La Vie de Marianne, neuvième partie
2. Marivaux* qui était chrétien (voy. ci-après, quatrième partie, chap. ni), qui aUait au sermoa, qui faisait des lectures pieuses, n'avait-il pas présent à Fesprit, en écrivant c«>tte page, un morceau bien connu de Bourdaloue sur
M)t LE ROMANCIER.
Pour compléter Timpression de cette triste histoire, en ouvrant un nouveau jour sur les misères que cachait le cloître, Marivaux prèle à celte qui vient de parler avec cette eflusion et cette douloureuse éloquence, l'aveu d'une autre souffrance. Elle est en proie à une passion criminelle et sans espoir : elle aime un abbé de la société de M*"* de Sainte-Hermières, et cet abbé a parlé d'enlèvement. La malheureuse, torturée par le remords, incapable de résister à sbn séducteur s'il renouvelle sa proposition, implore le secours deTervire. Que celle-ci voie l'abbé et le détourne d'un projet insensé ^
Après celte double confidence, Tervire se trouve c entièrement guérie de Tenvie d'être religieuse, > c guérie à un tel point, dit-elle, que je tressaillais en. réfléchissant que j'avais pensé l'être et qu'il s'en était peu fallu que je n'en eusse donné
le même sujet? On le croirait, car la ressemblance est firappante : a L^établis* sèment de cette fille coûterait ; sans autre motif, c'est assez pour la dévouer à la religion. Mais elle n'est pas appelée à ce genre de vie; il faut bien qu'elle le soit, puisqu^il n'y a point d'autre parti à prendre pour elle. Mais Dieu ne la veut pas dans cet état, il faut supposer qu'il l'y veut et faira comme s'il l'y voulait. Mais elle n'a nulle marque de vocation ; c'en est une assez grande que la conjoncture présente des affaires et la nécessité. Mais elle avoue elle-même qu'elle n'a pas cette grftce d'attrait; cette grâce lui viendra avec le temps et lorsqu'elle sera dans un lieu propre à la recevoir. Cependant on conduit cette victime dans le temple, les pieds et les mains liés, je veux dire dans la disposition d'une volonté contraire, la bouche muette par la crainte et le respect d'un père qu'elle a toujours honoré. Au milieu d'une cérémonie brillante pour les spectateurs qui y assistent, mais funèbre pour la personne qui en est le sujet, on la présente au prêtre et l'on en fait un sacrifice qui, bien loin de glorifier Dieu et de lui plaire, devient exécrable à ses yeux et provoque sa vengeance. » (Sermon sur les devoirs des pères par rapport à la vocation des enfants, èdit. Didot, t. I, p. A96.) Nous admirons ce superbe passage, si vigoureux, si hardi, si vrai, qui arrachait au maréchal de Grammont en pleine église un c Morbleu! il a raison. > Et pourtant nous sommes émus davantage par le récit où la religieuse de Marivaux parle avec toute l'éloquence d'une douleur personnelle : c'est le cri même du désespoir.
i. « Dites- lui que je ne veux plus le voir, qu'il me laisse en repo», par pitié pour moi, par pitié pour lui ; faites-lui peur de Dieu même, qui me défend encore contre iui^ qui ne me défendrait pas longtemps, et sur qui il aurait le malheur de l'emporter, s'il continue de me poursuivre ; dites-lui qu'il doit trembler de Tétat où je suis ; je ne réponds de rien si je le revois ; je suis capable de le suivre, je suis capable d'abréger ma vie, je suis capable de tout ; je ne prévois que des horreurs, je n'imagine que des abîmes, et il est sûr que nous péririons tous deux. » (La Vie de Marianne^ neuvième partie.) — C'est à peu près la situation que Casimir Delavigne a développée dans un poème en huit chants^ le Prêtre {Poèmes et ballades sur ntalie), Vey. surtoQt le ohtnt nu
ma parole. > Elle fait part de ce revirement à M*"^ de Sainte- Hermières et à son entourage. Quel changement c en un clin d'oeil ! »
Aux manières qu'on eut avec moi dès cet instant, je ne reconnus plus personne de cette société ; c'était comme si j'avais vécu avec d'autres gens ; ce n'était plus eux, ce n'était plus moi. De cette dignité où je m'étais vue parmi eux, il n'en fut plus question ; de ce respectueux étonnement pour mes vertus, de ces dévotes exclamations sur les grâces dont Dieu favorisait cette jeune et vénérable prédestiné 3, il n'en resta pas vestige et je ne fus plus qu'une petite personne fort ordinaire qui avait d'abord promis quelque chose, mais à qui on s'était trompé ^
Que cette histoire soit Técho d'un drame intime de la vie de Marivaux, ou simplement une étude de mœurs désintéressée, il est curieux de voir notre auteur devancer encore Diderot, et cette fois sur un terrain où l'on s'attendait aussi peu à rencontrer Marivaux que sur celui du drame bourgeois. Ce que nous venons d'analyser dans l'histoire de Tervire ressemble, d'une manière frappante, à cette fameuse Religieuse ', qui valut et vaut encore à Diderot tant d'ennemis et tant de défenseurs, également exclusifs et passionnés. La ressemblance est môme si particulière en plusieurs passages ^, que si l'on ne savait combien Diderot répugnait à l'imitation, on serait tenté de le croire redevable à Marivaux d'un assez grand nombre de situations et d'idées. Mais ces rencontres sont purement fortuites et tiennent au sujet môme. Il était impossible que les deux auteurs, étudiant tous deux les vices du clottre, n'offrissent pas, en plusieurs endroits, l'expression de mêmes sentiments.
Au reste^ les deux ouvrages se distinguent essentiellement