RÉCEPTION A L'ACADÉMIE
votre société, et, si j'ose le dire, de Vamabiliié de votre caractère... C'est là ce qui concilie nos suffrages plus efficacement que les écrits brillants et les dissertations savantes. Combien de personnages dont le public a vanté la poésie, et dont l'Académie a craint ou la langue, ou l'humeur, ou l'irréligion, et qu'elle a exclus de l'espérance d'y être associés ! Par une raison contraire, elle s'est empressée de vous choisir, et elle aime eu vous d'avance ce caractère liant, affable, sociable, obligeant, d'un cœur sans vanité, sans humeur, sans ces petitesses dont Tamour-propre se pare et se nourrit, tandis qu'il offense et qu'il révolte celui des autres. On dirait que cet amourpropre, si commun parmi les hommes, et qui est en eux comme une seconde nature, ne vous ait pas été connu.
La raison est médiocrement flatteuse, car on peut être mi fort honnête homme et un très méchant écrivain; Boileau l'a dit depuis longtemps. L'archevêque aurait donc pu, tout en louant les vertus de Marivaux, comme c'était son droit, n*en pas faire le principal titre académique du nouvel élu. A peine avoua-l-il connaître personnellement ses c feuilles philosophiques; » pour le reste, il s'en tint aux on-dit: « Ceux qui
ont lu vos ouvrages racontent Le célèbre La Bruyère,
parait, dit-on, ressusciter en vous Voilà, m'a-t-on dit, ce
qui se trouve répandu dans une foule d'écrits, de romans, de pièces de théâtre, de brochures amusantes que vous avez données au public avec une prodigieuse fécondité. » En revanche, il ne craignit pas de faire son procès au marivaudage^ et au nom de la compagnie, et au sien propre :
Dans ces pièces diverses vous avez semé à pleines mains cette vivacité, ce brillant, qui vous est propre ; chaque phrase, chaque mot quelquefois est une pensée. Les expressions figurées, les métaphores hardies coulent naturellement de votre plume. Elles sont employées souvent avec succès, quelquefois hasardées aussi avec un peu trop de confiance. Car vos nouveaux confrères, en approuvant ce qu'il y a de beau dans votre style, veulent que j'y ajoute cette légère critique, dans la crainte que ceux qui, sous nos auspices, aspirent à la perfection, ne s'autorisent de votre exemple et de son suffrage pour copier d'après vous quelques expressions et quelques métaphores que votre génie fertile vous a fait risquer.
Mais, si le prélat a peu lu les ouvrages de Marivaux, du moins les a-t-il suffisamment parcourus pour se croire en droit d'adresser à son nouveau confrère une morale assez verte, qu'aucun romancier n'a moins méritée que lui :
J'ai appris que vous paraissiez vous proposer pour terme une mo raie sage et ennemie du vice ; mais qu'en chemin vous vous arrêtiez souvent à des aventures tendres et passionnées; que, tandis que vous voulez combattre l'amour licencieux, vous le peignez avec des couleurs si naïves et si tendres, qu'elles doivent faire sur le lecteur une impression tout autre que celle que vous vous proposez; et qu'à force d'être naturelles, elles deviennent séduisantes. La peinture trop naïve des faiblesses humaines est plus propre à réveiller la passion qu'à l'éteindre: de quelque précepte qu'on l'assaisonne, un jeune homme y prendra plus de goût pour le vice, que vos morales ne lui en inspireront pour la vertu ; et votre Paysan, parvenu à la fortune par des intrigues galantes, aura beau prêcher la modestie et la retenue qu'il n'a pas pratiquées ; il aura beau exagérer les périls de l'amour et ses suites funestes, il trouvera plus de gens disposés à copier ses intrigues, que de ceux qui voudront bien profiter de ses leçons.
Voilà ce qu'on dit de vos brillants ouvrages parmi les gens sagement scrupuleux ; et, sur leur récit, j'ai fait cette réflexion. Vous qui connaissez si bien le cœur de l'homme, qui en avez développé cent fois tous les replis, comment avez-vous pu ignorer sa faiblesse? Les peintures vives de l'amour profane qu'on emploie pour en garantir le cœur humain, suflisent souvent pour l'y faire germer, et y porter des impressions funestes, que la plus sage morale n'eflace point. Eh! mon Dieu ! n'approchons pas tant d'un précipice où sont tombés tant de gens qui croyaient avoir le pied ferme. Quand on mesure de si près les profondeurs de cet abîme, dont les bords sont glissants, on est en danger de s'y perdre. Vous avez beau avertir les hommes du péril auquel vous les exposez vous-même, le penchant naturel de leur cœur les y entraînera, malgré vos morales, et, pour ainsi dire, malgré eux-mêmes*.
En entendant ce singulier éloge, le récipiendaire était outré : « Nous savons de M. de Marivaux lui-même, dit d'Alembert,
1. Relevons à ce sujet une erreur singulière. L'édition des Œuvres de M.-J. Ghénier, avec notice par Arnault et Daunou, publiée de 1824 à 1826 (Paris, Guillaume, 8 vol. in-8), contient, à la suite de chaque volume, des tables alphabétiques assez mal rédigées, qui, en faussant certains jugements de Chcnier, lui ont fait attribuer par plusieurs critiques une appréciation de Marivaux qu'il n'a jamais émise. La table du tome lY, p. 487, porte ceci : « Marivaux . Son roman du Paysan parvenu renferme des principes d'une immoralité raffinée. » Ainsi Ghénier serait encore plus sévère pour notre auteur que Languet de Gergy. Mais il n'a rien dit de pareil. En se reportant au passage analysé de cette manière, on lit : « (Au moyen âge) la passion préservait du vice; à d'autres époques, le vice a préservé des passions.... En lisant le Paysan parvenu de Marivaux, les Confessions de Duclos, et tous les romans de Grébillon le fils, on trouve une société aguerrie qui a perfectionne l'immoralité, n Ce n'est plus du tout la même chose.