LE PRINCE TRAVESTI
TOUS lui êtes, elle verrait à présent que voas lui convenez. Vous êtes dans son palais, sans secours, vous m'avez donné votre cœur; tout cela serait affreux pour elle ; vous péririez, j'en suis sûre. Elle est déjà jalouse, elle deviendrait furieuse, elle en perdrait Tesprit; elle aurait raison de le perdre. Je le perdrais comme elle, et toute la terre le perdrait. Je sens cela, mon amour me le dit; fiez-vous à lui, il vous connaît bien. Se voir enlever un homme comme vous I vous ne savez pas ce que c'est ; j'en frémis, n'en parlons plus. Laissezvous gouverner ; réglons-nous sur les événements, je le veux. Peutêtre al lez -vous être arrêté ; ne restons point ici ; je suis mourante de frayeur pour vous. Mon cher prince, que vous m'avez donné d'àmour ! N'importe, je vous le pardonne ; sauvez-vous, je vous en promets encore davantage'.
Au point où en est arrivée l'émotion, il semble qu^elie ne puisse plus grandir, et Ton se demande comment se soutiendra l'intérêt, si vivement excité. A vrai dire, Marivaux trompe un peu notre attente ; le troisième acte est faible, au prix des deux premiers; on le trouverait même vide, sans le développement des intrigues impuissantes de Frédéric', et une très belle ^cène dans laquelle Hortense défend Lélio avec un superbe courage contre la haine tortueuse et basse du courtisan^. Heureusement la princesse est digne du rang qu'elle occupe; après un moment donné à des projets de vengeance, elle renonce à un amour qui n'est point partagé; elle consent à épouser le prince de Castille.
Telle est la pièce que nous rangions tout à l'heure parmi les chefs-d'œuvre de notre auteur. Sans disparate, sans discordance, Marivaux y a groupé tous les éléments de l'amour tragique; jamais il n'a poussé plus loin la connaissance et l'analyse du cœur féminin, étudié cette fois non plus dans ses c cachettes » et par ses petits côtés, mais sous ses aspects les plus profonds, les plus universels et les plus vrais. Le caractère d'Hortense, spirituelle et rieuse jeune femme au premier acte, amante pudique, généreuse, passionnée aux suivants, est un des plus heureusement conçus et des mieux conduits de l'ancien répertoire. Bien que la pièce, nous l'avons dit, n'emprunte à l'histoire que des noms, il semble que Marivaux ait voulu