‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 385 sur 445 · L'ESPRIT · texte numérisé non relu

L'ESPRIT

soiiTiages ^ Après lui, ce défaut séduisant s'aggrave et finit par dominer dans le style dramatique; aujourd'hui, les auteurs cherchent des mots et le public les encourage dans cette mauvaise voie ^. Il en résulte qu'au bout de peu de temps cet esprit de circonstance et de mode vieillit, et l*on peut prédire à coup sûr que nos descendants ne riront plus guère de ce qui nous aura charmés. L'esprit de Molière, de Regnard et de Marivaux n'a rien à craindre de pareil.

Mais, encore une fois, le seul défaut de l'esprit de notre auteur, c'est qu'il est trop prodigué. C'est en vain qu'il coule de source et ne sent nullement TeRort : il y a excès et abus. Ces scintillements de l'expression, ces jeux coquets de la pensée fatiguent, comme une lumière trop vive promenée et agitée devant les yeux.

La Harpe cependant a tort de répéter après d'Alembert et Collé ^, et l'on a tort de répéter après La Harpe, que cet esprit est le même pour tous les personnages et toutes les situations. On est, au contraire, frappé de la souplesse avec laquelle Marivaux nuance et varie le langage de chacun suivant le sexe, l'Âge, la condition, les sentiments éprouvés. Pour ne prendre que (les pièces bien connues, est-il possible, par exemple, de confondre le langa<^e d'Araminte, des Fausses Con/idenceSy et celui de Sylvia, du Jeu de V Amour et du Hasard? Y a-t-il le moindre rapport entre la manière dont le marquis du Legs et Lucidor de V Epreuve y également amoureux, expriment l'un sa timidité et l'autre sa méiiance? Le pédant Hortensius parle-t-il comme M. Remy?Méme variété, si l'on considère non plus des personnages pris à part, mais des caractères généraux : coquettes et ingénues, jeunes veuves sentimentales et jeunes filles très éveillées, petits-maitres roués et amoureux du commun, oncles grondeurs et pères indulgents ont chacun leur langage. Finement aristocratique chez les uns, franchement plébéien chez les autres, empreint de coquetterie taquine chez celles-ci, plein de grâce nonchalante et de bonté chez celles-là, ce langage, par

1 . Tous les critiques de Beaumarchais sont obligés de constater cet abus, malgré la peine qu'ils ont à résister au charme ; ainsi M. Nisard^ op, cit., t. IV, p. 2ik8 et 253, et Sainte-Beuve, Cameries iu Lundis t. VI, p. 201 et suiv.

2. Voy. Pr, Sarcey, le Mot et la chose, chap. XVII. 'A. Voy. ci-desaos, p.^5d3, n. 2.

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sa souplesse et sa variélé, peut soutenu* la comparaison s.ree celui de nos meilleurs auteurs dramatiques. Il est bien sapé^ rieur, sous ce rapport, au style plus gai que nuancé, plus amusant que naturel et vrai, que Regnard prête, sans trop y regarder, à tous ses personnages. Il ne le cède qu*à celui de Molière, le maiti'e souverain du dialogue scénique comme de toutes les parties de Tart théâtral. Et si Ton veut sortir des pièces consacrées pour chercher des exemples dans ce que l'on pourrait appeler le Marivaux inconnu, trouve-t-ou le même esprit monotone dans Texpression de Tamour maternel chez ^ la mère confidente, > de l'amour conjugal chez c la femme fidèle, » de la fierté royale chez le prince de Léon, de la bassesse chez le courtisan Frédéric?

Pour trouver réellement ce que La Harpe appelle le marivaudagey c'est-à-dire le mélange de métaphysique prétentieuse et de jargon, de locutions triviales et d'euphuisme, de préciosité mondaine et de platitude grossie, il faut étudier le langage des valets et des paysans. La définition citée plus haut caractérise à merveille ce style composite. Mais, nous Tavons remarqué déjà S il ne faut pas oublier qu'en faisant parler ainsi cette sorte de personnages, Marivaux suivait une tradition de la comédie italienne. Pasquin, Arlequin, Trivelin, Crispin devaient, de par leur nom, parler une langue aussi spéciale et aussi bariolée que leur habit; avec une verve moins gaillarde et moins crue, les soubrettes leur donnaient la réplique dans le même style. On trouvait tout naturel qu'Arlequin s'excusât en ces termes d'une indiscrétion : « Madame, je supplie votre principauté de pardonner l'impertinence de mon élourderie ; si j'avais su que votre présence eût été ici, je n'aurais pas été assez nigaud pour y venir apporter ma personne '. » On ne s'étonnait nullement que Pasquin tournât ainsi une déclaration : « Prodige de nos jours, un amour de votre façon ne reste pas longtemps au berceau : votre premier coup d'œil a fait naître le mien, le second lui a donné des forces, et le troisième l'a rendu grand garçon. Tâchons de l'établir au plus vite : ayez soin de lui, puisque vous êtes sa mère ^. » Biaise et

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