoi Tari a toujours marché d'accord avec la morale et n'a jamais été réprouvé que par des philosophes et des docteurs qui le jugeaient selon deit vues étroitement disciplinaires. Loi i de se montrer l'ennemi de la morale, l'art s'est fraternellement appuyé sur elle, et l'a soutenue à son tour. » Hais ce n^st là qu'un squelette ; il faut voir ce corps de doctrine en son entier. Sainte- Beuve, qui, vers la fin de sa vie surtout, atlacha't beaucoup plus d'importance, dans une œuvre quelconque, au « talent » déployé qu'à l'intention morale, Ir.iiie la même question à un point de vue très large, trop large même {Causeries du Lundi, t. XV, p. 3A5 et suiv.) ; il se plaint qu'en France a l'idée de beauté > soit trop souvent sacrifiée à « celle de morale. » L*article fit grand bruit el plusieurs confrères de l'auteur en relevèrent les exagérations, notamment M. Cuvillier-Fleury, dans le Journal des Débats du 1«' avril 1860. Voy. aussi, dans les Œuvres d'H. Rigault, t. IV, p. 3i0 et 528, deux articles sur le même sujet, le second provoqué par l'article même de Sainte-Bcuvo cité plus haut. — Au point de vue spécial du théàtie, Joubcrt, l'ingénieux rt lin moraliste, disait : c L''s théâtres doivent divertir noblement, mais ils no doivent que divertir. Vouloir en faire une école de morale, c'est. corrompre à la fois la morale et l'art. Une morale
de sévérité, elleg appellent une comparaison qui surprendra peut-être, mais qui se présente d'eile-méroe à la lecture^ d'Au** tant plus qu'elles sont k peu près exemptes du rafBnement et de la préciosité dont le seul nom de Marivaux éveille l'idée, On les compare volontiers à ces Dialogueê deu mortt de Fé« nelon, dans lesquels une morale insinuante et douce ise dégage d'elle-même des propos échangés, gi l'ingénieux prélat avait pu traiter des sujets aussi proranes qu'une querelle entre Cu» pidon et l'Amour, ou une rivalité entre Apollon et Plutus, il n'eût pas désavoué bien des pages où Marivaux semble lui avoir dérobé son style limpide, son ironie souriantCi m briN lante facilité ^
Fénelon, qui connaissait également bien la mythologie et la littérature ancienne, ne craint pas de modifier quelquefois les données de la première. Marivaux, qui ne connaît guère ni Tune ni l'autre, prend de tout autres libertés; c'est ainsi que, dans Félicie, il dénature d'une façon très inattendue le oarac--
héroïque et poétique peut y avoir Bon utilité sans doute ; mais la morale usuelle, quand on l'enseigne sur ces tréteaux, en oontraote je ne saii quoi de comique ou de tragique, qui n*en fait plus qu'un ?erbiago de cornée dien. > {Pensées, xxiii, 126.) Voy. aussi la discussion très nourrie de M. Sainte Marc-Girardin, dans Je^m-Jacques Rousseau, ta vie et ses œuvres, t, U, chap. IX- A propos de la Ijettre à (VAlembeiH sur les spectacles, il reprend, au point de vue du théâtre, la question de la moralité de 1 art, et, après l'aToir traitée à fond, depuis les moralisles anciens jusqu'aux théologiens modernes, il s'arrête à une conclusion assex voisine de celle de M Marthe ; « La litté* rature, dit-il, n*est pas chargée d'instruire ou d'édifler les esprits ; elle est chargée seulement de les émouvoir par la peinture de l'humanité; mais cette peinture doit viser au beau afin d^élever les esprits; elle doit éviter les grimaces et les convulsions, fuir le laid en un mot, afin de ne pas abais* aer et de ne pas corrompre l'âme par de grossières impressions. Ne demandes pas de leçons à la littérature et au tbéfttre. Quand ils veulent en donner, ils manquent à leur vocation. Ne leur demandes que oe qu'ils peuvent faire, c'est» à-dire d'exercer une influence et de l'exercer en bien. » (Tome H, p, 46.) Voy. enfin, une page excellente, dans le même sens, de H. L. Gilbert, dans ■on étude sur Regnard, sa vie et ses ceuvres {Revtte des Deux»Mondes du !•' septembre 1859, p. 173).
1. Au sujet de ces comédies, qui représentent sous un aspect comique des personnages empruntés à la mythologie, Petitot fait i Marivaux un reproche assez inattendu ; il condamne le genre comme « n'étant jamais bien gai, fiiute de naturel. » {Répertoire du Théàtre^Français, t. IXII, p. 9.) D oubliait, outre certaines pièces d'Euripide, les dialogues de Lucien, dont la plupart sont d'excellentes scènes de comédie ; il oubliait aussi les dialogues de Fénelon ; enfin, il ne prévoyait pas que la vogue inouïe des parodies mythologiques à notre époque lui donnerait, malheureusement, vu démenti complet.
tëre d'une des déesses les moins ignorées de l'Olympe grecr, Diane, dont il fait, malgré l'histoire d'Endyroion, la dé.esse de la Vertu. Cette pièce de Félicie ressemble à la Réunion des Amours et au Triomphe de Plutus par la simplicité de Tintrigue, la pureté de Tintention morale, et aussi l'absence d'intérêt dramatique. Elle s'en distingue en ce que, cette fois, la féerie se mêle à la mythologie. Dans un pays enchanté, de géographie indécise, vit une jeune fille, Félicie, qu'une bonne fée a parée de tous les dons ; Félicie n'a qu'un défaut, « l'envie de plaire, » o'est-à-dire la coquetterie. En vain la Modestie, en vain la Vertu, sous les traits de Diane, s'efforcent de lui prouver que, sans la réserve et la pudeur, les dons les plus heureux sont autant de dangers : il faut que l'expérience d'une passion arrêtée juste à temps par le pouvoir de la fée, instruise la jeune coquette, désormais corrigée. Avec un tel sujet, Marivaux a moins écrit une comédie mythologique qu'une sorte de moralité à la façon du moyen âge ; la pièce plaît à la lecture pour l'agrément du dialogue : on l'eût sans doute moins goûtée à la scène; aussi l'auteur ne l'y a-t-il point présentée ^. Vile des Esclaves * est encore consacrée au développement d'une idée philosophique ; mais elle a, de plus que la précédente pièce, non seulement un intérêt moral, mais aussi ce que l'on a le droit d'exiger au théâtre, un intérêt dramatique. A ce double titre, elle est une des meilleures du théâtre de Marivaux. Révoltés contre leurs maîtres, les esclaves de la Grèce se sont réfugiés dans une tie ignorée; lorsque la tempête jette chez eux des Grecs de condition libre, ils se vengent des injustices passées en leur enlevant leur liberté, et leur donnent pour maîtres leurs esclaves. On voit quelle source de comique un pareil sujet offrait à Marivaux; il en a tiré quelques scènes excellentes, d'un esprit aussi (in que naturel. Une des plus amusantes est celle où la suivante Cléanthis, chargée par le magistrat de l'Ile, Trivelin, de détailler les défauts de sa maîtresse Euphrosine, fait de la coquette un portrait d'une