‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 203 sur 445 · THÉORIES DE LÀ CHAUSSÉE ET DE DIDEROT · texte numérisé non relu

THÉORIES DE LÀ CHAUSSÉE ET DE DIDEROT

aux demi- dieux ou aux personnages de race royale, exprès* sion de douleurs et de passions plus qu'humaines, et la comédie, bornée dans la vie humaine aux côtés agréables ou comiques, sans autre moyen d'intérêt que le ridicule; mêler les éléments de Tune et de l'autre séparés à tort, montrer la réalité humaine tout entière, provoquer à la fois le rire et les larmes, instruire enfin par une leçon morale toujours présente et mêlée à Faction. Tentative fort légitime, mais à laquelle La Chaussée ne sut pas donner Tindispensable consécration du succès ; malgré des situations touchantes et une sensibilité parfois profonde et vraie, ses pièces ne furent le plus souvent que de maladroits compromis, des comédies sans comique, des drames sans grandeur ^

Diderot' voulait, lui aussi, ramener l'art dramatique à une imitation plus vraie de la nature, créer un genre moyen entre les deux genres extrêmes, également incomplets ; réunir ce que la vie ne sépare pas, tirer enGn de cette représentation complète de la nature toutes les émotions et tous les enseignements qu'elle contient'. Mais quel piteux échec, lorsqu'il

principe, à la comédie sérieuse. S*il traitait sévèrement La Chaussée et le genre larmoyant, « monstre, disait-il, né de l'impuissance d'être plaisant ou tragique » (Commentaire sur Corneille^ préface de Don Sanché)^ il admettait un « genre mixte, » c'est-à-dire un mélange de scènes sérieuses ou attendrissantes et de scènes comiques; il essaya, sans beaucoup de succès, de réaliser ce genre dans V Enfant prodigue et Nanine. Voy.^ dans les Annales de la Faculté des lettres de Bordeaux (juillet 1881), une étude de M. A. Benoist sur les Théories dramatiques de Voltaire,

1. Voyez le chapitre que La Harpe consacre à La Chaussée (Dix-huitième siècle^ ch. v, sect. vi). C'est un des meilleurs du Lycée. Voy. aussi Ville* main, la Littérature française au dix huitième siècle, douzième leçon. Les appréciations de M. Villemain se ressentent un peu de l'époque où il écrivait; elles sont, à certains égards, incomplètes et timides, mais elles renferment bien des vues justes et Anes.

2. Voy. son traité De la Poésie dramatique, dédié à Grimm, notamment le chapitre m. De la comédie sérieuse, et le chapitre X, Du plan de la ira' gédie et du plan de la comédie (ce traité, résumé des idées semées par Diderot à travers ses œuvres si nombreuses et si diverses, est imprimé d'habitude à la suite du Père de famille). Voy. aussi la Préface déjà citée (p. 299, n, 1} de Fontenelle. 11 faut rendre cette justice à La Chaussée^ qu'il écrivit ses pièces sans étalage de thèse, à Fontenelle qu'il ne fit pas jouer les sien* nés; Diderot se chargea de faire du bruit pour trois. On eût sans doute bien étonné celui-ci en lui disant que, pas plus que les deux autres, il n'inventait rien et que le genre existait dès le treizième siècle, comme l'établit M. C. Lenient (la Satire en France au moyen âge, chap. xx, notamment p. 319 à 325). La comédie larmoyante, conclut M. Lenient (p. 325 « n'est pas

essaya de donner l'exemple après le précepte, Tapplicalion après la théorie! Ses affectations de réalisme puéril, ses prétentions à la naïveté, ses tirades sur la raison et la vertu, ses effusions de sensibilité mouillée et de morale pédantesque, compromirent pour longtemps la comédie sérieuse ^ Marivaux» au contraire, réussit du premier coup sans prétentions de réformes ni plaidoyers ambitieux'; seul, ou presque seuP, au

une invention moderne, luie imporlalton anglaise ou allemande, comme on l'a dit si souvent : elle a fleuri dès les premiers temps de notre théâtre. » Dans son livre, déjà cité (/a Fin du dix-huitième siècle, t. I, ch. x), M. Caro discute et apprécie avec imparlialtlé le théâtre et les théories dramatiques de Diderot. Yoy. aussi Tarlicle (le Temps^ 27 avril 1881) où H. Mézières marque nettement ce qu'il y a de neuf et de pratique dans ces théories, et quelques pages originales et fortes dans Tétude récente de M. Schérer, Diderot, p. 1A2 à 162. Sur l'influence de ces théories à l'étranger, on peut voir, outre le livre IX des Mémoires de Gœthe (t. YIII, p. 306 et suiv. de la traduction de M. J. Porchat), les écrits esthétiques de Schiller (notamment De l'Art tragique et Du Pathétique, t. VIH, p. 21 et 117 de la traduction de H. Ad. Régnier) et la Dramaturgie de Hambourg de Lessing, traduction de MM. E. de Suckau et L. Crouslé^ la Préface mise par M. Mésières en tête de ce dernier travail, l'étude de M. Crouslé, Lesxing et le goût français en Allemagne, deuxième partie, livre II, chap. m, et cello de M. Joret, Herder et la rettaissance littéraire en Allemagne, livre l,chnp. iv, et livre 111, chap. ii. Ces deux derniers ouvrages sont, l'un et l'autre, considérables et très étudiés, mats si M. Crouslé est peut-être trop sévère pour Lessing, M. Joret pécherait plutôt par l'excès contraire. Le livre du premier est écrit ù un point de vue français et classique, celui du second à un point de vue allemand et c romantique. »

1. Le Fils naturel cul deux représentations; le Père de /^miV/e alla jusqu'à huit ou neuf, grâce au talent de Préville et de M"* Gaussin.

2. La grande différence entre La Chaussée et Diderot d'une part, Marivaux de Tautre, difTérenco qui explique la valeur littéraire si inégale de leurs tentatives respeciivcs, c'est que les premiers font du sentiment une thèse et une convention, tandis que le second développe, sans parti pris et sans autre but que d*ètre vrai, une situation touchante. Diderot surtout obéit à celte modo de « sensibilité, » que lui-même a tant contribué à faire naître et que la seconde moitié du siècle exagère jusqu'au ridicule. Sur celte mode singulière, succédant, comme une réaction de \ertu, au règne de la finesse excessive, du persiflage, de la « rouerie », voy. de Concourt, VArt du dix-huitième siècle, deuxième série, p. 5â et suiv., et H. Taine, les Origines de la France contemporaine, t. 1, p. 203 â 215. o L'avènement de la sensibilité, dit M. Taine (p. 209, n. 1), est marqué par les dates suivantes : Housseau, Sur l'Influence des lettres et des arts^ 1749 ; Sur Vînégnlité, 1753 ; Nouvelle Héloîse, 1759. — Creuze, le Père de famille lisant la BiOlff, 1755; V Accordée de village, 1761. — Diderot, le Fils naturel, 1757; le Pare de famille, 1758. » Ne conviendrait-il pas de faire remonter cet avènement jusqu'aux pièces de La Chaussée, dont la première, la Fausse antipathie, est de 1733, et la plus accentuée dans le genre larmoyant, Mi/nnile, de i7.il 7

3. Il est juste en effet de réserver à côté de lui, dans ce genre particulier, une place pour Sedaine, dont la charmante comédie, le Philosoplie ians le

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