LE MARIAGE
leurs il ne lui appartient pas de piquer Tâme autant que peut la* piquer un amour tendre et innocent de part et d*autre. Si ron savait bien ce que c'est que cet amour dont je parle, quelles sont ses ressources, et le charme des progrès qu'il fait dans le fond de Tâmc ; combien il la pénètre et tient sa sensibilité en vigueur; en combien de façons délicieuses il la remue; si Ton savait combien, en mille momenls, avec cet amour, deux amants se trouvent grands, nobles et délicats; combien ils sont glorieux et contents de se trouver tels, si Ton savait avec quelle satisfaction ils souffrent d'être sages ! On s'imagioe qu'il n'y a point de plaisir à cela, on se trompe; la vertu dédommage de la peine qu'elle coûte, et on devient alors tout aussi amoureux de cette vertu que de la personne qu'on aime ; on les confond toutes deux, ce n'est plus qu'un. Cela ne fait-il pas un objet bien aimable? iN'a-t-on pas bien du plaisir à l'aimer? et, par-dessus le marché, n'est-ce rien que l'honneur d'avoir une passion si distinguée, et d*en inspirer une pareille? L'on a de la sagesse à l'envi l'un de l'autre, pour se rendre à l'envi l'un de l'autre plus digne d'être aimé >.
La première cause de ce relâchement des mœurs et de ces amours qui ne se couvraient même plus d'un prétexte de passion, Marivaux la voit dans la singulière légèreté avec laquelle se concluaient les mariages et dans rindiSerence réciproque des époux :
On me maria à dix-huit ans, dit une jeune femme. Je dis qu'on me maria, car je n'eus point de part à cela. Mon père et ma mère me promirent à mon mari, que je ne connaissais pas; mon mari me prit sans me connaître, et nous n'avons point fait d'autre connaissance ensemble que de nous trouver mariés, et d'aller notre train sans nous
1 . Le Spectateur français, dix-septième feuille. Dans la sixième feuille, Marivaux développe toute une allégorie (voy. ci-dessus, p. &53, n. 3) sur les qualités que l'Amoar uni à l'Estime et au Respect faisait autrefois germer dans les âmes. — Ces regrets de l'ancienne galanterie, si souvent exprimés par notre auteur, furent partagés au début et à la fin du siècle par deux sociétés délicates, qui essayèrent de faire revivre les pures traditions d'autrefois. Au début, la petite cour de Sceaux revenait aux devis d'amour de VAstrée, et, à l'époque des scandaleux soupers du Palais-Royal, instituait Tordre de la Mouche à mieL Plus tard, « en opposition aux sociétés de cynisme, il se formait, dans un coin de la haute société, une secte qui trouvait de bon air de proscrire jusqu'au désir dans Tamour. Ce petit monde méditait le projet, il faisait le plan d'un ordre de la Persévérance, d'un temple qui aurait eu trois autels, à l'Honneur, à l'Amitié, à l'Humanité. » (be Concourt, la Femme au dùr-huitième siècle, p. 177.) Le chevalier de Jaucourt, M. de Guines, M'"^ de Gourgues, M°>« de Hontesson, etc.» en CuBaient partie.
demander ce que nous en pensions. En vérité j^aurais pu dire : Quel est donc cet étranger dont je suis ]a femme? Cet étranger cependant était un fort honnête homme de trente-cinq à quarante ans, avec qui j'ai vécu comme avec le meilleur ami du monde; car je n'eus jamais pour lui ce qu'on appelle amour ; il ne m'en demanda jamais ; nous n'y songeâmes ni l'un ni l'autre, et nous nous sommes très tendrement aimés sans cela^
Ce n'est point là le mariage tel que le comprenait Marivaux ; il en avait une idée plus haute. Pour savorcc qu'il Teût voulu, on n'a qu'à lire .les conseils pleins de délicatesse qu'il donne à de jeunes époux, les engageant non seulement à s'aimer, mais encore à faire durer leur amour le plus possible, à s:; montrer « glorieux et jaloux de l'honneur et du plaisir de se plaire, » empressés à se rendre mutuellement la vie en commun facile et douce'; ou bien encore l'histoire de ce pauvre ménage dans lequel le malheur établit entre l'homme et la femme une si étroite et si touchante union '.
Malgré ce qu'il a dit plus haut de la décadence où les femmes ont laissé tomber la galanterie, il estime qu'elles sont moins coupables que les hommes de l'avilissement qui déshonore l'amour et le mariage. Il plaide en leur faveur les circonstances atténuantes et leur témois:ne celte tendre indulgence, cette partialité caressante, que nous avons remarquées déjà dans son théâtre^. Bien plus, il trouve leur condition d'une inégalité scandaleuse: c Examinons,'dit-il, la distribution des devoirs du mariage, telle que nous l'avons réglée, entre dos créatures si faibles et nous qui nous croyons si forts ; nous verrons