CHAPITRE I
LE CMITIQUB
LA CRITIQUE SELON MARITAUX. ^ L«S CRITIQPS8 1^0 OnCrHUITIÈVE SIÈCLK. -r ADMIRATION DE MARITAUX POUR LA MOTTE. — ATTAQUES CONTRE HONORE ? « L*ILIADE TRAVESTIE, v — « LE TÉLÉMAQUE TRAVESTI. ■ — IDÉES SUR L* AN- TIQUITÉ. — LE GÉNIE R LES GRANDS HOMMES. — JUGEMENTS SUR LES contemporains; MAKITAIIXET MONTESÛDIIU. — CLAStmCATION DES TALENTS. — DÉFENSE DE LA UTTÉRATURE CONTRE hk SCIENCE ET LA VHILOSOfHlE. — « LE miroir; > LE PROGRÈS UTTÉRAIRE.
Une assez grande partie des œuvres morales de Marivaux est consacrée à la critique ; les diverses formes que celle-ci peut revêtir, théorie, appréciation des peuyres (d'autruî, apologie personnelle, s'y rencontrent en maint passage d'un vif intérêt. Avec Marivaux, cette part donnée à la critique était inévitable ; même en écrivant des journaux de morale, il restait littérateur et Ton verse toujours du côté où Ton penche, surtout quand on a po>ir qualités dominantes cet esprit de finesse et d'analyse qui trouve dans la critique littéraire uq de ses emplois les plus naturels.
Marivaux fut donc critique ; et cependant il avait pour la critique une aversion, ou, pour mieux dire, une baiod des moins dissimulées. Il la méprisait à la fois et la craignait. Il a beau dire, en effet, que, si la critique est bonne, il en fait son profit, que, si elle est mauvaise, ou 9'il la croit telle, il < lève un peu les épaules sur peux qui la Copt * ; » ^P réalité, la moindre piqûre lui est douloureuse; en présence des reproches qu'on lui adresse, il se décourage et jette la plume. Les interruptions du Spectateur n'ont souvent pas d'autre
i. U SpectoUur A^onfoif, TilMfMnMànii Wl|e.
cause que ces accès de dépit ; lui-même en fait l'aveu au débat de la septième feuille.
Il se dédommage en critiquant à son tour, mais toujours en général^ sans noms propres, ceux qui le critiquent luimême. Il les trouve injustes, tranchants, peu consciencieux, plus propres à décourager qu'à encourager les talents, et trace de leurs procédés un tableau d'une vérité sévère. A Ken croire, « leurs prétendus jugements ne sont que des expressions méprisantes, et qui, sans autre examen, se terminent à dire .crûment d'un ouvrage, cela ne vautrietiy cela est détestable. » Or, € ces sortes de raisonnements à leur tour ne valent rien et sont détestables. > Un homme de goût, s'il n'a pas une présomption ridicule, peut bien dire d'un livre : c II ne me platt pas, » mais < il ne décidera jamais qu'il est mauvais qu'après avoir comparé ses idées à celles des autres. » Malheureusement, ces prétendus juges sont avant tout gens de parti et de prévention :
En premier lieu, l'auteur est-il de leurs amis? N'en est-il pas? Est-il de leur opinion en général sur la façon dont il faut a^oir de l'esprit?... Voilà par où Ton débute pour un livre. On lit après, et que lit-on? Sont-ce positivement les idées de l'auteur? Non; il n*y a plus moyen ; sa secte les a métamorphosées, toutes gâtées d'avance, ou toutes embellies.
L'arrêt une fois rendu, le livre déclaré excellent ou détestable, le siège du critique est fait. Les objections les plus raisonnables ne changeront rien à sa manière de voir ; un orgueil intraitable et fécond en sophismes persuade au juge qu'il est infaillible et le préserve de tout repentir :
Dût son sentiment pervertir le goût de tout le genre humain ; se doulât-il, malgré lui, qu'il s'est trompé; plutôt que de se dédire, il armera son esprit contre son esprit ; il confondra ses lumières par ses lumières même, il s'irritera de voir clair après coup, et parviendrai se persuader qu'il ne voit rien ; tout cela, pour se conserver de bon droit l'honneur d'avoir tout vu d'abord >.
Ainsi pratiquée la critique exerce sur les lettres une déplorable influence. Elle tue- l'originalité, en substituant la con-
i . Le Spnclateur français, septième feuille. — < A force d'abuier de a conscience, on parvient à se fausser l'esprit. Une erreur souvent répétée pé-
LA CRITIQUE AU DiX-HUlTIÊME SIÈCLE. 509
ventionau naturel , en imposant à tous les esprits des moules bienUH usés ; elle décrie et décourage tous ceux qui veulent rester eux-mêmes :
liC jugement porté (on a vu comment) va son train, sert de règle à je ne sais combien de génies naissants qui s'y conforment, qui sou£Grent pour s'y conformer, et qui ne font rien qui vaille... A l'exception de quelques génies supérieurs, qui n'ont pu être maîtrisés, et que leur propre force a préservés de toute mauvaise dépendance, de tout temps la plupart des auteurs nous ont moins laissé leur propre façon d'imaginer, que la pure imitation de certain goût d'esprit, décidé le meilleur par leurs amis. Ainsi nous avons très rarement le portrait de l'esprit humain dans sa figure naturelle ; on ne nous le peint que dans un état de contorsion. Il ne va point son pas, pour ainsi dire ; il a toujours une marche d'emprunt qui le détourne de ses voies, et qui le jette dans des routes stériles^.
Combien la nature est plus diverse et plus large, et que la critique comprendrait mieux son vrai rôle, si elle consentait à tenir compte de cette diversité! Marivaux lui indique ce rôle par une ingénieuse comparaison, bien digne du peintre des femmes :
Ainsi que chaque visage a sa physionomie, chaque esprit aussi porte une différence qui lui est propre ; et la correction qu'il faut apporter à l'esprit ne consiste pas à l'arracher à cette différence, mais seulement à purger cette même différence du vice qui peut en gâter les grâces, à loi ôter ce qu'elle peut avoir de trop cru, et à lui procurer ce qui arrive aux physionomies les plus singulières, qui ne changent point, mais qui, par le commerce que les hommes ont ensemble, contractent je ne sais quoi de liant, de doux, nous apprivoisent avec elles, et nous rendent par là leur singularité agréable, ou du moins curieuse. £n un mot, lorsqu'il a paru un beau génie dans un certain genre, il n'est pas raisonnable de le proposer aux autres autrementt[ue comme un génie qui peut servir à exciter les forces du
nètre dans la pensée de son auteur, è la suite de tous les vains sophlsmes dont il la fortifiait sans la croire lui-même. C'est la punition d'un critique de mauvaise foi; il finit par perdre le bon sens. » (ViUemain^ Discours sur la critique,)
1. Le Spectateur français, septième feuille. — Compares ropinîon de Vauvenargues, aussi sévère et plus méprisante, dans une lettre au marquis de Mirabeau (â mai 1739, (Euvres inédites, p. 128): o Je commence i m*apercevoir que la plupart ne savent que ce que les autres ont pensé ; qu'ils ne sentent point, qu'ili n'ont point d'âme ; qu'ils ne jugent qu'en reflétant le goât du siècle ou les autorités, car Us ne percent point la profondeur des choses ; ils n'ont point de principes à eux. . . . » ete •
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lear^ el boq pas oeimiiè un modèle stir leqoel Q fiùUe eakfttr a façon de penser pour être habile homme. U est absurde de dire d*« homme qui a travaillé dans le même genre, qu'il a mal réussi, parce qu'il n'aura pas travaillé dans le même goAt; c'est tout comme si foi disait à toutes les femmes aimables : N'entreprenez pas d*ètre giies ou d'être tendres, on se moquerait de vous; car vous n'ayez ni la conleur, ni les traits de madame une telle, dont les gaietés et la tendresse ont tant réussi, et ce n'est précisément qu'avec cette couleur et ces traits qu'on peut inspirer de la joie et de l'amour d'une certaine sorte, hors de laquelle nous ne voulons ni aimer ni nous réjouir*.
Pourquoi donc cet acharnement à rebuter, à décrier dans les productions de l'esprit < les aioiabies variétés que la nature nous présente ? > « Serait-ce qu'il est mortilîanl d^avouer le plaisir que nous font les ouvrages des autres? Est-ee qae ïèous ne voulons ni les estimer, ni qu*on les estime '? > Cela pourrait bien être une des principales raisons de la sécheresse ou de la mauvaise humeur du critic|ue lorsqu'il est obligé de louer :
Entre gens de même profession, dé même mérite ou de même talent, toute la justice que les hommes peuvent se rendre, c'est d'estimer très sobrement ceux qui sont très estimables. Ils ne s'avouent pas ehité eux plus d'estime que cela : ce qu'ils en doivent de plus est daiis le fond de leur conscience, où ils ne veulent pas la voir. Leur amoui*-prdpre fait si bien qu'il ne la sait pas lui-même, qiioîqu'il ail toujours besoin de se persuader qu'il l'ignore'.
Telle étaity selon Marivaux, la critique dans là première moitié du dix-huitième siècle. Appréciation sévère, mais, il faut le reconnaître, assez justifiée. Sauf l'abbé Prévost, gênéralenaent jttdicieuxj impartial et assez large ^, la critique eât