‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 275 sur 445 · Le Paysan parvenu^ troisième partie · texte numérisé non relu

Le Paysan parvenu^ troisième partie

3. Marivaux n'est jamais dupe des causes de la fausse dcvoUon. II <Iit ailleurs, en parlant des coquettes repenties : « La dévotion les éloigne du monde, sans le plus souvent les approcher de Dieu. Quand je vois ces saintes âmes, je ne puis m'empècher de les comparer à des soldats que leurs blessures envoient aux InyaWdes.* {Pièces détachées. Deuxième lettre à AT»»***.) Rapproches la spirituelle observation de Sterne : « Il y a trois époques dans le règne d'une Française : elle est coquette, — puis déiste, — puis dévote* Son empire, durant ces trois phases, n*est jamais perdu ; elle change seule^ ment de sujets : quand trente-cinq ans au plus ont dépeuplé ses Etals des esclaves de l'amour, elle les repeuple avec les esclaves de l'incrédulité, *-' et puis avec les esclaves de l'Église. » {Voyage sentimental, trad. L. de Wailly, p. 439.)

LES DEMOISELLES UABERT. 411

font pas par le plaisir de savoir les péchés des autres. » Avec cela, très amies du bien-être et finement gourmandes. Dans leur maison, simple et propre, mais où c tout parait bien étoiïé, > € on eût dit que chaque chambre était un oratoire ; Tenvie d'y faire oraison prenait en y entrant; tout y invitait Fâmeà goûter la douceur d'un saint recueillement. > Marivaux les montre à table, et leur repas est une excellente scène de comédie : « Dieu exige-t-il qu'on devienne malade? Ne peuton le servir sans se tuer? Le ser virez-vous mieux quand vous aurez perdu la santé et que vous vous serez mise hors d'état d'aller à l'église? Ne faut-il pas que notre piété soit prudente? N'est-on pas obligé de ménager sa vie pour louer Dieu, qui nous l'a donnée, le plus souvent possible? > Elles mangent donc, et des plats « d'une finesse et d'une cuisson parfaites, « mais avec des mines mortifiées d'un effet très réjouissant, jouant négligemment de la fourchette, trouvant « l'une tout fade, l'autre tout trop salé, « n'ayant pas d'appétit : c du moins on ne voyait pas celui qu'elles avaient ; il escamotait les morceaux; ils disparaissaient, sans qu'il parût presque y toucher. »

de les servir, dévote, elle aussi, mais dévote hardie, volontiers

Le plus plaisant, observe Jacob qui les sert, c'est qu'elles s'imaginaient elles-mêuie être de très petites, de très sobres mangeuses. Et comme il n'était pas décent que des dévotes fussent gourmandes ; qu'il faut se nourrir pour vivre, et non pas vivre pour manger ; que, malgré cette maxime raisonnable et chrétienne, leur appétit glouton ne voulait rien perdre, elles avaient trouvé le secret de la gloutonnerie ; et c'était par le moyen de c^s apparences de dédain pour les viandes, c'était par l'indolence avec^ laquelle elles y touchaient, qu'elles se persuadaient être sobres en se conservant le plaisir de ne pas l'être; c'était à la faveur de cette singerie que leur dévotion laissait innocemment le champ libre à l'intempérance.

Après le diner, une petite prière en commun, c avec des tons que le sentiment du bien-ôtre rendait extrêmement pathétique, » et une conversation édifiante, c sur le sermon du jour ou de la veille, dont elles trouvaient le sujet admirablement convenable pour monsieur ou madame telle, » jamais pour elles-mêmes.

Catherine, la cuisinière des bonnes demoiselles, est digne

batailleuse, c grande, maigre, mise blanchement, et portant sur sa mine Tair d*une dévotion revêche, en colère et ardente, ce qui lui venait apparemment de la chaleur que son cerveau contractait auprès du feu de sa cuisine et de ses fourneaux, sans compter que le cerveau d'une dévote, et d'une dévote cuisinière, est naturellement sec et brûlée >

L'arrivée de Jacob au milieu de ces trois femmes est une cause immédiate de discorde. M"* Habert cadette, qui a quarante-cinq ans, mais dont la réclusion dévote n'a pas éteint les facultés aimantes, trouve le jeune homme fort à son goûL M"' Habert aînée, au contraire, absolument incapable de tendresse, devine les secrets sentiments de sa sœur et veut faire renvoyer Tintrus. Catherine enfin le prendrait volontiers comme un remplaçant de « défunt Baptiste, » à qui il ressemble <K comme deux gouttes d'eau :» et qu'elle « a pensé épouser*. » Le ménage si longtemps uni des deux sœurs se dissout après une scène violente : M"« Habert cadette s'en va avec Jacob, et M"^ Habert atnée poursuit les deux complices avec un acharnement féroce, devant toutes les juridictions, spirituelle et temporelle ^.

Cette brouille est d'autant plus enflammée et la séparation des deux sœurs plus rapide, qu'un tiers se charge d'attiser le feu, M. Doucin, le directeur de ces demoiselles. Marivaux n'aimait pas les directeurs ; il les incarne dans ce M. Doucin, avec tant de malice et de vérité qu'on dirait encore une fois le résultat d'une expérience personnelle et la satisfaction d'un ressentiment. Âurait-il souffert des directeurs dans la tranquillité de son aiïection conjugale et paternelle'?

On sait ce qu'il fallait entendre aux deux derniers siècles

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