Ibid.f cinquième partie
3. Dans l'édition Duviquet, le portrait de H'°® de Miran D*a pas moins de six pages (t. VI, p. 213 à 218) et celui de M»« Dorsin de dix-huit (p. 277 à 280 et 283 à 296).
^, On n'a que l'embarras du choix pour noter les traits particuliers qui conviennent exactement à M"** de Lambert et à M'"*' de Tencin. On lit dans le portrait de M'°* de Miran :-c On ne prenait pas garde qu'elle était belle femme, mais seulement la meilleure femme du monde. Aussi, m'a-t>on dit, n'avait-elle guère fait d'amants, mais beaucoup d'amis, et môme d'amies ; ce que je n'ai point de peine à croire, vu cette innocence d'intention qu'on voyait en elle, vu cette mine simple, consolante et paisible qui devait rassurer l'amour-propre de ses compagnes, et la faisait plus ressembler à une confidente qu'a une rivale. » £t encore : « M""* de Miran avait plus de vertus morales que chrétiennes, respectait plus les exercices de sa religion qu'elle n'y satisfaisait ; honorait fort les vrais dévots sans songer à devenir dévoie ; aimait plus Dieu qu'elle ne le craignait, et concevait sa justice et sa bonté un peu à sa manière ; et le tout avec plus de simplicité que de philosophie. » On ne saurait mieux définir l'exquise distinction de M"** de Lambert et son
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habitude chère à l'hôtel de Rambouillet. On pourrait en dire autant pour plusieurs des portraits qui remplissent la Vie de Marianne et le Paysan parvenu. D'autres encore, après ceux de M"* de Miran et de M"* Dorsîn, ont un caractère trop particulier et, si Ton peut dire, trop personnel, pour n'être pas des études d'après nature ; les contemporains auraient pu mettre au-dessous des noms propres, et ces ressemblances devaient leur donner un piquant attrait. En réunissant et en commentant les portraits du CyruSy M. Cousin a pu écrire l'histoire de la société française au dix-septième siècle; un semblable travail ne serait pas aussi facile avec la Vie de Marianne et le Paysan parvenu ; cependant un historien de la société française au dix-huitième siècle aurait tort de négliger ces deux romans ^
Pour ces portraits, comme pour toutes choses, Marivaux avait une théorie ; elle montre à la fois le fort et le faible de son talent, les qualités et les défauts de son esprit :
On ne saurait, dit-il, rendre en entier ce qoe scfiit les personnes ; du moins cela ne me serait pas possible ; je connais bien mieux celles
indépendance d'esprit sans libertinage, vantées par tous eeux qai l'ont oonnue (voy. rindication des témoignages contemporains ci-dessus, p. 23, n. !).
Dans le portrait de M"^" Dorein, nous relevom encore eeei ; « Blo m songeait à avoir aucune sorte d'esprit ; mais elle avait Tesprit avec lequel on en a de toutes les sortes, suivant que le hasard des matières Fexige ; et je crois que vous m'entendes, si je vous dis qu'ordinairement son esprit n'avait point de sexe, et qu'en même temps ce devait être de tous las esprits d« feîmie le pins aimable, quand M*"" Dorsin voulait. ) ... c En général, elle ainuit mieux qu'on pensât bien de sa raison que de ses cliarmes. » Très délicatement Marivaux parle aussi du genre d'esprit caustique, parfois dénigrant, que IVn redoutait ches M""* de Tencin (p. 285-287). On a vu plus haut (p. iâO) wfec quelle prévenance attentive s'exerçait à l'égard de Marivaux la générosité de M*"* de Tencin ; même bienfaisance chez M"** Dorsin : « Ce n'était pas elle que vous fatiguiei du soin de ce qui vous regardait, c'était elle qui tow en fatiguait ; c'était vous qu'on pressait, qu'on avertissait, qu^'on finsait rassouvenir de telle ou telle chose, qu'on grondait de l'avoir oubliée; en un mot votre affaire devenait réellemeut la sienne. L'intérêt qu'elle y prenait n'avait plus l'air généreux à force.d'ôtre personnel ; il ne tenait qu'à vous de trouver cet intérêt commode. Au lieu d'une obligation que vous comptiez avoir à M™* Dorsin, vous étiez tout surpris de lui en avoir plusieurs que vous n'avieiS pas prévues. » On pourrait continuer sur tout le portrait ce travail de comparaison. M*"^ de Lambert était morte quand parut la quatrième partie de la Vie de Marianne, mais M*"^ de Tencin vivait encore, et, dans le salon de celle-ci, le portrait de M"*" Dorsin dut avoir un vif succès de lecture.
1. On pourrait s'aider encore, dans ce travail de rapprochement et de comparaison, des Confessions du comte de *** et des autres romans de Duclos, pleins de portraits eux aussi. Par exemple, dans le portrait de
avec qui je yîs que je ne les définirais ; il y a des choses en elles que je ne saisis point assez pour les dire, et que je n'aperçois que pour moi, et non pas pour les autres; ou, si je les disais, je les dirais mal ; ce sont des objets de seutimont si compliqués, et d*une netteté si délicate, qu'ils se brouillent dès que ma réflexion s*enmèlc; je ue sais plus par où les prendre pour les exprimer ; de sorte qu'ils sont en moi, et non pas à moi ^.
Voilà bien le procédé que Marivaux applique non seulement aux portraits, mais à tout, réOexions, analyses de sentiments, caractères. Il veut saisir non seulement les grandes lignes qui arrêtent et définissent un ensemble, mais les moindres détails : il s'attache aux traits imperceptibles du dessin ; il veut fixer à tout prix les nuances insaisissables du coloris. Ce n'est point là le procédé des grands peintres : ceux-ci visent à Timpression d'ensemble et non au rendu scrupuleux du détail^ ou plutôt ils ne soignent le détail que pour sa valeur relative et son effet dans Tensemble. Que leur importe telle particularité à peine visible sur le modèle et à laquelle Fart ne saurait donner plus de place que la nature ? Marivaux, au contraire, observe en myope ; il voit et circonscrit le détail avec une finesse étonnante : l'ensemble lui échappe. La loupe à la main, il fouille et divise à l'infini ; il note et reproduit tout avec une scrupuleuse exactitude ; mais, ce travail terminé, lorsqu'il faudrait choisir, élaguer, composer, il se dérobe et se tient quitte envers nous. Dans un calque merveilleux d'exactitude, il a copié, en les amplifiant au besoin, tous les traits du modèle; quant à la ressemblance cherchée, elle est absente. Notre œil hésite et s'égare à travers ces lignes multiples qui se mêlent sans se fondre, se rencontrent sans se combiner, et sollicitent également une attention disséminée et bientôt défaillante*.
Telle est, il faut bien le reconnaître, l'impression produite
M*^* de Tonins et de sa société de beaux esprits (première partie), on a évidemment le tableaa, beaucoup moins flatté que datis Marivaux, du monde de M"** de Lambert et de Tencin, et de leurs imitatrices. '
i . La Vie de Marianne^ quatrième partie.
2. 11 est juste de dire, à la décharge de Marivaux, que Ton aimait for i BU dix-lmilième siècle, surtout dans le monde fréquenté par notre auteur, ce genre de portraits très minutieux et trè9 dclaiUés. C*est une ressemblance de plus entre les salons présidés par les amies de Fontenelle et l'hétel de Bambouillet. Comme modèles du genre, on peut voir les charmants Portraits de diverses personnes, éct ils par M"** de Lambert, tout à fait dans le goût