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Le Prince travesti, acte III, se. vu

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indiquer dans le caractère de la princesse, souveraine absolue, femme impérieuse et violente, l'étrange et redoutable aspect sous lequel se montre l'amour au moyen âge et au seizième siècle, dans ces petites cours d'Espagne et dltalie, où Tintrigue galante tournait vite au drame et où la passion s'aiguisait de cruauté. Le style est presque toujours ferme, sobre, énergique, sans déclamation ni préciosité. Quelle serait aujourd'hui aa théâtre la fortune du Prince travesti? Retrouverait-il son franc succès d'autrefois ^ On ne saurait le dire; en tout cas, à la lecture, il n'a aucunement vieilli'.

Éclats de passion, gi*ands intérêts politiques, amours royales, voilà donc jusqu'où nous conduit Marivaux, après nous avoir fait traverser, en compagnie des personnages les plus divers, tous les milieux et tous les mondes, depuis le salon d'Araminte

1. Voy. ci-dessus, p. 72| n. 1. — La Harpe cependant est impitoyable pour cette pièce, mais l'excès même de sa critique en détruit l'effeL U a*y voit qu^un rCle de bon, celui d'Arlequin, c honnête homme en contraste avec toute la malice et toutes les séductions d'un intrigant de cour. » 11 vient de dire que toutes les pièces de Marivaux < manquent d'intrigue et se dénouent fort mal » et qu'il « n'a jamais su faire une bonne fablo que dans son roman de Marianne. » Il ajoute que, dans le Prince travesti, «c'est toujours des situations sans effet et sans résultat, uniquement par la stérilité de l'auteur, et le dénouement surtout est aussi plat et aussi brusque que celui de la flus mauvaise comédie. > {Lycée, dix-huiiième siècle, ch. VII, section v.)

2. Rien de plus difficile et de plus dangereux que de juger sur la simple lecture des pièces que l'on n'a pas vu jouer. Faites pour la scène, elles ne se comprennent bien qu'à la scène. Prévost-Paradol a dit avec justesse : «Une belle œuvre dramatique sans interprètes dignes d'elle est un corps sans âme ; c'est en vain que les gens de goût s'imaginent par la simple lecture en sentir toutes les beautés; ils en sentent un grand nombre, ils en imaginent même auxquelles l'auteur n'a point songé; mais la vie générale de l'œuvre, son mouvement d^ensemblt*, la passion qu'elle contient leur échappent. Pour rendre le drame dans sa vérité, pour en tirer tout ce qu'elle renferme de terreur, de pitié ou de raillerie, il faut la physionomie humaine, il faut la ligure émue et les gestes naturels d'un de nos semblables, confondu avec le pe-'sonnage et entraîné dans l'adion ; il faut un vrai sourire, il faut de vraies larmes, il faut que l'humanité paraisse jouir ou souffrir à nos yeux, il faut que le cœur parle au cœur. » {Nouveaux essais de politique et de litté-^ rature, p. 343.) Non qu'on ne puisse goûter dans le livre nos chefs d'œuvre dramatiques : il n'est pas de lecture plus attachante; mais cela ne suffit point pour juger de ce qu'ils peuvent produire à la représentation. Aussi, nous rappelant le succès du Prince travesti, joué d'original, voudrions-nous voir remettre à la scène celte pièce, qui nous parait un chef-d'œuvre de Marivaux et qui produit un grand effet sur le lecteur. Nous croyons fermement que Texpérience réussirait et contribuerait beaucoup, aujourd'hui que l'attention revient sur Marivaux^ à le faire apprécier plus justement.

et le boudoir de Sylvia, où les marquis papillonnent^ le madrigal aux lèvres, jusqu'aux palais d'Espagne et d'Ilalie, où les jeux de Tamour se déploient dans un cadre grandiose, avec un cortège de gardes et de dames d'honneur; depuis les paysages Watteau jusqu'aux îles merveilleuses où s'exerce le pouvoii des fées, depuis les portiques et les nuages blancs et roses d'un Olympe de convention, jusqu'aux régions indéfinies et vagues où, par un anachronisme innocent, les héros de l'antiquité tiennent des cours d'amour et des décamérons. Et partout, dans ces milieux tantôt vrais, tantôt factices, se joue un souffle de poésie romanesque. Oui, Marivaux est poète, non seulement parce qu'il a créé des êtres vivants, entres grâce à lui dans la famille humaine, mais aussi par ce mélange d'idéal et d'observation, de rêve et de vérité, de couleur et d'harmonie, de fantaisie et de caprice, de fraîcheur et de grâce qui est l'essence de la poésie ^ En plein dix-huitième siècle, l une époque de scepticisme et d'analyse (car il appartient à 'époque de Fontenelle et de Voltaire, et non à celle de Diderot

1. Depuis que ceci a été écrite M. Fr. Sarcey a donné, dans une iinpornte élude que nous citons plusieurs fois, une théorie originale et vraie du romanesque dans Marivaux : « Marivaux, dit-il, a dans la plupart de ses pièces un côté romanesque. . . C'est par cette qualité qu'il vivra toujours et que ses comédies pourront être revues avec plaisir, même alors que sera définivement abolie la mémoire des mœurs qu'il a peintes. — Marivaux plaira toujours... par un certain art merveilleux qu'il possède de donner une forme visible, et, pour ainsi dire, un corps à ces rÔves impossibles et charmants qui occupent les imaginations des jeunes filles et qui font baltre mysté^rieuseroent leur cœur. (Suit l'analyse de la Mère confidente,) — Marivaux a mis la main sur ce songe plus flottant qu'une vapeur blanchâtre qui s'éva* Douit aux premiers rayons du soleil. Il l'a éclairé du feu cru de la rampe, et on l'a vu marchant et parlant sur la scène. Quelle main ingénieuse, quel art diKret ne fallait-il pas pour mener à bien une œuvre aussi délicate ! De jeter en pleine réalité de la vie domestique ces personnages éclos d'un rêve, il n'y avait pas à y songer; il fallait, pour que le spectateur les admit sans peine, les montrer dans ce lointain vaporeux et rose de la fantaisie poétique. Ils devaient habiter ce monde imaginaire et féerique tout peuplé de costumes galants, de sentiments subtils, de phrases raffinées, où dansent en habits de marquise les bergères de Watteau, et cependant il ne fallait pas qu'en les voyant la pensée fût emportée trop loin du monde réel où ils étaient censés vivre et dont ils exprimaient les passions. > Après avoir analysé encore les Fausses Confidences et le Jeu de l'Amour et du Hasard, M. Sarcey poursuit ainsi : a Tous les jeunes cœurs n'ont- ils pas lait ce rêve, être aimé pour soimême, et, sous un déguisement, s^assurer qu'il eu est bien ainsi? Où ce rêve fui- il jamais présenté sous une forme plus gracieuse et plus poétique? Non, ces marquis déguisés en valets, ces jeunes filles de grandes maisons éprises

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et de Rousseau), il y eut un poète original^ d'un charme exquis, et ce poète fut Marivaux ^

Aussi pouvons-nous dire que Marivaux ne ressemble nullement à ses contemporains et ne se rattache à aucun d'eux. Cet isolement est si complet, que, pour trouver un point de comparaison capable de s'appliquer à tout son théâtre, il a fallu sortir de son siècle et de son pays, passer la Manche et le demander au grand Shakespeare'. Certes, un tel rapprochement a de quoi surprendre et Ton y résiste d'abord. Quel rapport établir entre ce puissant génie et cet aimable talent? Ce rapport

d'un domeslique, ne sont pas absolument vrais de la vérité réelle et plate ; ils appartiennent aux songea, et Marivaux, le plus aimable eochanleur do dix-huitième siècle, leur a laissé cette grâce capricieuse et flottante que donne la rêverie aux personnages qu'elle crée. — C'est la meilleure et la pli» séduisante part d'originalité de Marivaux : celle qu'il n'avait point cherchée» celle qu il a rencontrée sans y prendre garde. » {Le Temps, HhytiX 1881.)

1. On pourrait encore lui trouver un titre de plus au nom de poète dans ce vers d'un de ses disciples les plus aimables, M"** £m. de Girardin (voy. ciaprès, conclusion il) :

Ah I c'est quo rdiëgance est de la poésie.

(Napoline.)

2. Théophile Gautier, parmi les critiques, est le premier qui ait indiqué celle ressemblance entre Marivaux et Shakespeare. Il y revient à deux reprises,- au sujet du Jeu de l* Amour et du Hasard : c Les héroïnes de Marivaux, dit-il, ont une secrète parenté avec les femmes des comédies de Sakespeare; elles sont cousines des Rosalinde, des Hermia, des Perdita, des Béatrix. o {Histoire de l'art dramatique, t. V, chap. xvii, p. 310.) Et encore : c En écoutant cette charmante comédie du Jeu de t Amour et du Hasard^ il nous semblait impossible que Marivaux n'eût pas connu Shakespeare. Marivaux, nous le savons, passe pour peindre au pastel, dans un style léger et un coloris d'une fraîcheur un peu fardée, des figures de convention, prises à ce monde de marquis, de chevaliers, de comtesses évanoui sans retour; et pourtant, dans le Jeu de r Amour et du Hasard respire comme un frais souflle de Comme il vous plaira, n {Ibid.^ t. VI, chap. xvni, p. 216.)

M. Paul de Saint-Viclor établit le même rapprochement dans sa Pré face y déjà citée, du Théâtre de Marivaux^ p. il et m; de même M. Théodore de Banville {le National^ 9 juillet 1877), et M. Alphonse Daudet (Journal offi' ciel, 15 mai 1876). On s'étonne de ne pas le trouver, au moins indiqué, dans un intéressant ouvrage, à d'autres égards très complet, surtout pour l'époque où il parut, VHidoire de f influence de Shakespeare sur le théâtre français, de M. Albert Lacroix (Bruxelles, 1858). M. Lacroix, qui admet comme une influence latente et inconsciente de Shakespeare sur La Motte et ses idées de rénovation dramatique (p. 15), ne cite même pas le nom de Marivaux.

Au contraire des autres critiques, M. Brunetière trouve le rapprochement peu justifié et dangereux pour Marivaux : « Je crains, dit-il, qu'on ne soit dupe ici d'une lUosion ou plutôt d'un mirage. On croit voir et l'on ne voit

existe pourtant et se laisse découvrir avec un peu d'attention. Si Marivaux ne ressemble nullement à l'auteur de Macbeth^ d^ Othello, du Roi Lear, il ressemble fort à celui de Comme il vatis plaira, de Beaucoup de bruit pour rien, de la Tempête. C'est le même goût du romanesque et de la féerie^ du travesA tissement héroïque et mythologique^, le même mélange dui réel et do la fiction. Considéré dans son ensemble, le théâtre de Marivaux rappelle cette ravissante fantaisie de Shakespeare, où le merveilleux et le vrai, l'antiquité et le moyen âge, les héros de l'ancienne Grèce et ceux des âges chevaleresques, les génies des légendes du Nord et les divinités de l'Olympe, de brillants seigneurs et d'humbles artisans se mêlent dans le plus poétique et le plus charmant des rêves, le Songe d'une nuit d'été. Dans ces jeux du caprice et de l'imagination, auxquels il se platttant, Shakespeare est toujours le génie heurté, plein de contrastes, d'une inspiration exubérante, singulier mélange de grâce exquise et de mauvais goût, d'idéal et de trivialité, le plus grand de cet étrange seizième siècle, qui a produit aussi TArioste et Rabelais; tandis que Marivaux, dans ses heures de plus grande liberté, conserve ce goût de mesure, de discrétion, de convenance et de régularité, qui, à partir du dix-septième siècle, est la marque propre de la litté-

pas. Et| si je ne me trompe, cela doit tenir uniquement au choix poétique des noms et du décor italiens. » (Revue des Deux-Mondes^ 1*' avril 1881.) On peut répondre^ d'abord que Ton ne parle pas d'une comparaison, qui en effet serait écrasante pour Marivaux, mais d'un simple rapprochement ; en gecond lieu, c'est donner un grand pouvoir à la simple similitude d'une con- •onnance et d'un décor, que d'en faire la seule cause d'une impression très réelle. M. Fr. Sarcey {ie Temps, à avril 1881) n'admet guère non plus la parenté lointaine de Marivaux et de Shakespeare ; mais on vient de voir par quelle ingénieuse théorie il explique le romanesque de notre auteur. A notre sens, les deux points de vue peuvent très bien se concilier ; rien n'empêche d'admettre à la fois celui de Th. Gautier et celui de M. Fr. Sarcey.

1 . On sait combien sont nombreux dans Shakespeare ces anachronismes de langage et de sentiment que Marivaux ne s'interdit pas ; mais comme celui-ci est plus timide dans ses libertés avec la fable ! Nous l'avons vu faire de Diane la déesse de la vertu et mettre à la « cour de Sparte » une intrigue amoureuse; Shakespeare proie à Thésée la menace que voici : a Belle Uermia, interrogez bien vos inclinations... afln de savoir si, dans le cas où vous n'accepteriez pas le choix de votre père, vous seriez capable de porter l'habit de religieuse, et, pour toujours enveloppée dans le crépuscule du cloître, de vivre toute votre vie, nonne stérile, chantant des hymnes sans chaleur à la froide et inféconde lune, n (Le Songe dune nuit d*été, I, i. Trad. de M. Emile Montégut.)

iU L'AUTEUR DRAMATIQUE.

rature française. Toutefois la parenté est frappante entre les personnages créés par l*un et par l'autre *. Dans Shakespeare et dans Marivaux les amoureux se plaisent aux escarmouches de sentiment, aux déclarations filées et retardées; les valets abusent du langage figuré, des concetti, sortes de beaux-esprits nourris de bribes d*érudition et jouant sur les mots, de philosophes d'antichambre, ne perdant aucune occasion de disserter. Les jeunes femmes surtout se ressemblent : chez elles, môme mélange d'ironie et de tendresse, d'émotion et de légèreté, de grâce mutine et de pudeur, d'audace et de réserve, même goût de surprises et de déguisements. Dans la Fattsse Suivante^ Marivaux a représenté une jeune fille travestie en chevalier pour étudier à loisir un prétendant qu'elle soupçonne de fourberie; elles sont nombreuses, dans Shakespeare, les héroïnes de ce genre, qui, sous les noms de Rosalinde, de Phœbé, de Viola, d'imogène, changent volontiers de costume, de condition, de sexe et courent les aventures pour éprouver leurs amoureux*. Est-ce une héroïne de Shakespeare, est-ce une héroïne de Marivaux qui parle ici, au moment de revêtir l'habit d'homme ?

Je te fais la gageure que lorsque nous serons toutes deux habillées en jeunes gens, c'est moi qui serai le plus joli garçon des deux, qui porterai une dague avec la grâce la plus crâne, qui saurai le mieux imiter la voix de Tâge hésitant entre l'enfance et la virilité, le mieux changer nos trottinements menus en mâles enjambées, le mieux par-

1. Il y a dans Shakespeare plusieurs caractères qui se retrouvent dans Marivaux : le comte Bertrand, de Tout eut bien qui finit bien^ avec son orgueil, sa fatuité, sa répugnance pour un mariage arrangé par sa mère, ressemble fort à Rosimond du Petit-maitre corrigé; Jacques, de Comme il vous plaira, conduit par le dégoût et la lassitude du plaisir au découragement et à la misanthropie, est de la famille de Lélio, le désabusé que Marivaux met en scène dans la Surpme de V Amour, Il y a plus : tel sujet do Shakespeare pourrait être traité par Marivaux, ainsi Beaucoup de bruif pour rien, où un accès de j •iousie mal fondée brouille pour un instimt deux amoureux. Nous avons vu (p. 265 et 271) Marivaux se parodier lui-môme ; une comédie de Shakespeare, Peines d*amour perdues, n'est qu'une longue et amusante parodie de ce style précieux, que les Euphuistes cl l'imitation italienne avaient mis à la mode en Angleterre, et que Shakespeare lui-même a si souvent employa. — Voy. sur les types d'amoureux dans Shakespeare cités cidessus, A. Mczières, Shake^are, ses œuvres et ses critiques, troisième édition, chap. m, notamment p. 137-158, et les Avertissements en tête do chaque pièce dans la traduction Montégut.

2. Voy. A. Mpzières, i6iV/., p. 119, et chap. vm, notamment p. 493.

er de querelles comme un beau jeune homme fanfaron, et dire de jolis mensonges. Je raconterai, par exemple, combien d'honorables dames ont recherché mon amour, et, ne Tayant pas obtenu, sont tombées malades et sont mortes de chagrin, mais que je n'y puis rien ; ensuite j'affecterai le repentir et je dirai qu'après tout je voudrais ne les avoir pas tuées, et vingt autres mensonges mignons de ce genre; si bien que les hommes jureront qu'il n'y a pas plus d'un an que je suis sorti du collège. J'ai dans ma tête plus de mille des drôleries de ces bébés vantards et je m*en servirai ^

Le passage est de Shakespeare^ mais ne dirait-on pas du Marivaux, avec plus de verdeur dans l'expression et comme un souffle de verve gaillarde? Marivaux eût envié cette satire du langage hyperbolique des amoureux :

Je ne voudrais pas être ton bourreau, et je te fuis précisément parce que je ne voudrais pas te faire du mal. Tu me dis que mes yeux t'assassinent : voilà qui est joli, ma foi, et qui se rapproche beaucoup de la vérité, d'appeler assassins, tyrans, bouchers, les yeux qui sont les organes les plus frôles et les plus doux, qui ferment leurs portes poltronnes devant des atomes ! Eh bien, maintenant je le regarde avec colère de tout mon cœur; si mes yeux peuvent blesser, qu'ils te tuent maintenant. Voyons, fais semblant de t'évanouir; voyons, tombe un peu à terre ; et, si tu ne le peux pas, par décence, veuille ne plus mentir et ne plus dire que mes yeux sont des assassins. Allons, montre-moi la blessure que mon œil t'a faite. Égratigne-toi avec une épingle, et il te restera quelque cicatrice, aussi petite qu'elle soit; appuie-toi sur un roseau, la paume de ta main en gardera pour un moment l'empreinte et la marque sensible ; mais au contraire, mes yeux que tout à l'heure j'ai dirigés contre toi ne te font pas de mal, et, j'en suis sûre, il n'y a pas dans les yeux de force capable de blesser ^.

La ressemblance que nous venons d'indiquer entre Marivaux et Shakespeare n'implique nullement une imitation du second par le premier. A l'époque de Marivaux, Shakespeare était, sinon tout à fait inconnu en France, du moins entièrement méconnu. Voltaire l'imitait, mais avec quelle timidité! il le louait, mais avec quelles réserves ! Ce n'est ni d'après les Lettres philosophiques y ni d'après la tragédie A*Ériphyle que l'on

1. Le Marchand de Venise, acte III, icène iv, trad. Em. Montégat.

2. Comme ii vous plaira^ acte III, scène v, trad. Êm. Montégat. Comparei ci-dessut, p. 173, n. 1, un passage de Marivaux, tout semblable de tour et d'idée.

pouvait alors deviner le vrai Shakespeare ^ En outre, dans Shakespeare, Voltaire voyait seulement le dramaturge, et Marivaux, qui eût aimé, s*il l'eût connu, le libre et romanesque auteur comique*, eût été lui, l'auteur d*Annibal et l'admirateur du Romulus de La Motte, eiïrayé, indigné peut«élre, d* Othello et du Roi Lear^. Avec la traduction de Letoumeur, Shakespeare pénètre enOn dans noire littérature*, mais, lorsqu'elle commence à paraître, en 1776, Marivaux est mort depuis quatorze ans. Quant à une lecture d'original, on ne peut guère la supposer chez Marivaux. Son éducation avait été fort négligée; il ne s'inquiéta nullement de la refaire pour apprendre de nouveau le latin qu'il savait mal et pour étudier le

1 . Voltaire eut, en etfet, le mérite de signaler, le premier, Shakespeare aux Français, dans ces mêmes Lettres philosophiques (173d, lettre XVHl) dont Marivaux faillit écrire une réfutation (voy. ci-dessus, p. 89-91); mais que de restrictions, dans la suite de ses œuvres^ à ce premier enthousiasme ! Cet enthousiasme s*élève, baisse, remonte, fait place au dénigrement et à Tiajure, selon que Voltaire craint plus ou moins que Ton n'établisse, entre lui et Shakespeare, des comparaisons au profit de ce dernier : voy. la table du Voltaire- Bouchot au mot Shakespeare, t. LXXII, p. 336 ; toutes ces variations y sont relevées ; voy. aussi Villemain (Dix-huitième siècle, quarante quatrième leçon), et surtout M. Â. Lacroix, qui les suit en détail {Influence de Shakespeare sur la litt, /r., p. 31 à 10^ et 124 à 156). Lorsque, dans un discours d'introduction à sa traduction, Letourneur déclara que Shakespeare était c le génie souverain du théâtre, • Voltaire protesta vivement et confondit dans le même mépris « Gilles Shakespeare et Pierrot Letourneur. »

2. Remarques en outre que toutes les comédies où Marivaux semble se rapprocher de Shakespeare sont antérieures à 1734^ date de la publication des Lettres philosophiques, — Le plus naturel est encore de supposer, avec Théophile Gauthier, une source commune d'inspiration : c Cette veine romanesque de Shakespeare, si Marivaux n'y a pas puisé, il l'aura sans doute rencontrée dans la littérature italienne, comme le grand William. Ces concetii si brillants, ces ingéniosités si fines que le goût n'a pas le courage de les blâmer, ont une source pareille. > {Histoire de Cart dramatique, t. VI, p. 217.)

3. Comme son amie, M"*^ du Deffand, qui écrivait a Walpole : « Je viens de lire le Roi Lear de votre Shakespeare. Ah ! mon Dieu ! quelle pièce ! réellement, la trouvez-vous belle? Elle me noircit l'âme en un point que je ne puis exprimer; c'est un amas de toutes les horreurs infernales.» {Corres^ pondance, édition de Londres, t. IV, p. lAO.)

à. Du moins au complet. Les quatre premiers volumes du Théâtre anglais^ traduit par La Place (17A5 à 17&9, 8 vol. in-12), sont bien consacrés à Shakespeare, mais ils ne renferment que des drames, ou^ comme dit le traducteur, des < tragédies, > sauf, dans le tome IV, les Commères de Windsor et une analyse sommaire de la Tempête^ du Songe d'une nuit dtitiy des Gentilshommes de Vérone et de Beaucoup de bruit pour rien.

grec qu'il n'avait jamais appris; comment aurait-il songé à étudier les langues étrangères, dont Futilité ne fut guère reconnue en France qu'un siècle plus tard? S'il ressemble à Shakespeare, c'est d'une manière inconsciente. Il y a de ces parentés singulières aux diverses époques et dans les différents pays; celle-ci est à coup sûr une des plus curieuses ; elle est aussi tout à r honneur de Marivaux.

Rare et singulier honneur, en effet, au dix-huitième siècle, que de rappeler, même de loin, le plus grand poète de TAngleterre, le plus illustre, avec Molière, de tous les auteurs dramatiques dont les peuples modernes puissent s'enorgueillir. Nous ne voyons pas dans notre littérature, avant la révolution romantique, un seul écrivain, autre que Marivaux, capable de soutenir un tel rapprochement; à peine en trouverions-nous dans les littératures étrangères. Au dix-neuvième siècle, Alfred de Musset que nous citions plus haut S sera le premier à reprendre, dans la comédie, la tradition de Shakespeare, et, l'unissant étroitement à celle de Marivaux', fournira un puissant aipiment à ceux qui veulent voir une parenté entre notre auteur et le poète anglais.

i. Pages 195-196.

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