La Vie de Marianne^ neuvième partie
2. Écrite en 1760, publiée en 1796. — Voy., entre les différentes appréciations dont ce roman a été l'objet, celle de M. H. Biaze de Bury, dans la Revue des Deux-Mondes du 15 mars 1882 (il propos de la Religieuse de Schubert et de Diderot, notamment p. 435-439). Le parallèle poursuivi par l'auteur est peut-être un peu artificiel et voulu, mais le roman de Diderot est tr^ justement caractérisé.
3. La mère des novices dans Diderot {La Religieuse, t. I, p. 207, des Œuvres choisies, édit. Garnier) procède comme, dans Marivaux, la religieuse amie de M"** de Sainte-Hermières; la prise d'habit dans Diderot (p. 232-233) est le développement très énergique, un peu forcé, de la triste réflexion que fait à M"« de Tervire la religieuse de Marivaux (ci-dessus, p. AOl), etc.
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par le ton, la marche et le but. Bien que Marivaux ait des blâmes énergiques pour les excès qu'il signale, jamais il ne va jusqu'à l'invective et à la violence passionnée; il fait œuvre d'obseiTateur, non de pamphlétaire. Diderot, malgré de visibles efforts pour contenir sa haine philosophique, ne peut la dissimuler tout à fait, et déclame parfois au lieu de racontera Marivaux abandonne sa religieuse une fois Thabit revêtu, et ne franchit pas avec elle la porte du cloître. 11 étudie plutôt l'adresse astucieuse avec laquelle une vocation est provoquée et trompée sur elle-même, que les souffrances et les égarements qui en résultaient souvent. Le sacrifice consommé, il n'en montre les conséquences qu'incidemment, par une allusion aux passions coupables que la vie claustrale peut exciter dans une âme faible et endolorie. Il abandonne môme le plan qu'il semblait d'abord vouloir suivre : au lieu de faire entrer M"*" de Tervire, elle aussi, au couvent où elle ira certainement, puisque Marianne l'y a trouvée, il perd bientôt de vue ce but primitif de son récit et s'égare dans une série d'aventures romanesques. Diderot, beaucoup plus logique, est aussi plus complet. Il pénètre dans le cloître et observe d'un œil hardi tout ce qui s'y passe, osant tout dire, et traversant, avec la sœur Suzanne, toutes les phases de souffrances, de persécutions, de désordres qui peuvent s'y rencontrer. Le but enfin est tout différent. Marivaux n'était pas hostile au principe même des couvents, du moins il ne laisse voir contre eux aucune animosité d'opinion : il aurait simplement voulu plus de franchise, de sérieux et de prudence dans la manière dont ils se recrutaient. En tournant en ridicule l'égoïsme, la paresse et le goût de bien-être d'un trop grand nombre de religieuses, il ne présentait pas ces vices comme la conséquence fatale de la vie conventuelle ; il usait simplement des droits imprescriptibles du moraliste, en attaquant une hypocrisie d'autant plus blàniable qu'elle se cachait sous des dehors plus dignes de res-
l. Âiiui (p. 281) la religieuse de Diderot inlerrompt tout à coup son récit par une tirade passionnée de plusieurs pages, dont le début montre asseï i'esprit : c Les couvents sont-ils donc si essentiels à la constitution d*un État? Jéfus-Christ a t-il institué des moines et des religieuses? L'Église ne peut-elle absolument s*en passer... » etc. Évidemment, ce n'est plus la religieuse qui parle, c'est Diderot qui déclame.
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pecl^ Diderot, au contraire, désirait la destruction des couvents ; il voyait en eux des foyers secrets d'horribles désordres et des repaires de cruauté; dans la vie claustrale un étal contre nature qui révoltait la raison, la morale et Thumanité.
De cette différence dans la conception et l'exécution d'un même sujet résultent, pour Marivaux comme pour Diderot, des causes d'infériorité et de supériorité réciproques. Diderot, soutenu par une conviction sincère, a écrit une œuvre d un intérêt poignant, d'une franchise et d'une audace terribles. Son récit, nerveux, concis,' rapide, d'un dramatique sombre, va droit au but, sans longueurs, sans ornements inutiles, sévère et pratiqm comme une arme de combat. Marivaux, plus ému cette fois et moins raisonneur que d'ordinaire, moins complaisant pour son propre talent, conserve cependant ses habitudes d'artiste aussi occupé de la forme que du fond, et, n'ayant pas de but arrêté d'avance, abandonne son sujet après une partie vivement conduite et fortement liée^. D'autre part, le but aggressif et le procédé polémique de Diderot l'entratuent à des excès inévitables. 11 montre les couvents avides et corrompus, non seulement parce qu'il les juge tels, maïs parce
1 . Il fait dire ailleurs à une jeune 6lle pauvre : v Vendons ce que nous avons ici ; de l'argent que nous en tirerons, je ne veux que ce qu'il faudra pour me mettre dans un couvent. Voilà quel est mon parti à moi ; je n'en connais point de meilleur ni de plus sûr, et, grâce au ciel, il ne m'en coûte rien pour le prendre.... Une flUe à mon âge, et sans bien dans le monde, que peut-elle devenir! » {Le Spectateur français ^ vingt-quatrième feuille.) C'est ià^ au point de vue de la seule morale mondaine, une des raisons d'être des couvents. Mais, d'autre part, Marivaux ne se dissimule point à quels odieux calculs 011 les faisait quelquefois servir. Il fiiit dire à une autre jeune fille : « A neuf ans on me mit dans un couvent, avec intention de m*engager à des vœux. J'avais une sœur aînée à qui mes parents destinaient leur héritage; ils crurent devoir commencer de bonne heure à me soustraire au monde, afin que Tignorance de ses plaisirs m'empêchât de les regretter et que la victime, dans un âge plus avancé, ignorât du moins tout ce que lui dérobait son sacrifice. » (Pièces détachées, Première lettre de M.dt M**^,) C'est tout à fait le point de dépai*^ du roman de Diderot. — Ces deux passages, pris en!re plusieurs autres, marquent les deux poiiits extrêmes de la pensée de Marivaux à l'égard des couvents. U trouvait ceux-ci bons en euxmêmes et utiles, mais il ne se dissimulait ni leurs dangers ni leurs abus.
2. M"« de Tervire, religieuse, commence, nous Tavons dit, son histoire, pour détourner Marianne d'entrer au couvent. Or, nous ne la voyons pas prendre le voile, et, sur quatre parties de son histoire, la première seule parle d^une entrée rn religion, qui, du reste, n'aboutit point. C'est par la confidence d'une auire religieuse à M"^ de Terviie elle-même que nous voyons les tristes effets d'une vocation manquée.
qu'il veut les rendre odieux ; il pousse au noir ses tableaux, il accumule les horreurs, il exagère et fausse la réalité; il souffle à sa religieuse un parti pris de révolte, qui la rend moins intéressante en la montrant parfois malheureuse par sa faute' ; il mêle aux plaintes de sœur Suzanne les déclamations, les invectives, jusqu'aux expressions de la philosophie*. Marivaux, n'ayant pas de thèse à soutenir, n'a pas besoin d'exagérer ; aussi est-il souvent plus vrai que son émule; il ne donne pas dans les excès d'un acte d'accusation. S'il n'a pas de ces phrases, nombreuses dans Diderot, courtes, serrées, nerveuses, lancées comme des flèches meurtrières, il n'a pas non plus cet étalage de doctrine, si déplaisant dans un roman lorsque la fièvre d'opinion d'où il est sorti vient à tomber, et que le lecteur, désintéressé des luttes passées, s'attache uniquement à la valeur littéraire et à l'intérêt humain du récit. La Religieuse de Diderot, œuvre supérieure, irrite souvent comme un paradoxe et une injustice; celle de Marivaux, beaucoup moins forte et de moindre portée, intéresse en elle-même comme une étude de mœurs impartiale, juste et vraie dans sa mesure^.
Marivaux n'a pas étudié la fausse dévotion dans les seuls couvents ; il y a dans ses romans toute une galerie d'hypo-
1. Elle l'avoue elle-même : « J'eus bientôt Tair et peut-être un peu le jeu d'une factieuse.... Je n'omis rien de ce qui pouvait me faire craindre, haïr, me perdre; et j'en vins à bout. > (Page 238.)
2. Sœur Suzanne s'oublie à dire (p. 258) que ce qui lui déplatl, ce n'est pas seulement le clotcre, mais a la religion. » Plus loin (p. 262), elle traita de « momerie » une des cérémonies les plus émouvantes du rituel catholique : Toflice des morts chanté sur une religieuse apostate, enfermée vivante dans un cercueil. Un pareil cérémonial terrifierait un incrédule; jamais une religieuse qui croit, et sœur Suzanne est de celles-là, n'en parlera, même révoltée, avec ce scepticisme et ce mépris.
3. La vérité sur les vœux forcés au dix-huitiéme siècle reste i dégager des exagérations des romanciers et des auteurs dramatiques (voy. sur les religieuses malgré elles, mises à la scène, L. Fontaine, le Théâtre et la Philoiophie au dix-huitième siècle^ première partie, chap vi). MH. de Concourt disent justement : « Ces vœux forcés sont singulièrement exceptionnels ; ils sont en contradiction avec les habitudes générales, la conscience et les mœurs du dix-huitième siècle,... I.e couvent apparaît bien plutôt comme un asile que comme une prison. » (La Femme au dix-huitième siècle, chap. i, p. 12 et 13.) Tout ce chapitre, un peu partial à vrai dire pour les couvents, mais appuyé sur des faits et sur les écrits du temps, est à lire après la Religieuse de Diderot, et Milanie de la Harpe, celle-ci pourtant développement en tragédie d'une histoire vraie. — Sans étendre outre mesure le parallèle d*une partie de Marianne avec les autres ouvrages de notre littérature où