‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 324 sur 445 · Le Spectateur français, seisième feuille · texte numérisé non relu

Le Spectateur français, seisième feuille

3 Ibid. — Voy. de Concourt, /a Femme au dtX'huitième siècif^ p. 169 à 175; Duclos, Marmontel, Grébillon fils, les mémoires du temps appuient Marivaux et montrent comment les femmes, renonçant très vite « au métier de cruelles, se prêtèrent presque sans résistance à cette révolution de l'amour. 0 Voy. dans Concourt, p. 17*i, un curieux passage tiré des mémoires du duc de Lauzun et où Ton trouve dans la bouclie d'uue femme la théorie que Marivaux prêtait plus haut à un homme.

dans le cœur de la femme tous les progrès de Tamour, les gradations insensibles par lesquelles il s'y insinue et s'y établit, les capitulations de conscience, presque innocentes d'abord, bientôt coupables, enfin irréparables, par lesquelles il triomphe. C'est un modèle d'analyse et la meilleure des leçons :

Vous ne sauriez croire combien un amant tendre, soumis et respectueux, sympathise avec une femme sage et vertueuse. La passion de cet amant est elle-même si douce, si noble, si généreuse qu'elle, ressemble à une vertu, et une vertu en apprivoise aisément une autre. L*amour se déclare, une femme vertueuse le reconnaît et lui impose silence ; mais bien moins parce qu'elle le hait, que parce qu'elle s'est fait un principe de le haïr et de le craindre. Elle lui résiste donc, cela est dans les règles; mais, en résistant, elle entre insensiblement dans un goût d'aventure; elle se complaît dans les sentiments vertueux qu'elle oppose, ils lui font comme une espèce de roman noble qui l'attache, et dont elle aime à être l'héroïne. Cependant, un amant demande pardon d'avoir parlé, en le demandant il recommence; bientôt elle excuse son amour comme innocent, ensuite elle le plaint comme malheureux, elle l'écoute comme flatteur; elle l'admire comme généreux, elle l'exhorte à la vertu, et, en l'y exhortant, elle engage la sienne. Elle n'en a plus, mais dans cet état il lui reste encore le plaisir d'en regretter noblement la porte. Elle va gémir avec élévation. La dignité de ses remords va la consoler de sa chute : il est vrai qu'elle est coupable, mais elle l'est du moins avec décence, moyennant le cérémonial des pleurs qu'elle verse; sa faiblesse s'augmente des reproches même qu'elle se fait ! Tout ce qu'elle a de sentiment pour la vertu passe au profit de sa passion, et enfin il n'est point d'égarements dont elle ne soit capable avec un cœur de la trempe du sien, avec un cœur noble et vertueux ; ainsi une femme comme cellelà, quand on lui parle d'amour, n'a point d'autre parti à prendre que de fuir. La poursuit-on? qu'elle éclate. Si elle s'amuse à se scandaliser tout bas du compliment qu'on lui fait, l'air soumis d'un amant la gagne, son ton pénétré l'attendrit, et je la garantis perdue.

Marivaux, on le voit, n'est pas dupe des sophismes de la passion * ; il dévoile tous les dangers de celle-ci et les montre tels qu'ils sont. L'honnête femme qui consent ù écouter des propos d'amour est perdue ; malgi*é la ferme résolution de ne pas manquer à ses devoirs et de réduire son

4. II ne craint même pas de la réduire i son expreMion la plus brutale, au sens dernier qui est au fond de toutes les déclarations, les plus respectueuses en apparence : « Allez dire à une femme que vous trouvez aimable et pour qui vous sentez de l'amour : Bladame, je vous désire beaucoup ; vous me feriez grand plaisir de m^accorder vos faveurs. Vous l'insuUerez; elle vous appellera brutal. Mais, dites-lui tendrement : Je vous aime, vous avez

amant au rôle d*ainiiseur inoffensif, elle succombera fatalement Et pourtant quel plaisir attirant et délicat, quel idéal charmant que ce mélange de la coquetterie et du devoir 1 Marivaux la prévient : en Tait d'amour, qu'elle n'accorde rien ou on lui prendra tout. Certes, ils sont rares les auteurs de comédies et de romans qui parlent aux femmes avec cette franchise et leur enlèvent sans pitié ces illusions dont elles savent tant de gré à ceux qui les nourrissent. Nombreux, au contraire, sont oeox qui les trompent sur ce point, et de la meilleure foi du monde. Que de romans, des plus délicats et des plus honnêtes comme dénouement, où on leur dit qu'elles peuvent s'avancer jusqu'au bord de l'abtme et s'arrêter à temps ! L'héroïne va succomber ; le séducteur s'y attend, le lecteur en a pris son parti ; mais point : l'auteur, habile et compatissant, prévient la chute imminente, inévitable même, et sauve la vertu en danger par quelque artifice plus ou moins ingénieux. Les étapes de la passion, leur dit au contraire Marivaux , se suivent fatalement ; on ne s'arrête pas où l'on veut; il faut que le chemin commencé s'achève. Bien plus, on repasse toujours par cette route ; il y a beaucoup de femmes qui n'ont commis aucune faute ; il n'en est pas qui n'en aient commis qu'une ; à une intrigue succèdent d'autres intrigues, de plus en plus rapides, de moins en moins parées d'illusion et de passion pure. Les femmes acceptent peu à peu ce que le dix-huitième siècle appelait des « passades S » de simples caprices des sens, vite satisfaits, vite oubliés, où le sentiment n'a plus la moindre part et qui sont la négation même de l'amour. Marivaux a pour ces liaisons éphémères et honteuses un tel mépris, qu'il en vient, comme dans la Réunion des AmaurSy à regretter l'amour purement platonique, et il fait de celui-ci cet éloge charmant :

Le 'vice a beau faire avec ses douceurs brutales et rassasiantes: d'abord il tue l'amour, quaud parfois il se rencontre avec lui, et d'ail-

mille charmes à mes yeux ; elle vous écoute, vous la réjouisses, vous tenez le discours d'un homme galant C'est pourtant lui dire la même chose; c'est précisément lui fure le même compliment : Q n*j a que le ton de changé ; et elle le sait bien, qui pis est. » Voy. le passage en son enUer ; c'est la plus pénétrante et la plus impitoyable explication des sous-entendus de la galanterie.

2. Un des euphémismes par lesquels on désignait ce genre de conmierce» On disait encore « fimtaisiee, » « épreaves, » etc.

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