‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 81 sur 445 · Lesbros, p · texte numérisé non relu

Lesbros, p

3. Jean-Juseph Languet de Gergy (né à Dijon en 1677, mort à Paris en 1753), d'aburd évoque de Suissons, puis nrchevéquc de Sens, fut un des prélats les plus remuants, les plus intoléranlsct les plus raillés du dix-huitième siècle; il est souvent question de lui dans Thistoirc anecdotiquc du temps. Le premier il raconte riiistoire de Marie Alacoque (Paris, 1729, in-â), mais son livre est attribué à ral)bé Tournely, et c'est contre le prélat un feu roulant de couplets et d'épigrammes. Partisan acharné de la bulle (Jnigenitus^ il lance, en 1735, contre les miracles du diacre Paris, un mandement qui soulève les réclamations des curés de la capitale; en 1752, il f^iit impiimcr dans son diocèse un recueil d'ouvrages polémiques d'une telle violence [Opéra omnia pro defensione comtitutioim Vnigeniius^ Sens, 2 vol. in-fol.), qu'un arrêt du Conseil les supprime, a comme étant imprimés sans approbation ni permission, et n'étant pas même de nature à en avoir. » Ln peu plus tard, il donne à son clergé des instructions d'une telle intolérance, que le curé de Joigny est condamné, pour les avoir exécutées, à neuf ans de bannissement. Nous empruntons ces détails au Journal de Barbier, qui le qualifie (i. V, p. 285) d' c( homme dangereux et outré. » Ils aident à comprendre le défaut de mesure et de convenance docit il fit preuve à l'égard de Marivaux.

Cet homme, qui avait tant aimé le bruit et l'éclat, fut puni par où il ajvait péché : il avait tellement lassé Tattention et la patience, que Buflbn, son

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chargé de lui répondre: un prélat recevait un homme de théâtre, succédant à un apologiste catholique.

Tout entier au bonheur que lui causait un honneur inespéré, Marivaux laissa éclater sa reconnaissance avec une effusion assez rare, bien que les élus ne ménagent pas d'ordinaire l'expression de leurs remerciements :

L'instant où j'appris que j'avais l'honneur d'être élu, me parut rinstant le plus intéressant que vous pussiez jamais me procurer. Je me trompais ; je ne Tavais pas encore comparé à celui où j'ai la joie de voir tous mes bienfaiteurs assemblés, et j'avoue que la nouvetie de mon élection ne m'a pas fait plus de plaisir que je n'en ai à vous marquer ma reconnaissance. Voici le seul jour où il m'est permis de la rendre éclatante: le public n'en sera témoin qu'une fois; ce sont

successeur à TAcadéniie, ne fit aucune mention de lui dans son discours de réception. Ainsi Marivaux fut bien vengé. C'est Piron qu'on avail d'abord choisi comme successeur de l'archevêque, mais le roi, à cause de la fameuse ode, ne voulut pas ratifier Téleclion. Piron prit ce refus avec beaucoup de philosophie, et voici comme il traite, dans une de ses lettres^ celui dont il avait failli èlre obligé de faire Téloge : « Vous parlez de mérite académique, le peut-on refuser à. l'archevêque de Sens, puisqu'il a été ici un de nos quarante? Je voudrais qu'on eût ouï l'éloge que je faisais de son éloquence, quand il passa par l'esprit à ce corps de me faire son successeur, et de me prescrire mon remerciement. Je l'approchais de Bossuet et j'observais des vraisemblances.... L'évêquede Mirepoix me fit priver de ma succession, et priva le public de mon remerciement. Le public et moi avons bien perdu. » (Lettre au président de Ruffey, 13 mars 1767, dans les Œuvres inédites^ p. 267.)

Le frère de Tarchevêque de Sens était curé de Saint-Sulpice, à Paris, et comme lui célèbre par sa fougue intolérante. Il était aussi, ce qui vaut mieux, très charitable et surtout passionné pour les intérêts de son église. Les travaux de reconstruction de celle-ci, commencés en 1646, traînaient en longueur et semblaient ne devoir jamais finir. Le curé obtint, en 1721, d'établir une loterie, dont le produit considérable permit de les avancer beaucoup ; il multiplia les qnô'.cs, les sollicitations de toute nature à la générosité de ses paroissiens, ne craignant pns de la forcer un peu au besoin, s'il faut en croire la médisante M"^ Quinault ainéc: a 11 est parvenu, écrivait-elle, à construire une magnifique église, en volant et pillant de toutes mains pour la plus grande gloire de Dieu ; on sait qu'il ne se faisait pas scrupule de glisser dans sa poche les couverts d'argent qu'il pouvait saisir dans les maisons où on l'invitait à dîner, et que tout cela, fondu au creuset, allait grossir la somme destinée à l'édification de son église paroissiale. » (Mémoires, t. I, p. 290.) Ce zèle sans limites fut couronné de succès, et, en 1749, l'église était terminée sous la direction de l'architecte Servandoni. Quant au curé, la reconnaissance de ses paroissiens lui éleva après ca mort un magnifique mausolée, sculpté par Michel-Ânge Stoltz, et érigé en 1757 dans la cinquième chamelle de droite de Féglise, où on le voit encore aujourd'hui ; la statue qui le surmonte est admirable de sentiment et d'exécution.

vos usages ; mais mon cœur s'en dédommagera en vous la conservant toujours*.

Aussi loue-t-il tout le monde; non seulement, suivant la tradition, Louis XIV, fondateur et protecteur de TAcadémie, Louis XV, qu'on pouvait à la rigueur louer à ce moment, parce qu'il n'avait encore rien fait, le cardinal de Fleury ^, mais aussi, ce qui est plus méritoire, le récipiendaire admis en même temps que lui, le duc de Nivernois. Quant aux académiciens, il paye sa dette envers eux dans un langage vraiment noble et grand, à la hauteur des plus beaux éloges qui aient été faits de l'Académie dans l'Académie même:

Si les hommes ne s'accoutumaient pas à tout, si les idées les plus hautes, les plus capables de leur en imposer, ne leur devenaient pas familières, avec quel plaisir, avec quelle avidité, et môme avec quel étonnement respectueux ne vous verraient-ils pas? C'est la raison que j'en atteste; que pourrait-elle trouver de plus frappant pour elle, de plus digne de son admiration, qu'une compagnie d'hommes, qui, malgré l'inégalité du rang, de la naissance et de la fortune, viennent se dégager ici de toutes les distinctions de l'orgueil humain, les anéantissent et ne forment plus qu'une société d'esprits, entre qui toute différence d'état et de condition cesse, comme absolument étrangère à eux; parmi lesquels enfin j'en vois à qui, pour obtenir la place qu'ils occupent, il n'a servi de rien d'ôlre grands dans Tordre des dignités du monde, et que vous n'avez reçus que parce qu'ils étaient grands dans l'ordre des esprits, dans cet ordre où les rois mêmes, tout puissants qu'ils sont, ne sauraient élever personne?

Il ne craint pas de parler de lui-même, et, laissaot de côté la feinte modestie des gens de lettres, — petite hypocrisie qu'il

1. Une partie du public, accoutumée sans doute à plus de réserve dans les remerciements académiques, blâma la candeur de Marivaux ; Tautre eut le bon goût d'en reconnaître la franchise originale: « L*on n*a pas été content du discours de M. de Marivaux. (Cependant, il s'est trouvé plusieurs gens d'esprit qui ont préféré la naïveté de ses expressions aux tours académiques auxquels on est accoutumé. » {Journal de police^ 5 février 17/i3, t. VIII, p. 225.)

2. Mort quelques jours avant, le 29 janvier : c II était le confident, le conseil et Tami de son maître; il était Tami de tous ses sujets. Ministre d'un génie bien neuf et bien respectable ; minisire sans faste et sans ostentation, dont les opérations les plus profondes et les plus dignes d'estime n'avaient rien en apparence qui les distinguât de ses actions les plus ordinaires ; qui ne les enveloppa jamais de cet air de mystère qui fait valoir le ministre; qui par là n'y oublia que lui, et qui, à la manière des sages, songea bien plus h cire

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n'affecta jamais, car, sans être l'admirateur ridicule de son propre talent, il s^estimait à sa valeur, — il prend son rang avec une fierté simple, qu'il motive ingénieusement par le choix même de l'Académie :

Ma reconnaissance sera naïve et non pas imprudente ; je ne vous la témoignerai pas en méprisant moi-même les efforts que j'ai faits pour attirer vos regards: ce serait là vous remercier mal et vous compromettre. Je sais la valeur de mes ouvrages, je n'ai pas de peine à penser qu'ils ne méritaient pas vos suffrages; mais vos suffrages méritent d'être ménagés, et ils ne doivent point soufifrir de la médiocre opinion que j'ai de moi-même. Non, Messieurs, j'écarterai tous ces aveux d'insuffisance dont la sincérité est toujours suspecte, et qui ne rapportent à celui qui les fait de bonne foi que l'affront de n'être pas cru.

Le plus difticile de sa tâche était l'éloge de son prédécesseur: il s'en tira brièvement, avec beaucoup d'adresse et de mesure, et, parlant du principal titre de celui qu'il remplaçait*, la Religion prouvée par les faits, il trouva dans la sincérité de ses croyances religieuses une belle pensée, que Bossuet n'au-

utile qu'à être vanté ! » Quelques années auparavant, dans le Paysan parvenu, Marivaux avait fait en détail le portrait de Fleury. Voy. ci-dessus, p. 124, n. 2, et ci-après, troisième partie, chap. ni.

1. L'abbé Houtteville (et non Houteville, comme Toppelle Duviquet, ni Hauteville, comme l'appelle M. Ed. Fournier), prêtre de l'Oratoire, et abbé de Saint- Vincent 'du-Bourg, était un ancien secrétaire du cardinal Dubois. £la en 1723 à rAcadémie française, il en était devenu secrétaire perpétuel en 1742. Le duc Louis d'Orléans (voy. ci-dessus, p. 77, n. 4) en avait fait le -conservateur de ses livres; Marivaux profita de cette particularité pour rendre un chaleureux hommage à son ancien bienfaiteur : « Un grand prince lui avait confié le soin de ses livres, et l'aimait: son éloge était fait, si je l'avais dit d'abord; c'était la vertu même qui s'intéressait à lui. Je puis hardiment m* exprimer ainsi sur ce prince, sans être accusé de flatterie. Le public, d'autant plus libre dans ses opinions qu'on peut dire de lui, quand il s'explique, que ce n'est personne qui parle, cl que c'est tout le monde , ce public, qui dans un prince ne voit jamais qu'un homme, est, à cet égard-là, aussi flatteur que moi, si je le suis. » L'abbé Houtteville a laissé un Essai philosophique sur la Providence (1728, in-12), des Dissertations dans la Continuation des Mémoires de littérature et d'histoire de Sallengre par Desmolels, des Eloges de Bossuet et du maréchal de Villars, tous ouvrages fort médiocres. Son principal titre, la Vérité de la Religion chrétienne prouvée par les faits (1722, in-4), est écrit d'un style emphatique et pénible ; Fourmont, Souchey et Desfontaincs en attaquèrent vivement les erreurs et les omissions ; il a sa place dans le Dictionnaire néologique de ce dernier. Selon M. E. llatin {Histoire de la presse, t. Il, p. 338), il « ne se releva pas du coup 9 . On peut voir, dans les œuvres du spirituel et licencieux abbé 4ieGrécourt (édit. de 1768, t. I, p. 17), une amusante parodie du style de

rait pas désavouvée: « 11 a confondu, dit-il, l'incrédulité des esprits ; il ne reste plus que Tincrédulité des cœurs, qu'il n'appartient qu'à Dieu seul de vaincre. »

La tradition exige qu'en entrant à l'Académie française tout récipiendaire s'entende dire, au milieu des éloges qu'il mérite, quelques utiles vérités présentées sous une forme ingénieuse et piquante. L'archevêque de Sens suivit l'usage ; on trouva même, Marivaux tout le premier, qu'il le suivait trop bien: l'Académie ne devait établir que plus tard la sage coutume de soumettre au contrôle d'une commission les discours prononcés par le récipiendaire et le directeur *. Le prélat, qui peutêtre gardait rancune au peintre des faux-dévots et des directeurs envahissants-, le prélat était dans une situation singulière, obligé de louer, au nom de la compagnie, des comédies que, de par son caractère, il était censé n'avoir jamais vues, des romans qu'il était censé n'avoir jamais lus. 11 eut le tort de trop faire sentir ce qu'avait de particulier un rôle qu'il était libre de ne pas accepter, et, de plus, il le prit d'un ton détaché, qui ne pouvait que déplaire et au public et au récipiendaire. Il commença par dire, en propres termes, que ce qui avait surtout décidé l'Académie à porter ses suffrages sur Marivaux, c'étaient ses qualités d'homme privé :

Quoique vous ayez acquis la place que vous venez occuper parmi nous par une multitude d*ouvrages que le public a lus avec avidité, ce n*est point tant à eux que vous devez noire choix qu'à l'estime que nous avons faite de vos mœurs, de votre bon cœur, de la douceur de

Houttetillc, sous forme de lettre adressée à ce dernier lors de sa réccplion à rAcadémie: la plupart des expressions de cette lettre sont tirées de \a Religion prouvée par les faits,

Sainte-Beuve remarque (Causeries du Lundis t. XIV, p. 20â) que l'abbé Houtlevillc appartient à cette série de secrétaires perpétuels c insigniflanis, » Dacier, Du Bos, Mirabaud, avec lesquels < la compagnie flotte ou sommeil ; f — car « un bon secrétaire perpétuel, sans faire grand bruit à l'intérieur, donne tout le mouvement à la machine et la fait aller comme d'ellemême; » bien diiTérenli sont les suivants, Duclus, d'Âlcmbert, même Marmontel. Plus tard, dans un très intéressant article sur l'Académie et son histoire (Nouveat/x Lundis^ t. XH, p. 401 et suiv.), l'éminent critique, appréciant les difl'érents secrétaires perpétuels qui se sont succédé depuis 1805, défmit leurs délicates fonctions et marque l'influence dirigeante qu'ils peuvent exercer.

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