Histoire delà littérature française, t. IV, p
lui ; cet homme qui a éclairé la terre, qui a détruit cette ancienne idole de l'ignorance; je veux dire le tissu de suppositions, respecté depuis si longtemps, qu'on appellait philosophie, et qui n'en était pas moins l'ouvrage des meilleurs génies de l'antiquité; cet homme enfin, qui, môme ens'écartant quelquefois de la vérité, ne s'en écartait plus en enfant, comme on faisait avant lui, mais en homme, mais en philosophe, qui nous a appris à remarquer quand il s'en écarte; qui nous a laissé le secret de nous redresser nous-mêmes; qui d'enfants que nous étions nous a changés en hommes à notre tour; et qui, n'eût-il fait qu'un exci^llent roman, comme quelques-uns le disent, nous a du moins mis en état de n'en plus faire ^.
Il parle aussi avec une admiration raisonnée et qui sait faire la part exacte de chacun, « du célèbre, du grand Newton, et, par la sagacité de ses découvertes, peut être plus grand que Descartes même, s'il n'avait été bien plus aisé d'être Newton après Descartes, que d'être Descartes sans le secours de personne, et si ce n'était pas avec les forces que ce dernier a données à l'esprit humain, qu'on peut aujourd'hui surpasser Descartes même*. » Enfin, il corrige, à ce propos, ce qu'il y avait d'excessif et d'injuste dans sa théorie des grands hommes. Il ne les nie plus; il accorde presque autant à leur influence que Sainte-Beuve: « Aussi vois-je qu'il y a des génies admirables, pourvu qu'ils viennent après d'autres, et qu'il y en a de faits pour venir les premiers. Les uns changent Vétat de Vesprit humain; ils causent une révolution dans les idées: les antres, pour être à leur place, ont besoin de trouver cette révolution toute arrivée ; ils en corrigent les auteurs, et cependant ils ne l'auraient pas faite ^. »
Nous le verrons bientôt, plus explicite encore, si c'est possible, non seulement reconnaître qu'il y a des grands hommes, mais déclarer quels sont ceux qu'il préfère.
En attendant, relevons encore les jugements littéraires qu'il exprime çà et là. Au sujet de Milton, il est assez timide, mais ii n'y a là rien d'étonnant: qui ne comprend pas VIliade ne saurait comprendre le Paradis perdu. Il regarde ce dernier