‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 395 sur 445 · PLAGE DE MARIVAUX DANS NOTRE LITTÉRATURE · texte numérisé non relu

PLAGE DE MARIVAUX DANS NOTRE LITTÉRATURE

un instant la littérature française privée des comédies de Regnard, dçs tragédies de Voltaire; certes, elle naanquerait d*œuvres excellentes à divers titres, mais notre patrimoine littéraire en serait-il bien diminué? Y aurait-il une large et profonde lacune dans notre répertoire dramatique? Disparaîtrait-il avec elles quelque chose d'irréparable et d'essentiel? On n'oserait Taffirmer. Enlevez, au contraire, le théâtre de Marivaux; vous mutilerez non seulement la littérature française, mais l'esprit français ; celle-là sera dépouillée d'un genre unique et charmant, celui-ci d'une fleur d'élégance, de poésie, de délicatesse *.

Marivaux est donc un créateur, puisque, s'il n'eût pas existé, aucun de nos écrivains dramatiques ne pourrait tenir sa place, et aucun de nos chefs-d'œuvre comiques nous dédommager des Fausses Confidences et du Jeu de r Amour et du Hasard. Or, dans toutes les littératures, les génies créateurs ont une place à part, au-dessus de tous les autres écrivains ; ils font partie d'une élite glorieuse. Mais, dira-t-on, Marivaux n'a créé qu'un genre inférieur; il n'a pas créé la tragédie même comme Corneille et Racine, la haute comédie comme Molière. Qu'importe? Si les seuls écrivains comparables à Corneille, Racine et Molière sont de grands auteurs, le nombre de ceux-ci est bien restreint. Il serait plus juste de reconnaître qu'il y a des rangs parmi eux, et qu'on peut être de leur famille sans être l'égal de tous. C'est le cas de Marivaux. Il vient.

trois ou quatre de Marivaux. Parmi cette innombrable foule d'auteurs dramatiques qui ont pullulé dans le cours de ces cent années, on en citerait encore une demi-douzaine d'autres qui supportent la lecture, qui sont même représentées une fois par hasard, s'il se trouve quelque directeur amoureux de fouilles archéologiques ; mais ce sont des œuvres mortes. Les Fausses Confidences f le Jeu de r Amour et du Hasard ^ la Mère confidente sont au contraire des œuvres yivantes et jeunes. » (F. Sarcey, le Temps, 9 juillet 1877.) M. Aug. Vitu dit de même : « Marivaux est sans contredit celui dont les ouvrages se soutiennent le mieux à la scène française. Le plaisir qu*on a à les écouter n'a rien de pédantesque ni d'archaïque. Cela semble écrit d'hier, n Et, cherchant la cause de cette supériorité « qui se dégage plus complète à chaque reprise d'une pièce de Marivaux, » il la voit en ceci que Marivaux est un « précurseur. » (Le Figaro^ 3 juillet 1877.) Voy. ci-dessus, p. 213, n. 1, l'application de celte théorie au Jeu de l'Amour et du Hasard,

1. Voy. un aperçu analogue dans l'article de M. Brunetière, la Comédie de MarivauXy dans la Anme des Deux-Mondes du 1*' avril ISSl**

sans contredit, après les trois grands classiques da théâtre français, mais immédiatement après eux.

€ Fonteneile, disait Piron, a engendré Marivaux, Marivaux a engendré Moncrif, Moncrif n'engendrera rien *. > Ce jugement péreniptoire est plus spirituel que juste. Nous avons essayé de prouver ^ que Marivaux était né de lui-môme et non de Fontenelle ; quant à lui donner, pour toute postérité, un fils tel que Moncrif, c'est lui faire injure. Moncrif, protée sans consistance, avec sa facilité d'imilation, ses bizarreries, ses demi-succès en tout genre, n'était pas, en effet, une nature assez virile pour laisser une postérité; mais, ni dans la comédie, ni dans les œuvres d'imagination, on ne saurait le dire fils de Marivaux. Celui-ci est le père d*une descendance toute différente, nombreuse, qui dure encore, et dont la suite n'est pas près de finir.

Cependant, après sa mort tardive, il semble qu'il ne laisse pas d'héritiers directs de sa manière et de son esprit. La seconde moitié du siècle, qui Tavait depuis longtemps abandonné, prenait une route bien différente de celle qu'il avait tracée: les savants qui marchaient en tôle de la littérature garderont leur hégémonie jusqu'à la Révolution. A peine si l'on peut reconnaître des imitateurs bâtards de Marivaux dans Demoustier et Delille ; le premier, avec ses fausses élégances mythologiques, son afféterie prétentieuse, ses élans de sensibilité tantôt déclamatoire, tantôt puérile, le second avec ses gi*âces mignardes, ses gentillesses d'expression et ses tours de force descriptifs ne font que du marivaudagey et du plus mauvais.

Un héritier plus légitime est Florian, non pas dans ses FableSy ni dans ses pastorales, ni dans ses lourds romans, mais dans son théâtre, où il recueille, pour la faire sienne avec agrément et originalité, une part de l'œuvre de Marivaux. Il traite à son tour, non pas les Surprises de V Amour y mais

i. Almanach littéraire de 1778^ p. 97.

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