THÉORIES DE LA CHAUSSÉE ET DE DIDEROT
dix-huitième siècle^ il réussit à faire un drame bourgeois simple et vrai, offrant, dans une juste proportion, ce mélange de comique et de touchant, qui est le procédé même de la nature. M. Villemain, appréciant la tentative de La Chaussée, estimait, non sans raison, que, la comédie sérieuse étant légitime en elle*môme, le dix-huitième siècle aurait pu, sans proclamer orgueilleusement qu'il faisait une découverte, trouver dans l'antiquité, où Ton trouve des modèles dans tous les genres, telles pièces de Térence, tels fragments de Ménandre, où le rire et les larmes se mêlent sans efibrt, sans discordance, sans se nuire mutuellement^ Or, par une rencontre piquante, il se trouvait que c'était un contempteur déclaré des modèles antiques, Marivaux, qui, à son insu, se rapprochait le plus des anciens et savait le mieux observer dans ce genre leurs lois étemelles de vérité, de mesure et d'harmonie.
Nous avons vu quel caractère déplaisant, pour ne pas dire odieux, il donne aux mères dans toutes les pièces où il les met en scène ; il ne fait exception que dans la Mère confidente. Il semble qu'après avoir représenté l'autorité maternelle telle qu'il la voyait, froide, hautaine, despotique, il ait voulu la re-
tavoir (1765), portait au théâtre, sous foi me de comédie sérieuse, une situation plus forte encore et plus touchante que celle de la Mère confidente. Comme Marivaux, Sedaine réussit parce qu'il ne songeait nullement à développer une thèse ni à appliquer un système, et que sa sensibilité, comme celle de Marivaux, était sincère et simplement exprimée. Deux ans après, devant le même parterre qui avait applaudi le Philosophe sans le savoir y Beaumarchais échoue complètement avec Eugénie (1767), qui parut, il est vrai, précédée d'une préface-manifeste, où étaient reprises les idées de Diderot ; avec leur mélange de vérité et d'exagération; môme échec en 1791 avec la Mère coupable^ conçue d'après la môme poétique.
1. Littérature française au dix-huitième siècle, douzième leçon. Vojei aussi, sur le môme sujet, 6. Guizot, Ménandre ^ chap. ix, notamment p. 386 : M 51énandre et Térence, dit-il, avaient tous deux réussi dans la tentative d'exciter tour à tour, par le méhinge du plaisant et du sérieux, la gaieté, la ri-flexion et la tristesse. En France, au dix- huitième Mècle, combien d'eflbrts vers ce but, presque tous inutiles!... Â Athènes et à Rome, le succès fut entier. Dans les fragments de Ménandre, comme dans les pièces de Térence, C6 n'est pas quelquerois, c'est très souvent que )a voix de la comédie s'élève jusqu'à la douleur, se brise en plaintes, s'enfle eu reproches : et les pères ne sont pas les seuls qui parlent ce grand langage; les mères, les fils, jusqu'aux courtisanes, jusqu'aux esclaves ! Tous les personnages, quand l'action et la passion les poussent, ont leur gravité presque tragique et leur philosophie éloquente. Le charme de Térence, et l'une des beautés que les vers de Mc-^ nandre n'ont pas perdue, c'est le rire à travers les larmes, comme un rayon de soleil se glissant à travers les gouttes de pluie. »
présenter telle qu'il la souhaitait, affectueuse, persuasive, familière, plus occupée de ses devoirs que de ses droits, indulgente sans faiblesse, vigilante sans tracasserie, obtenant tout de la reconnaissance et de la confiance patiemment méritées. A quoi servent aux mères de V Épreuve et de V École des Mères leur despotisme et leur raideur violente? Leurs filles, longtemps soumises et tremblantes, leur échappent dès que Tamour vient remplir son oftice ordinaire d'émancipation. Angélique de VÉcole des Mères a de véritables cris de révolte; Angélique de VÉpreuve s'enveloppe d'une réserve défiante et d*un silence glacée Le système n'est donc pas heureux dans ses résultats. Qu'obtiendra le système opposé? Marivaux va le montrer en action.
Il saisit ce moment décisif dans les relations entre mères et filles, où l'amour s'éveille chez celles-ci, où la mère a besoin de toute son autorité pour diriger, et combattre au besoin, le choix de sa fille, de toute son attention pour prévenir des erreurs ou des fautes irréparables, de toute sa vigilance pour déjouer cet instinct de ruse et de dissimulation qui se manifeste à ce moment chez la jeune fille, et dans lequel la pudeur se mêle au sentiment de la faute. Cette situation est du domaine de la comédie, mais elle peut tourner au drame. Marivaux l'a traitée en toute franchise, avec un mélange de comique et de sérieux, de hardiesse et de tact, qui ressemble aussi peu aux tirades larmoyantes de La Chaussée et aux sermons pédantesques de Diderot que la vérité à la convention. Ici encore il faut bien analyser et citer, au risque d'être long, car la Mère confidente, véritable coup d'éclat dans la carrière de Marivaux, objet d'un vif et long succès', est tout à fait oubliée aujourd'hui : de tous les critiques de Marivaux, Sainte-Beuve est le seul à la signaler^, et depuis longtemps elle n'a pas reparu au théâtre.
En compagnie de Lisette, véritable trésor pour des amou*