LES INÉGALITÉS SOCIALES
Diderot, qu'il démontre hardiment la vanité des préjugés nobiliaires; dès 1717, dans ses premiers articles au Mercure^ dès M^Azxk^lb Spectateur y il énonçait à peu près les mêmes idées. S'il aime la monarchie, il a pour le courtisan une haine vigoureuse, qu'il exprime avec plus de force encore que La Brayère ^ Ses deux lettres Sur les personnes de qualité respirent le mépris. Dans la noblesse de cour comme dans celle de province, chez le grand seigneur comme chez le hobereau, il ne trouve que matière à raillerie '. On jugera du ton général par ce portrait de la c campagnarde de qualité : >
Otei à la campagnarde de qualité le masque qu'elle porte, quand, montée sur sahaquenée, elle traverse d*un château à l'autre; ôtez-lui sa vanité crue sur les antiquités de famille, son ton bruyant, l'embarras total de sa contenance, et sa marche à mouvement uniforme, toutes choses dont se compose l'économie de sa ridicule personne ; ôtez-lui ses fils le marquis et le chevalier, petits enfants qu'elle dresse devant vous à la révérence villageoise, et qui par fatalité sont toujours morveux quand ils arrivent, a6n d'être mouchés du mouchoir de la mère (passez-moi le portrait); êtez-lui, dis-je, tout cela, il ne vous reste plus rien de eurieuz chez elle, si ce n'est la langueur ou le ton emphatique de ses compliments quand elle est en ville^.
Plus tard, dans le Spectateur^ il se platt à décrire une anti-
Réflexûmê et Maximes, 864, 865 et 850, dans les CEnvres^ édit. Gilbert, p. 71, 429, àSà, Cependant, il ne veut pas pour elle de privilè^ exclufif, et, dans un dialogue entre Fénelon et Bossuet {CEuvres posthumes^ p. à et suiv.}, il regrette qu'en France la naissance soit o un avantage que rien ne peut suppléer, » et que « le mérite n'y mette jamais les hommes au niveau des grands. »
1 . Voy. le courtisan dans le théâtre de Marivaux, ci-de ssus, p. 2â8 et suiv.
2. Il est même sévère pour les gr&ces maniérées que la vie du grand monde donne aux femmes et qu'il voit dans son théâtre d'un œil beaucoup plus indulgent : « Dans la femme de qualité, l'habillement, la marche, le geste et le ton, tout est formé par les grâces ; la nature ne s'en est point mêlée. Ce ne sont point de ces grâces qui font partie nécessaire de la flgure, que l'on a sans y penser, qui nous suivent partout, qui sont nous, qui sont en noos-mêroes, ce sont des grâces de hasard, formées après coup, que la vanité des parents a commencées, que l'exemple et le commerce aisé des autres femmes ont avancées, et qu'une étude de vanité personnelle a finies; grâces ridieules aux yeux des gens raisonnables,... voisines du mal dont elles aplanissent les voies, et dignes d'être regardées comme le chef-d'œuvre de l'orgueil, i {Pièces détachées^ ioe» dt.)
3. Pièces détachées^ loe, cit. — C'est la contre-partie du portrait de La Bruyère, aussi sévère pour le mari que Marivaux Test pour la femme : « Le noble de province, inutile i sa patrie, è sa famille et i lui-même...» etc. (De CHomme^ § 130.)
chambre de grand seigneur. La morgue hautaine, c la physionomie libre et hardie, la démarche fern^e, le regafd brusque et aisé » de ceux qui la remplissent révoltent Marivaux ; c i travers Tair tranquille et satisfait de leur visage, > il deyine < un cœur dur. > Dans un coin se tient un pauvre boname ¥enu p jur solliciter plutôt un droit qu'une faveur, un M. d'Qrville malheureux ^ ; celui-là porte sur son visage c un air de probité, mêlé d'une tristesse timide. » Â première vue, il inténesse en sa faveur Marivaux, qui devine en lui un bonnéte homme, et qui oppose avec amertume cette honnêteté timide à l'assurance des Turcarets et des Dorantes, qui remplissent la salle. Le grand seigneur paraît ; on s'empresse autour de lui ; il va sortir, quand le solliciteur timide parvient enfin à le joindre. Il n'est pas dans les habitudes d'un personnage influent de s'arrêter pour si peu; celui-ci est pressé, il continue sa marche à grands pas. Le sojliciteur c suit du mieux qu'il peut, » fout essoufflé et tâchant «de vaincre, à force de poitrine, la difficulté de s'exprimer en marchant trop vite ; mais il avait beau foire, il articulait fort mal. > En eflet^ remarque Marivaux, c quand on demande des grâces aux puissants de ce monde, et qu'on a le cœur bien placé, on a toujours l'haleine un peu courte. > Le grand seigneur répond, « mais sans regarder et prêt à monter en carrosse, t « La moitié de la réponse se perdit dans le mouvement qu'il fit pour y monter. Un laquais de six pieds vint fermer la portière, et le carrosse avait déjà fait plus de vingt pas, que mon homme avait encore le cou tendu pour entendre ce que le seigneur lui avait dit. >
Qui n'a été le témoin d'une scène semblable? Qui ne connaît € cette distraction hautaine que donne à la plupart des grands le sentiment gigantesque qu'ils ont d'eux-mêmes, » ce € ton de voix indiscret et sans miséricorde, > qui instruit toute une salle c qu'un honnête homme est sans fortune? * Marivaux se demande quelles peuvent être les réflexions d'un homme de cœur ainsi traité et s'écrie :
Grands de ce monde, si les portraits qu'on a fait de vous dans tant de livres étaient aussi parlants que le tableau sous lequel il vous en-