‹ Marivaux, sa vie et ses œuvres, d'après de nouveaux documents;Chapitre 84 sur 445 · Page 617, n · texte numérisé non relu

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2. «t Pour le discours de M. Tarchevôque de Sens, il a assommé l'Assemblée ; il a été d'une longueur d'autant plus ennuyeuse que rien de fm n'en a diminué le cours. Sans le respect dû au lieu et à l'assemblée, il n'y a pas de doute qu'il n'eût été interrompu ; mais les longs éclats de rire dont on a honoré sa mercuriale à M. de Marivaux sur son Paysan parvenu, ont dû lui faire comprendre ce qu'on pensait de lui... Bien de* plus singulier ne s'est jamais passé à l'Académie. » {Journal de police, 5 février 17 A3, t. VUI^ p. 225.) Le policier anonyme ajoute le lendemain : « Le discours qu'a fait l'archevêque de Sens à l'Académie est l'objet de la raillerie publique. Ce prélat trouve très peu de défenseurs. » (6 février, p. 226.) — Nous avons un compte rendu de celte curieuse séance fait par un journaliste^ l'abbé Desfontaines, dans ses Observations sur les écrits modernes (t. XXXII, p. 13 et suiv.). Quoique le rapport de police oité ci-dessus le montre incom' plet et peu fidèle^ il est remarquable d'habileté et de souplesse pour ménager les deux orateurs. A ce moment Desfonlaines était sans doute en bons termes avec Marivaux, et d'autre part, gazelier dévot, il tenait à ne pas se brouiller avec l'archevêque de Sens. Il se contente d'abord d'analyser le discours du récipiendairei en relevant çà et là quelques expressions affectées : cette partie du compte rendu est timide et pédante ; elle renferme cependant quelques remarques assez justes. 11 continue ainsi : c M. de Sens, après avoir critiqué poliment et modérément les écrits de M. de Marivaux, comme académicien, les censure ensuite comme prélat. Ce n'est plus la forme et le style de ses ouvrages qu'il critique avec toute la douceur académique; c'est le genre qu'il attaque^ avec un zèle vraiment épiscopal ; ce sont ses parabotes dangereuses pour les mœurs, ses pièces de théâtre, etc. M. de Marivaux se trouve donc ici coupable aux yeux de la morale sévère et du christianisme très parfait. Car on ne peut assurément rien reprocher à ses écrits de grossier et de licencieux, rien qui enseigne le vice, rien qui dégrade l'honnête homme. Et même, comme la plupart des auteurs se peignent dans leurs écrits, on sent que tous ceux de M. de Marivaux sont écrits par un vrai philosophe et par un galant homme. M. de Sens en convient lui-même par le récit qu'il fait de ses admirables morales. Mais, comme il n'a point lu les ouvrages de M. de Marivaux, et qu'il ne s'appuie que sur des rapports^ il se pourrait qu'on l'aurait trompé sur le mal qu'on lui en a raconté. Enfin, ce discours de M. Tarchevêque de Sens est également académique et apostolique. On y remarque une merveilleuse fécondité de génie, et beaucoup de facilité dans le style. »

rite de ses critiques comme une dette sacrée du prélat envei^s lui-même*.

jjma jg Xencin ne bornapas ses bienfaits envers Marivaux à le faire valoir de son mieux et à briguer en sa faveur celle entrée à rAcadémic, qu'il ne désirait même pas. Elle veillait sur lui avec une sollicitude maternelle, — quoiqu'elle fût son aînée de quelques années à peine, — carilyavaitderenfant chez Marivaux : dans les aflaires ordinaires de la vie, il était incapable de se diriger seul; il lui fallait une tutelle prévoyante, surtout en matière d'intérêts, car sa négligence et son inaptitude dépassaient tout ce que Ton sait des artistes et des gens de lettres. M"" deTencin lavait logé près d'elle, rue Saint-Honoré, près de Saint-Roch*. L'histoire anecdotique du dix-huitième siècle a souvent parlé de la générosité qu'elle mettait au service de « ses bêtes, » comme elle appelait, par antiphrase, sa société de gens d'esprit: dans cette « ménagerie, » Marivaux était le plus choyé.

Il n'avait pour vivre, on le sait, que le produit de ses ouvrages^, et sa protectrice aurait pu lui dire, comme à Mar-

1 . c J'ai rendu justice, Monsieur, à la beauté de votre génie, à sa fécondité, à fies agréments : rendez-la, je vous prie, de ma part, au ministère saint dont je suis chargé ; et, en sa faveur, pardonnez-moi une critique qui ne déroge point, ni à ce qui est dû d'estime à votre aimable caractère, ni à ce qui est dû d'éloges à la multitude, à la variété, à la gentillesse de vos ouvrages. » — Marivaux ne fut pas plus heureux à l'Académie française après sa mort que de son vivant : on verra ci-après (Appendice viii) que son successeur, l'abbé de Hadonvilliers, et le directeur qui reçut celui-ci, le cardinal de Luynes, le traitèrent aussi mal que l'archevêque do Sens. De nos jours heureusement, par la mise au concours de son éloge, toutes ces injustices ont été réparées.

2. C'est l'adresse que lui donne VAlmanach royal ùe iltià, p. 318, dans In liste des membres de l'Académie : « De Marivaux, rue Saint-Honoré, près de Saint-Roch. » Quanta M°**^ deTencin, elle demeurait rue et porte Saint- Honoré. — Dans cette rue habitait aussi le meilleur ami de Marivaux, Foutenelle. M''* Quinault aince nous dit dans ses Mémoires: «Je m'en fus loger dans la rue Saint-Honoré, dans une grande et belle maison. Tune des propriétés du pré.sident de Mesmcs, tout auprès de la rue de Langlade. Là logeait M. de Fontenelle. » (Tome I, p. 269.)

3. Produit très mince à une époque cù les parts (V auteur ^ assez libéralement réglées en principe (le neuvième de la recelte pour les pièces en cinq actes, le douzième pour les pièces en trois actes, déduction faite des frais journaliers du théâtre, comptés à cinq cents livres l'hiver et à trois cents Tété (arrêt de 1697), mais, en fait^ réduites à très peu de chose par le droit que s'étaient, arrogé les comédiens de s'approprier déflnitivement toute pièce dont la représentation aurait produit deux fois de suite ou trois fois en divers

MARIVAUX ET M"" DE TENCirt. U\

monlel: a Malheur à qui attend tout de sa plume! Uieii n'est plus casuel ; Thomme qui fait des souliers est sûr de son salaire; l'homme qui fait un livre n*est jamais sur de rien *. » Marivaux était d'autant moins sûr de ses moyens d'existence, qu'il ne s'en occupait jamais. En commençant un ouvrage, sa dernière préoccupation était de savoir ce qu'il produirait; s'il

temps une somme inférieure aux frais journaliers du théâtre ; — et ils avaient plusieurs moyens d'amener ce résultat. Beaumarchais entreprit une campagne des plus vigoureuses contre cet abus, qui ne disparut définitivement qu'à la Révolution. Voy. àce sujet V. Fournel, CuriosUés théâlraleSj chap. ix, et L. de Loménie, Bcaumarchaù et son temps, chap. xix.

Les registres du Théâtre -Français et ceux du Théàtre-Ilalien montrent combien les pièces de Marivaux lui rapportaient peu, surtout au Théâtre-Français. Prenons comme exemple deux pièces jouées à ce dernier théâtre : l'une, les Serments indiscrets (cinq actes), lui rapportait 269 livres pour neuf représentaiions, l'autre, la seconde Surpi^ise de r Amour (trois actes), 341 livres pour quatorze. Peut-être était-il mieux partagé au Théâtre-Italien ; si les règles de l'édit de 1697 y étaient appliquées, il dut toucher 496 1. 14 s. pour les seize représentations de la première Surprise de l'Amour et 1373 1. 4 s. pour les dix-sept du Prince travesti^ la fortune du théâtre commençant à s'établir â Tépoque (5 février 1724} où celte dernière pièce esl jouée. Nous ne pouvons affirmer cependant que l'édit fût' appliqué par les Italiens ; leurs registres, en effet, à la différence de ceux des Français, neportent pas le calcul des parts d'auteur. Ils indiquent simplement le chiffre de chacune des douze ou des quinze parts d'acteur que se distribuaient les sociétaires. En raison de la gène primitive et de l'économie de la troupe (voy. ci-dessus p. 50, n. Ij, ces parts furent de 125 1. pour la première Surprise de C Amour; pour le Prince fravesli, elles sont de 852 1. Il est peu vraisemblable que, les comptes étant arrciés tous les soirs <iprès balance de la caisse sociale, et les parts d'acteur fixées en conséquence, les comédiens appliquassent aux auteurs la règle sévère qu'ils s'imposaient à eux-mêmes. Nous pencherions à croire qu'ils appliquaient l'édit, avec frais journaliers moins élevés que pour le Théâtre-Français: leurs registres portent 120 1. de frais par soirée pour la première Surprise de V Amour ^ et 150 pour le Prince travesti, Ajoutons qu'au Théâtre-Italien les pièces de Marivaux tombaient rarement au-des<ous du minimum, tandis qu'au Français celte mésaventure leur arrivait trop souvent. Enfin, à ce dernier théâtre, une fois jouées dans leur nouveauté, elles reparaissaient rarement; aux Italiens, au contraire, elles entraient au répertoire et tenaient souvent Tafliche, seules ou jointes à d'autres.

En dehors du théâtre, les journaux de Marivaux avaient échoué. Quant a ses romans, ils n'étaient sans doute pas mieux payés par les libraires que ceux de ses confrères, Le Sage et l'abbé Prévost, qui travaillèrent toute leur vie, enrichirent leurs éditeurs et moururent pauvres.

Nous ne croyons pas être très au-dessous de la vérité en évaluant en moyenne à quinze cents ou deux mille livres dans les bonnes années, le produit que Marivaux tirait de sa plume, premières représentations, reprises, publications ou réimpressions. Pour la seconde période de sa vie, Le^bros (voy. ci-après, p. 144) ne Tévalue qu'à mille.

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