MARIVAUX PRÉCURSEUR DU DRAME BOURGEOIS
ses contemporains ne daignèrent même pas remarquer chez lui *' ce qu'ils discutèrent avec passion chez La Chaussée et chez Diderot.
Il n'est pas de question littéraire qui ait plus occupé la cri-» tique au dix-huitième siècle que celle de la comédie larmoyante et du drame bourgeois. Bien avant Diderot, en même temps que Destouches et La Chaussée^ Marivaux s'était exercé dans ce nouveau genre. Diderot et La Chaussée le compromirent par leurs exagérations ou leurs faiblesses; il sut au contraire y garder une juste mesure de convention et de vérité, de comique et d'intention morale, de sentiment et de gaieté. Il y a, en efTet, dans le théâtre de Marivaux un excellent drame bourgeois : c'est la Mère confidente, représentée par les comédiens italiens le 9 mai 1735. Peut-être même y en eut-il plusieurs, joués sur des théâtres de société et que nous avons perdus, car, trente ans après la Mère confidente, Voltaire écrivait, sur le ton de dénigrement qui lui est habituel lorsqu'il parle de
i . Môme les plus sincères amis de Marivaux, comme Fontenelle. Celui-c était un partisan de la comédie sérieuse : il composa même plusieurs pièces de ce genre (Macate^ la Tyran, le Testament, Henriette, elc), qu'il ne fit point représenter, mais qu'il publia avec une préface très ingénieuse. Dans celte préface (t. IV, p. &36 à 445 de l'édition Belin), il fait l'apologie du genre, prétond le trouver en germe dans un grand nombre de comédies du dix-septième siècle, par exemple dans « le Misanthrope presque tout entier, » et parle avec éloge de La Chaussée, de Destouches et de Gresset, comme s'y étant distingués. Quant à Marivaux, il ne le nomme môme pas. c J'étais en province, dit Tabbc Trublet, lorsque parut celte préface. Je fus infiniment surpris de n^y trouver aucune mention du nom de M. de Marivaux. A mon retour à Paris, j'en parlai à M. de Fontenelle, qui me répondit d'abord que celle omission était impossible, et que je me trompaiii. Lui ayant répliqué et prouvé qu'clio était cci laine, son élonnement surpassa le mien. J'ajoute son regret; jamais je no l'ai vu aussi touché, et il l'était d'autant phis qu'il crut la réparation aussi impossible que l'omission le lui avait paru d'abord : « J'aurai beau protester à M. de Marivaux, dit-il, que la chose n'est arrivée que par un pur oubli, par un de ces hasards qui écartent de rë?prit l'idée qui devait lui être la plus présente, il ne me croira point, et il aura raison de ne me pas croire ; la chose est trop contre toute vraisemblance. Mais, si je ne le persuade pas, je l'ofTenserai. It vaut donc mieux ne lui en point parler; mais je ne m'en coni^olcrai jamais. » En effet, je vis H. de Fontenelle si touché, je le répète, qu'à l'âge où il était je crus qu'il y aurait d? la cruauté à lui en repnrlcr encore. Mais, malgré l'affaiblissement, ou plutôt la perte presque eniièrc ile sa mémoire, il s'est souvent rappelé cette étrange omission, c'est ainsi qu'il la nommait, et il ne se la rappelait jamais sans le plus vif regret. » (Mémoires^ p. 213.)
D'AIerobert, qui rapporte (p. 618) cette anecdote d'après l'abbé Trublet,
noire auteur : <ic II n'y a plus que les drames bourgeois du néologue Marivaux où Ton puisse pleurer en sûreté de conscience^ t» Nous ne serions pas éloigné de croire que le malin poète visait la Mère confidente, peut-être même le Prince travesti,dans les vers où il représente son «pauvre diable, i s'associant à c un bâtard du sieur de La Chaussée, » pour composer
Un drame court et non versifié.
Dans le (^rand goût du larmoyant commue,
Roman moral, roman métaphysique.
Voltaire témoignait à cette tentative une indulgence dédaigneuse, et voulait bien reconnaître au genre d'où elle procédait le droit d'exister. Il disait au « pauvre diable » :
Eh bien ! mon fils, je ne te blâme pas.
Il est bien vrai que je fais peu de cas
De ce faux genre et j*aime asseï qu'on rie ;
Souvent je bâille au tragique bourgeois,
Aux vains efforts d'un auteur amphibie,
Qui défigure et qui brave à la fois,
Dans son jargon, Melpomène et Thalie.
Mais, après tout, dans une comédie,
On peut parfois se rendre intéressant
En empruntant l'art de la tragédie,
Quand par malheur on n'est point né plaisant.
Fus-tu joué? ton drame hétéroclite
Eut-il l'honneur d'un peu de réussite?
Et le a pauvre diable » répondait :
Je cabalai ; je fis tant qu'à la fin Je comparus au tripot dt Arlequin J'y fus hué 3.
Quel était le but de La Chaussée? Créer un genre intermédiaire entre la tragédie, d'une grandeur trop uniforme, vouée
trouve c l'omission pour le moins fort excusable, puisque le genre de Marivaux était très différent de celui dont cette préface était l'apologie. » D'autre part, VArt de la Comédie^ de Cailhava, ouvrage didactique asses complet (1770), ne fait aucune mention de Marivaux dans la partie consacrée au Genre larmoyant (livre II, chap. ix). De nos jours, on le verra» le véritable caractère de la Mère confidente n'a pas non plus été relevé. Cependant, l'éditeur du Répertoire du Théâtre-Français (1803-1804), Petilot, ne a'y éUit point mépris : celte pièce, disait-il (t. XXVII, p. 327), « lient plus du drame que de la .comédie. »
1. Au marquis de Villette, juin 1765. Marivaux était mort depuis deux ans.
2. Le Pauvre Diable, 1758. — Ce n'est pas que VolUire fût hostile, en