‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 367 sur 445 · Le Miroir · texte numérisé non relu

Le Miroir

MAKIVAUX ET MONTESQUIEU. 555

poème comme c le plus suivi, le plus contagieux (?), le plus sublime écart de rimaginalion qu*oii ait jamais vu jusqu'ici *. » Il « s'atleudrit avecRacine,» se c trouve grand avec Corneille;» « j'aimais dit-il, mes faiblesses avec Tun, elles m'auraient déshonoré avec l'autre *. »

La justice est facile envers les morts ; elle Test moins avec des contemporains. Marivaux cependant eut à l'égard des siens un double et rare mérite ; il jugea avec indépendance non seulement ceux d'entre eux qui n'étaient pas de ses amis, mais encore ceux à qui l'unissaient des liens d'amitié et de société. Les Lettres persanes paraissaient au moment où il publiait le Spectateur. Or, Montesquieu était un des membres les plus choyés du cercle de M"** de Lambert; Marivaux cependant, tout en louant l'esprit qui pétille dans les Lettres^ ne craint pas d'apporter à ses éloges des réserves nécessaires. On sait avec quelle liberté plaisante Montesquieu parlait de la religion, de Tautorité, etc., choses qu'on peut critiquer sans doute, mais sérieusement, comme choses sérieuses : Marivaux lui reproche une légèreté déplacée en de tels sujets, nuisible môme parles effets qu'elle peut avoir sur bien des lecteurs :

Je juge, écrivait- il, que rauteur est un homme de beaucoup d^esprit ; mais entre les sujets hardis qu'il se choisit, et sur lesquels il me parait le plus briller, le sujet qui réussit le mieux à l'ingénieuse vivacité de ses idées, c'est celui de la religion et des choses qui ont rapport à elle. Je voudrais qu'un esprit aussi iin que le sien eût senti qu'il n'y a pas un si grand mérite à donner du joli et du neuf sur de pareilles matières, et que tout homme qui les traite avec quelque liberté, peut s'y montrer spirituel à peu de frais. Non que, parmi les choses sur lesquelles il se donne un peu carrière, il n'y en ait d'excellentes en tout sens, et que même celles où il se joue le plus ne

1. A propos de Hilton, Marivaux ne croit pas pouvoir reftiser à une de ses amies, M""* du Boccage, Téloge suivant : « J'y vis (dans le Miroir de la nature; voy. ci- après, p. 537) le paradis terrestre imité de Millon par H"® du Bo...., ouvrage dont Hilton même eût infailliblement adopté la sagesse et les corrections (1), et qui prouve que les forces deTespril humain n'ont point de sexe; ouvrage enfin fait par un auteur qui partout y a laissé rempreinte d*un esprit à son tour créateur de ce qu'il imite, et qui tient à lui, quand il voudra, de quoi mériter Thonneur d'ôtre imité luimême. » H"* du Boccage avail en effet publié (Londres, i 748, in-8) une très faible imitation du Paradis perdu.

2. Le Miroir. — Écho affaibli du beau parallèle de La Bruyère, Dei Ouvrayes de l'esprit ^ § bà.

puisseut recevoir une interprélalion utile; car eniin, dans toul ceJa je ne vois qu'un homme d*esprit qui badine, mais qui ne songe pas assez qu'en se jouant il engage quelquefois un peu trop la gravite respectable de ces matières. Il faut là-dessus ménager l'esprit do rhomme, qui tient faiblement à ses devoirs, et ne les croit presque plus nécessaires y dès qu'on les lui présente d'une façon peu sérieuse'.

« Certes, observe justement Sainte-Beuve, Montesquieu, devenu l*auteur de VEsprit des loiSy aurait ratifié et sipié cette critique adressée au jeune auteur des Lettres persanes *. >

Marivaux rend la même justice à Crébillon le tragique, quoiqu'il eût à se plaindre de Crébillon fils, et à Voltaire, son ennemi acharné : il vante Zaïre, Mérope, la Henriade « ce poème si agréablement irré^ulier, qui, à force de beautés vives, jeunes, brillantes et continues, nous a prouvé qu'il y a une magie d'esprit, au moyen de laquelle un ouvrage peut avoir des défauts sans conséquence '. » Toutes les fois que Marivaux nomme ses contemporains, c'est avec cette politesse aimable.

Mais, lorsqu'il parle en général et qu'il n'a plus à craindre de blesser des amours-propres sensibles par excellence, ces amours-propres d'auteur que personne n'a connus mieux que lui, alors il se donne libre carrière et ne craint pas d'exercer son humeur railleuse. Dans un de ses meilleurs articles de début au Mercurey il s'amuse à classer les variétés de beaux esprits * : « 11 en est d'eux, dit-il, à peu près comme

1 . Le Spectateur français, huitième feuille. — L^ dernier biographe de Montesquieu, M. Louis Vian (Histoire de Montesquieu^ 1878, chap. v, p. Ùà) trouve Marivaux « sévère. » Il explique cette sévérité eu caractérisant ainsi noire auteur : « Marivaux, le futur auteur comique, alors journaliste, d'ailleurs fils de magistrat, »... etc. Ces qualificatifs ne sont pas très exacts. En 1722, époque de la publication du Spectateur, Marivaux avjil déjà donné quatre pièces au théâtre ; il fut journaliste sans cesser d*é(ie auteur dramatique ni romancier; enfin, il était fils de financier et non de magistrat.

2. Causeries du Lundi, t. IX, p. 370. — D'autant mieux qu'U jugeait lui-même avec sévérité cette œuvre de jeunesse; voy. L. Vian, op. et ioc. cit,

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