LE PHËBUS ET LE JARGON; LA CONVERSATION
Lubin, Colette et Claudine étaient aussi dans la vérité de leur rôle en jargonnant leur français campagnard» chargé de dictons villageois, de proverbes vulgaires, singulier mélange de sottise lourde et de prétention, d'eiïronterie et d'embarras, de naïveté et de finesse matoise. Blâmer Marivaux de faire parler valets et paysans d'après une convention alors admise de tous ^, c'est tomber dans la même erreur que La Bruyère et Fénelon reprochant à Molière, le premier de n'avoir pas évité « le jargon et te barbarisme, » le second de c parler souvent mal > et de ne pas éviter le « galimatias. » Lorsque notre auteur quitte le Théâtre-Italien pour Ta Cortiédie-Française, ces .valets et ces paysans deviennent plus naturels ; leurs com^^^t et leurs lazzi S43 réduisent à Tindispensable.
S'il y a des défauts que le sens du mot marivaudage exagère, il y a des (|ualités dont il ne tient aucun compte. D'abord, il laisse de côté un des mérites les plus remarquables de Marivaux, la vérité frappante avec laquelle il reproduit le style de la conversation, en coupant le dialogue, en procédant par petites répliques courtes et vives, très différentes du style dramatique propre à l'ancien répertoire. On ne saurait nier que, jusqu'à Diderot^, nos comiques classiques n'aient beaucoup usé et un peu abusé de la tirade et du monologue ; qu'ils n'aient trop souvent aligné des séries de petits discours réguliers, très favorables à l'analyse et à l'exposition méthodique des sentiments, mais peu conformes à la vérité. Des amou-
Cnprices de Marianne ^ act. Il, se. i, une reprise de cette comparaisoQ dans la charmante escarmouche de galanlerie entre Octave et Marianne : « Peutêtre que cet amour n'était eacore qu'un pauvre enfant. . . » etc.
1. Les arlequinades étaient passées en proverbe; on les imitait par plaisanterie, dans la conversation, dans les lettres familières, etc. Voy. une iettre de Julie Beaumarchais à son frère, dans Beaumarchais et son temps, de M. de Loménie, t. I, p. 42, n. 1. Quant aux paysans, on trouvera dans l'ouvrage de M. Jean Fleury, Marivaux et le marivaudage^ p. 275 etsuiv., d'intéressantes réflexions sur le « langage entortillé » qu'ils ont, non seulement au théâtre, mats aussi dans la réalité.
2. Dès 1750, François RiccotMni réclamait contre Tabus de la tirade, et concluait : « Je ne dis pas que la tirade doit éire absolument bannie du théâtre ; il est des occasions où elle peut aller bien, mais elles sont extrêmement rares. » {L'Art du théâtre, p. 90.) Aujourd'hui, la longue tirade a presque entièrement disparu ; nous ne voyons guère, parmi nos auteurs contemporains, que M. Alexandre Dumas fils qui l'emploie de temps à autre, et toiyours pour en tirer des effets vigoureux.
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reux, des amoureuses surtout, pressés par un senlimenl on peu vif, n'auront jamais la patience d'attendre que leur partenaire ait si logiquement et si longuement défluit sa pensée. La conversation est pour eux un échange rapide de phrases courtes et non pas de dissertations alternatives patiemment écoutées. Les maîtres de la scène parviennent à sauver les défauts de la tirade ; ils ne les évitent pas tout à fait ; cbei les auteurs secondaires, où Tart ne fait plas illusion, ces défauts s'étalent et choquent. Marivaux avait la prétention justifiée de ramener le dialogue scénique à la vérité de la conversation*. Rien n'égale la prestesse et l'agilité du sien. Lorsque la réplique se prolonge, c'est que la situation le veul ainsi ; et, même en ce cas, l'allure en est toujours aisée et naturelle. Le personnage qui l'écoute peut en attendre la fin sans effort et sans gène; il n'a pas l'attitude difHcîle et un peu ridicule propre au confident et au raisonneur*.
Le marivaudage est beaucoup moins sensible dans les romans de Marivaux que dans son théâtre. Si la coquette Marianne raffine et subtilise trop, si elle abuse de Vesprit et de l'analyse. M"* de Miran et M""* Dorsin, M"* de Tervire et M"e Varthon, M. de Climal et l'officier prétendant à la main de Marianne, parlent un langage simple, en parfait rapport avec des sentiments bien observés. Dans le Paysan pafrenUy il reste très peu de préciosité: tout est en action et en récit; aussi l'observation ne se perd-elle pas en menues finesses et en dissertations infinies ; le style est donc rapide, précis, naturel, imagé sans excès de métaphores. Un très grand nombre de pages sont écrites avec une vigueur expressive et sobre; l'expression touchante, le cri pathétique abondent, tantôt dans de longs récits, comme l'abandon de Marianne au