‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 391 sur 445 · LE JE NE SAIS QUOI · texte numérisé non relu

LE JE NE SAIS QUOI

que vous y voyez, et toujours moi. Dans ces tableaux que vous aimez tant ; dans ces objets de toute espèce, qui ont tant d'agrément pour vous; dans toute l'étendue des lieux où vous êtes; dans tout ce que vous apercevez ici de simple, de négligé et d'irrégulier même, d'orné ou de non orné, j'y suis, je m'y montre, j'en fais tout le charme ; je vous entoure. Sous la figure de ces grâces, je suis le Je ne sais quoi qui touche dans les deux sexes; ici, le Je ne sais quoi qui plaît en peinture ; là, le Je ne sais quoi qui platt en architecture, en ameublement, en jardins, en tout ce qui peut faire l'objet du goût. Ne me cherchez point sous une forme ; j'en ai mille, et pas une de fixe. Voilà pourquoi l'on me voit sans me connaître, sans pouvoir ni me saisir ni me définir. On me perd de vue en me voyant; il faut me sentir et non me démêler. Enfin vous me voyez, et pourtant vous me cherchez; et vous ne ne trouverez jamais autrement; aussi ne serez-vous jamais las de me voir^.

Nous ne saurions mieux terminer une étude sur le marivaudage que par cette page ingénieuse. Saisir l'insaisissable, montrer l'invisible, fixer la mobilité même, indiquer d'un trait facile et souple l'image de cette grâce fuyante, qui s'évanouit dès qu'on veut l'étudier de près, convenait bien à Marivaux, cet € entêté > d'analyse subtile. Le je ne sais quoi, ce protée de l'élégance, était sa propre muse, bien plus que l'ingénue au miroir ' ; elle a inspiré cette page où elle se peint.

1. Le Cabinet du Philosophe, deuxième feuille. — La déflnitioa Aixje ne sais quoi a été tentée avant Marivaux par le P. Bouhours, et après lui par Montesquieu. Bouhours, dans ie% Entretiens (TAriste et cT Eugène (cinquième entretien), reconnaît qu' < il est bien plus aisé de le sentir que de le coonaltre, » car « ce ne eeroit plus un je ne sais quoi, si Ton savoit ce que c'est; sa nature est d'être incompréhensible et inexplicable, o II se contente donc de passer en revue les principales formes que revêt le je ne sais quoi; sa dissertation savante, fine, minutieuse^ d'une délicatesse un peu cherchée, comme tout ce qu'il écrit, se lit encore avec intérêt. Montesquieu traite la question sous une forme plus abstraite que ses deux prédécesseurs; dans son Essai sut* le goût destiné à l'Encyclopédie, il cherche la cause dont Marivaux s'est contenté de montrer les effets et voit dans le je ne sais quoi « un charme irrésistible, une grâce naturelle qu'on n'a pu définir. » II lui semble que ce c'est un effet principalement fondé sur la surprise. » Il est curieux de comparer ce morceau d'une forme concise et sobre, plein de réflexions pénétrantes, avec rallégorie de Marivaux.

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