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les arlequinades f ce genre italien auquel Marivaux avait donné un caractère si neuf, par exemple dans Arlequin poli par l'amour. De cette féerie charmante procèdent les Deux BilletSy la Bonne MèrCy les Jumeaux de Bergame, où parait, non plus l'Arlequin balourd et vicieux de Ruzzani et de Gherardi, mais Te Arlequin poli > de Marivaux, un Arlequin bon* néte, € sensible, » ingénu, naïf sans niaiserie, simple sans sottise, bon mari, comme dans le Bon Ménage^ paternel, respectable et « bénisseur, » comme dans le Bon Père, Marivaux avait commencé la transformation du personnage en le faisant naïvement amoureux, il la continua en le montrant spirituel sans grossièreté ; à ses grâces diverses Florian ajouta toutes les vertus de sentiment ^
Après la Révolution, dans le premier quart du dix-neuvième siècle, paraissent enfin des écrivains plus ou moins parents de Marivaux et dignes de lui être comparés. Plusieurs d'entre eux lui ont des obligations involontaires, plusieurs s'inspirent évidemment de lui', mais, par une timidité singulière, il n'y en a pas qui se fassent un titre de cette parenté et l'honorent comme un ancêtre : grâce à La Harpe et à Geoffroy, qui le connaissent mal et le jugent avec une sévérité excessive, sa réputation est encore trop mauvaise. Au théâtre surtout, on l'imite de plus ou moins près, mais toujours sans le nommer : Picard, Andrieux, Collin d'Harleville lui prennent ou des sujets de pièces, ou des cadres de scènes, ou des analyses de sentiments. Lorsque la querelle des classiques et des romantiques commence, Marivaux ne gagne ni ne perd dans cette mêlée de doctrines : comme il ne saurait fournir d'arguments
1. A propos de ces diverses pièces, Gnmm constate cette parenté entre Marivaux et Florian (t. X, p. 153, t. Xf, p. 207 et 331, t. XIII, p. 32), et il sacrifie naturellement le premier au second ; il dit des Jumeaux de Ber~ game : « C'est un charmant petit imbroglio, relevé de toutes les grâces du dialogue de Marivaux, avec moins d'esprit peut-être^ mais aussi avec moins de recherche, plus de naturel et plus de vérité. » Dans le Bon Père, il trouve le caractère d'Arlequin a absolument nouveau. » — Sainte-Beuve, étudiant à son tour (Causeries du Lundiy t. 111, p. 233) les arlequmades de Florian, les croit, lui aussi, tout i fait originales et ne rapporte pas à Marivaux l'honneur d'avoir transformé le type d'Arlequin.
2. Petitot se plaignait en 1818 qu'on le « pillât » avec « une hardiesse encouragée par le dédain de la critique et l'ignorance du public. » (Répertoire du Théâtre-Français^ t. XXIf, p. 25.)
à aucun des deux partis, aucun ne le remet en lumière pour le réclamer comme sien.
En dehors du théâtre, mais dans un genre tout voisin de la comédie de mœurs, Carmonlelle et Théodore Leclercq peuvent être regardés, avec leurs proverbes^ comme ses disciples. Qu'étaient-ce, en effet, que ces proverbes, au sens où l'entendaient les salons de la Restauration, si ce n'est d'ingénieuses analyses de sentiments, présentées dans un dialogue dont la grâce un peu précieuse et le raffinement avaient pour modèles les qualités, ou même les défauts, d'une spirituelle conversation. Les comédies de Marivaux ne sont pas autre chose, dans des cadres plus larges, avec quelques personnages de plus, et le piquant de la fantaisie italienne. Carmontelle a subi directement Tinfluence de Marivaux, car, lorsqu'il écrivait, notre auteur était le modèle obligé de tout peintre de la société mondaine. Plus personnel et plus original que Carmontelle, Théodore Leclercq le continue. Observateur clairvoyant, moraliste délicat, railleur sans amertume, d'une habileté particulière dans la peinture des caractères féminins, doué d'un style naturel et sain, mais original et nuancé, il est souvent un Marivaux au petit pied, moins la préciosité et l'afféterie.
Cependant Marivaux lui-même commence à être plus justement apprécié; il est évident, malgré les sévérités persistantes d'une partie de la critique, qu'une réaction en sa faveur se prépare. Un des successeurs de Geoffroy au Journal des Dé^ batSf Duviquet, s'efforce de le réhabiliter, et, pour le faire connaître, publie avec soin ses œuvres complètes. Peu à peu, grâce à M"* Mars, qui l'aime et le joue volontiers, il prend à la Comédie-Française une place de plus en plus considérable, et le talent de la grande actrice fait accepter l'auteur à ceux même qui l'aiment le moins ^ Les autres œuvres de Marivaux profitent de ce retour de fortune; on réédite, on relit iforianne et le Paysan parvenu^ qu'on n'a jamais cessé de lire tout à fait; on lit et on cite avec éloge le Spectateur. Déjà
i. M. Fr. Sarcey dit à ce siget : a C'était plutôt raclrice qui éUit goûtée dans ces rôles que les rôles ne fiiisaient de plaisir par eux-mêmes. J'ai eu roccasion de causer plus d'une fois de M"* Mars avec quelques vieux amateurs.... Us louaient H^ Mars d'avoir été égale aux grands rôles de CéUmèae
l'influence de Marivaux est visible sur un des chefs de la jeune école romantique; par son élégance à la fois coquette et discrète, par sa distinction et sa finesse, par son goût d analyse, par ses recherches d'expression et de pensée, Alfred de Vigny rappelle souvent Marivaux ^ Bienlôt une imitation plus directe et plus avouée de la part d'un grand poète va être un des principaux titres de gloire de notre auteur et lui ramener tout à fait l'opinion littéraire : Alfred de Musset s'éprend du théâtre de Marivaux; il habille à la moderne les Surprises de V Amours refait le Legs dans VAne et le ruisseau^ VHeureux Stratagème dans le Caprice, le Petit-Maitre corrigé dans On ne badine pas avec Vamour^. Combinant les souvenirs de Marivaux avec ceux de Shakespeare, et les transformant dans sa propre nature de poète, il y ajoute une fleur de poésie, une grâce rêveuse, une fantaisie romanesque, qui parent le marivaudage d'un charme nouveau et remettent en honneur le genre transformé. On croit longtemps que les petits actes de Musset sont faits pour la seule lecture, mais portés en Russie par une élève de M"' Mars, ils y sont joués avec un tel succès, que, revenus en France avec l'aclrice, ils entrent avec elle à la Comédie-Française^ et s'y établissent pour touours. Dès lors le marivaudage est réhabilité. A mesure que le siècle s'avance, la réputation et l'influence de Marivaux grandissent^; il se trouve même, nous l'avons dit, des critiques
et d'Elmire. Mais, lorsqu'il s'agûsait de Sylvia et d'Araminte, c'était la comédienne qui accaparait tous les éloges. Il n'en restait plus pour récrivaio, que l'on a^ait Tair de trouver fort heureux d*avoir rencontré une si incomparable interprète. M^^* Mars, qui était soutenue par Molière, protégeait Marivaux. • {Le Temps, à avril 1881.)
1. Voy. surtout SteliOy la Veillée de Vincennes, le Cachet rouge,
2. Voy. le théâtre d'Alfred de Musset justement caractérisé par M. Ed. Thierry dans son Rapport sur les progrès du théâtre^ p. 165 (collection des Rapports sur les progrès des lettres, publiés à la suite de l'Exposition universelle de 1867), et dans la réponse de M. Vitet au discours de réception de M. Octave Feuillet à l'Académie française (26 mars 1863).
3. Voy.| à ce sujet, la Biographie d'Alfred de Aîusset, par M. Paul de Musset, p. 306 et suiv., notamment la curieuse anecdote qui montre comment leB Russes révélèrent eux-mêmes à M»'* Allan Texistence da Caprice. Voy. aussi, pour l'époque et les incidents des premières représentations publiques d'Alf. de Musset au Théâtre-Français, le Journal intime de la Comédie-Française, par M. G. d'Heylli, et un intéressant article de M. A. de Pontmartin dans la Gazette de France du 5 février 1882.
à. EQe est aujourd'hui à son apogée. C'est avec le dix-huitième siècle
trop enthousiastes qui compromettent notre auteur en le tant outre mesure et en exaltant ses défauts à l'égal de ses qualités. Non seulement on imite sa manière, mais d^; disciples inventeurs la transforment, comme Musset, et 1* dissent; ils en font une des formes les plus souples et les plus vastes de l'observation moderne au théâtre. Tous es genres de talents, depuis les plus fins jusqu'aux plus vigoureux, sont représentés dans cette nouvelle école de disciples, les uns s'en tenant au simple badinage, coquet et quintessencié, les autres étendant les procédés de Marivaux jusqa^à Tétude de mœurs pénétrante et à l'analyse approfondie des sentiments les plus universels et les plus humains.
Même influence dans le roman ; môme lignée moins directe, mais aussi nombreuse. Marivaux avait échoué pour avoir mêlé l'analyse psychologique à la fiction, sans la fondre avec celle-ci, de manière à la rendre vivante et animée. Les romanciers modernes ont accompli cette fusion et en ont fait la forme la plus élevée du genre. Sauf Alexandre Dumas, l'amuseur de génie, ils ont tous, depuis Balzac, donné la première place à Tétude des caractères et des mœurs, peints par l'analyse plutôt que par l'action. On ne saurait dire cependant qu'ils s'inspirent directement de Marivaux; leur maître est Balzac, qui ne semble pas avoir fait de notre auteur une étude particulière et qui, du reste, était assez fort pour se suffire à lui-même et se créer sa méthode. Mais le mouvement dont nous voyons aujourd'hui toutes les conséquences, bonnes ou mauvaises, depuis les puissantes études de mœurs et de caractères jusqu'aux plates photographies des milieux bassement populaires, ce mouvement commence avec Marivaux romancier. Voilà où en est venue, en passant par Rousseau et par Pigault-Lebrun, par M°*" Sand et Balzac, par Stendhal et Mérimée, par bien d'autres, cette métaphysique dont se moquait Voltaire, dont ne voulait pas d'Alembert ^ dont ils soubai-
tout entier, peintres, sculpteurs, poètes, etc., que Marivaux revient à la mode. Deux événements récents^ Tun artistique, Tautre littéraire, montrent combien ce goût est vif aujourd'hui, la vente de l'admirable collection Double et la publication du Théâtre chez Madame, de M. Ed. Pailleron, avec son spirituel prologue-manifeste.
1. Il disait (p. 591) à propos de l'admission de Marivaux à l'Académie : « (Cette distinction) ne doit pas s'étendre jusqu'à ceux qui voudraieirt imiter
taient l'un et l'autre et prédisaient la fin, mais qui dure encore et dont révolution ne semble pas terminée.
Il n'est pas jusqu'aux œuvres morales de Marivaux, qui ne lui aient valu des descendants. Ses journaux, à y regarder de près, ne sont-ils pas déjà la chronique moderne? Comme les chroniqueurs, Marivaux tire une morale, sérieuse ou enjouée, de révénement du jour, de la pièce récente, du dernier caprice de la mode; il prend texte, pour disserter ingénieusement, de l'entrée de l'infante à Paris, de Vlnès de Castro de La Motte, des coiffures poudrées, etc. N'est-ce point là le procédé du chroniqueur? Prenez chaque feuille du Spectateur, allégez-la de quelques longueurs, donnez moins de place aux théories abstraites, commentez avec plus de complaisance les faits de chaque jour, vous aurez le point de départ et le premier modèle du genre où ont excellé le spirituel vicomte de Launay S H. Rigault, Prévost-Paradol. À vrai dire, la chronique ne se maintient pas toujours à la hauteur où l'ont élevée ces maîtres; elle tombe trop souvent dans la médiocrité banale et plate; trop souvent même, réduite au commérage vulgaire, elle n'a plus rien de commun avec la littérature. Il reste, cependant, quelques écrivains d'élite qui honorent encore le genre; plusieurs ne ressemblent nullement à Marivaux: tous, cependant, marchent dans la voie qu'il a ouverte; et plusieurs, épris comme lui d'observation minutieuse et de style original, font du marivaudage, au meilleur sens du mot.
Mais ne grossissons pas outre mesure l'influence et la portée de notre auteur. Sans poursuivre aussi loin les conséquences
sa manière et son style; c'est à ces singes, s'il en existait quelques-uns, qu'il ne faudrait point faire grâce : si TAcadémie s'écartait un jour de cette loi sévère, mais indispensable, ce serait vraiment alors que le bon goût aurait perdu sa cause, sans espoir de la regagner jamais. > Voy., sur Thistoire du roman en France, ses transformations, son développement prodigieux, les discours de réception de MM. Jules Sandeau et Octave Feuillet à l'Académie française (26 mai 1859 et 26 mars 1853), avec les réponses de M. Vitet.
1. Entre Marivaux et M"** de Girardin la parenté d'esprit est frappante; il y a dans les Lettres parisiennes, pour ne parler que de cet ouvrage, bien des passages qui sont du pur Marivaux, de l'excellent le plus souvent, parfois aussi du moins bon. Si Marivaux avait vécu dans la première moitié de notre siècle, il eût pu écrire les lettres des 29 juin 1841, 23 mars et 22 juin 184A, 11 avril 1847, etc.
directes ou indirectes de sa manière, prenons-le pour ce qu il est incontestablement : un sérieux et un charmant esprit, un écrivain aimable et profond, supérieur à sa réputation, supérieur à ses œuvres même, qui gagnera toujours à être étudié de près et en détail, mais qui, à ne le prendre que par ses côtés les plus connus, a eu la gloire fort rare de créer un genre et un genre bien français.
ICONOGRAPHIE DE MÂRIVA