‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 265 sur 445 · VAUX ET LA BRUYÈRE · texte numérisé non relu

VAUX ET LA BRUYÈRE

La Vie de Marianne arrivait à la cinquième partie, lorsque tout à coup, sans nécessité apparente, sans prétexte même, Marivaux annonce un épisode, l'histoire d*une religieuse, qui, plusieurs fois différé*, commence enfin avec la neuvième partie et remplit tout le reste du roman; celui-ci pourrait alors prendre un autre titre et s'appeler la Religieuse. Dès le début de cet épisode, le narrateur change de ton ; les longues réflexions disparaissent, le récit, de lent et d'enjoué qu'il était, devient rapide, sérieux et dramatique ; une sorte d'émotion contenue l'échauffé et l'anime. On dirait, à la manière dont rhistoire est. amenée, retardée, puis tout à coup entreprise et vivement conduite, que Marivaux, surpris au milieu de la Vie de Marianne par quelque événement qui le touche de près, et désintéressé du roman commencé par des préoccupations plus intimes, a subitement conçu l'idée d'abandonner son premier sujet pour un autre plus conforme à l'état de son âme, et enfin, après d'assez longues hésitations, a cédé avec entraînement au désir d'abord combattu. De là cet épisode de la Religieuse et l'air d'histoire personnelle et douloureuse qui lui donne un caractère si particulier, surtout au début ; car, peu à peu, l'auteur, comme soulagé, se calme, s'apaise et détourne, par une déviation nouvelle, le cours de son nouveau sujet ^ ; mais l'élan est donné et le récit demeure émouvant et grave.

1. Après une partie, la huitième, consacrée à la peinture de la vie dévote et des couvents, les tro^s suivantes racontent seulement les malheurs domestiquei de M^^* de Tervire.

Avant que le projet d'écrire Thisloire de la Religieuse fût venu traverser la Vie de Marianne, Marivaux avait clairement laissé voir qu'il aimait peu les couvents et la vie conventuelle. Marianne, fuyant M. de Climal, demande asile et protection à une prieure, dont elle trace le portrait suivant :

Cette prieure était une petite personne courte, ronde et blanche, à double menton, et qui avait le teint frais et reposé. Il n'y a point de ces mines-là dans le monde ; c'est un embonpoint tout différent de celui des autres, un embonpoint qui s'est formé plus à l'aise et plus méthodiquement, c'est-à-dire où il entre plus d'art, plus de façon, plus d'amour de soi-même que dans le nôtre. D'ordinaire, c'est ou le tempérament, ou la quantité de nourriture, ou l'inaction et la mollesse qui nous acquièrent le nôtre, et cela est tout simple ; mais, pour celui dont je parle, on sent qu'il faut, pour l'avoir acquis, s'en être fait saintement une tâche : il ne peut être que l'ouvrage d'une délicate, d'une amoureuse et d'une dévote complaisance qu'on a pour le bien et pour l'aise de son corps.... Aussi cet embonpoint religieux n'a- 1- il pas la forme du nôtre, qui a Tair plus profane ; aussi grossit-il moins un visage qu'il ne le rend grave et décent ; aussi donne-t-il à la physionomie non pas un air joyeux, mais tranquille et content.

Gresset n'aurait point désavoué la grâce maligne et l'esprit de ce portrait. Mais voici qui est plus sérieuK et d'une observation moins indulgente. Que peuvent attendre les malheureux de cette prieure et des religieuses qui, comme elle, ont fait vœu de charité? De bonnes paroles et rien de plus : < Â voir ces bonnes filles, vous leur trouvez un extérieur affable, et pourtant un intérieur indifférent. Ce n'est que leur miné et non pas leur âme qui s'attendrit pour vous : ce sont de belles images qui paraissent sensibles et qui n'ont que des superficies de sentiment et de bontés » En effet, à peine la prieure, d'abord toute accueillante et onctueuse, a-t-elle compris que Marianne, sans parents et sans dot, n'apporte à la communauté, au lieu de riches espérances, qu'une âme à sauver, aussitôt elle change de ton, et dans ses paroles de consolation banale perce le plus froid égoïsme :

Nous ne voyons, nous ne connaissons presque personne;... nous sommes des semaines entières sans recevoir une visite ; d'ailleuri notre maison n'est pas riche ; nous ne subsistons que par nos peii-

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