SITUATIONS ET DESCRIPTIONS. 38U
par les beaux portraits de M*^ de Miran et de M""* Dorsin ; ils sont trop détaillés et trop prolongés. A mesure que les pages succèdent aux pages, on admire, dans la perfection de chaque trait, l'ingénieuse clairvoyance de Técrivain , mais on éprouve un secret désir d'arriver au bout. La lecture terminée, on ne sait que retenir ; on n'a pas une idée nette du modèle ; on cherche à résumer son impression, on n'y parvient qu'avec peine. Or, on regrette d'autant plus cette stérile abondance, que Marivaux, lorsqu'il veut être court, est un peintre hors de pair. Dans ses croquis tracés au courant, il saisit avec un rare bonheur ce qui lui échappe dans ses grandes toiles, — le* trait caractéristique et dominant qui est tout dans une physionomie. On a pu le voir par les citations qui précèdent : deux ou trois lignes lui ont souvent suffi pour représenter avec une amusante et pittoresque vérité bien des personnages qu'une longue étude n'eût pas fait mieux connaître ^
Les situations et les descriptions sont traitées avec plus de sobriété que les portraits. Comme il y a moins à réfléchir et que Marivaux préférait l'observation morale à l'observation matérielle, il se tient plus dans la grande ligne.
Dans le genre de fiction qu'il avait adopté, on ne s'attendrait guère à rencontrer les situations fortes et les scènes émouvantes qui naissent ordinairement d'une action rapide et d'une intrigue fortement nouée. Elles ne lui manquent pas cependant. A vrai dire, il ne les cherche nullement, mais lorsqu'elles se présentent dans le cours naturel de la narration, loin de les éc«'irter, il en tire le plus heureux parti. Alors la marche du récit se précipite, l'intérêt grandit ; des cris partis du cœur nous prennent nous-mêmes aux entrailles, comme dit Molière, et remuent en nous ce qu'il y a d'humain et de compatissant. Ainsi le passage où Marianne, sans asile et sans ressources au
de M"* de Scudéry. Fontenelle occupe la place d'honneur dans cette galerie {Portrait de M. de F...). On trouve aussi, dans la Correspondance inédite de M^*du Deffand, Paris, 1859, une longue suite de portraits, notamment t. Il, p. 146 à 220. Voy., sur cette mode, une intéressante étude de M. Ad. Magen, h Portrait de société au dix^septiime et au dix-huitième siècle,
1 . Ceci est le procédé de Le Sage, qui possède A un haut degré cet art si français d'esquisser lestement une physionomie vivante en quelques traits saisis ei enlevés de génie. — Les plus saillants de ces portraits, de grande ou de petite dimension, sont réunis dans V Esprit de Marivaux, p, 41-96.
milieu de Paris, se demande avec angoisse ce qu'elle va deve* nir : c Plus je voyais, dit-elle, de monde et de mouvement dans cette prodigieuse ville, plus j'y trouvais de silence et de solitude pour moi : une forêt m'aurait paru moins déserte ; je m'y lerais sentie moins seule et moins égarée.... La foule de ces hommes qui m'entouraient, qui se parlaient, le bruit qu'ils disaient, celui des équipages, la vue môme de tant de maisons habitées, tout cela ne servait qu'à me consterner davantage. » Et alors s'échappe de son cœur cette exclamation dont rien ne saurait surpasser la tristesse poignante : c Que ces gens-là sont heureux! Chacun d'eux a sa place et son asile. La nuit viendra et ils ne seront plus ici ; et moi on ne m'attend nulle part, personne ne s'apercevra que je lui manque ^ »
Ce récit n'est pas le seul de son espèce. Marivaux a plusieurs situations aussi touchantes, surtout dans la Vie de Marianne, car le Paysan parvenu, sauf en deux ou trois passages', excite plutôt la gaieté que l'émotion. Lorsque Marianne, menacée dans sa liberté, est amenée devant le ministre qui, d'un mot, peut la jeter pour la vie dans une prison perpétuelle, tout ce que l'amour maternel et l'indignation peuvent inspirer d'éloquence passionnée éclate dans le débat qui s'engage entre M"' de Miran et les ennemis de la jeune fille ^. On chercherait en vain dans toute notre littérature, au théâtre ou dans le roman, une scène plus émouvante que celle où M'^^Dursan, après une séparation de vingt ans, revoit moribond le tils qu'elle a maudit et reçoit son dernier soupir ^. Jamais l'indignation excitée par l'ingratitude filiale n'a parlé langage plus vengeur que dans la scène où M"* de Tervire châtie publiquement l'avarice et l'orgueil de la marquise d'Àrcire laissant mourir sa belle-mère de faim ^.
Comme contraste, dans cette même Vie de Marianne^ les situations plaisantes ne manquent pas. Sans parler de celles où