‹ MARMION SUIVI DE LA DAME DU LACChapitre 17 sur 33 · AVERTISSEMENT · texte numérisé non relu

AVERTISSEMENT

La scène de ce poème est placée principalement au voisinage du lac Katrine, dans les Highlands, on montagnes occidentales du comté de Penh, en Ecosse. Le temps de l'action comprend six jours, et les événements de chaque Jour forment le sujet d'un chant

CHANT PREMIER

Harpe du Nord, toi qui long-temps restas oisive et suspendue à l'ormeau magique, dont le propice ombrage couronne la source de Saint-f illan, tes accords mélodieux résonnaient encore au souffle de la brise, lorsque le lierre envieux est venu (/envelopper de ses festons de verdure. Harpe du ménestrel, tes cordes doiventelles sommeiller toujours? retiendras- tu long-temps encore tes doux concerts dans le silence, au milieu du feuillage qui frémit et des fontaines qui murmurent doucement ? Ne feras-tu donc plus sourire le guerrier et pleurer la jeune fille ' ?

* Voici le début d'une traduction en ?ers que sons avons essayée dejee poème, et que boqs publierons peut-être un jour :'

Harpe du If ord, poudreuse et long-temps endormie,

An bois qut de> Fillan ombragent ronde amie,

Qui remplissais les «ira de sons harmonieux,

Jutqu'à ce qui} cédant h ee lierre envieux,

De verdoyants anneaumtu fus emprisonnée,

Dormiras-tu sans fin, tristement enchaînée? F

A travers le feuillage et les flots bondissants.

Oh! n'entendrons-nous plus tes magiques accents?

Quand feras-tu sourire un guerrier sous les armes,

Ou Me&è H fcavté verser ta douces lames? etc, a, m.

Au anciens joui* de la Caladooie, ta voix ne restait pas ains i muette parmi les fêtes et les jeux, lorsque le chant d'un amour sans espoir ou d'une gloire acqu ise enflammait les cœurs les plus timides et subjuguait les plis farouches. A chaque pause du barde, ton harmonie brûlante, élevée et sublime, retentissait au loin, captivait l'attention des jeunes beautés et les chefs orgueilleux; car le double sujet de tes chants inspirés étaient les immortels exploits de la chevalerie et le regard sans tache du sese qui embellit nos jours.

Réveille-toi, noble harpe du Nord, quelque inhabile que soit la main qui ose errer sur tes cordes magiques ; réVeille-toi, quoique mon impuissance te rende à peine un faible écho de tes concerts du temps jadis, quoique je ne puisse tirer de toi que des sons durs et périssables, indignes d'une symphonie plus noble, comme celle que tu savais produire.. Mais si un cœur palpite aux accords que j'essaierai sur toi, la corde magique n'aura pas inutilement vibré. Mets donc un terme à ton silence, aimable enchanteresse, et daigne ressusciter la magie de tes airs!

# CHANT

Le cerf s'était désattéré le «orr dans le ruisseau où se jouant les pâles rayons de la lune, et il avait cherché l'ombrage des coudriers setttaires de Gienartaey . Mais lorsque le soleil eut de son fanal d'or éclairé la cime deBenVoirtich, les longs aboiements dès chiens se firent entendre suur4e chemin /ocailleux, en même temps qu'au loin retentissaient les cors de chasse et le galop des chevaux. #

Comme un chef qui entend crier la sentinelle : « Aux armes l l'ennemi asriége les munîtes, « le monarque vu panache de

boias'ôtantee agile Je sa couche de bruyère; mais ayant de prendre son essor rapide, il secoue la rosée de ses flancs; et, semblable au chef orgueilleux dont la tète haute est armée d'un cimier, il secoue,, en levant vers le ciel, son front ramèux. Un moment il regarde k vallée, tm moment il interroge la brise viciée et éeoute le brait, à mesure que la chasse se rapproche de lui, et puis, aussitôt qu'ont paru les limiers d'aranlrgarde, il franchit d'un bond intrépide le taillis, et, traversant l'espace en pleine liberté, va chercher teslandes sauvages d'Uam-Yas.

À son aspect la meute redouble ses aboiements, que répètent les échos des rochers, du vallon et des profondes cavernes ^ toute la montagne éveillée répond à ce mélange de sons divers et confus. Des centaines de limiers aboient plus fort, des centaines de coursiers précipitent leurs pas -, les cors de chasse font ouïr leurs joyeuses fanfares, et cent voix s'y réunissent de tous côtés, fatiguant de leurs cris les échos de Benvoirlich. Le daim fuit loin de ce tumulte, la femelle se tapit avec soin sous la feuillée ; le faucon, du haut de son aire, promène un œil étonné sur cette scène de désordre, jusqu'à ce que , par delà sa vue perçante, le tourbillon ait balayé la plaine. Le bruit s'affaiblit de plus en plus, l'écho meurt dans la caverne du rocher ou la cascade, et le silence se rétablit au loin dans le vallon boisé et sur la haute colline solitaire.

Le fracas de cette guerre champêtre devient moins éclatant sur les hauteurs d'Uam-Yas et dans la caverne où l'on prétend qu'un fameux géant Gt autrefois sa demeure (1); car avant que cette ttûnUçtei«Ktt'pée fût «gravie, ie sotetf était arrivé au plus haut de $a course, et plus d'un hardi cbtt&eur avait été iorcé de s'arrêter pour immr wspèrer Bon <ttwi*iortaleta&L A peins nue

moitié de la mente avait suivi la piste du cerf, tant l'ardeur à gravir la montagne avait épuisé la force de ses ennemis.

Le noble cerf se reposait maintenant sur le front méridional de la montagne, au pied de laquelle s'étendaient au loin les riches domaines du beau Menteith ; il parcourait d'un œil inquiet les monts et les prairies, les bruyères et les marécages, cherchant un dernier refuge à ses tourments, et indécis entre Locbarel et Aberfoyle. Mais plus près de lui était le vert taillis dont le feuillage se balance incliné sur le lac Achray, et s'allie aux rameaux bleuâtres des pins qui dominent les hauts rochers de Benvenue. Une fraîche vigueur lui revient avec l'espérance ; d'un pied agile et dédaigneux il foule la bruyère, dirige sa course rapide vers le Couchant, et laisse bien loin derrière lui la meute haletante.

Il serait trop long de dire combien 4e coursiers s'arrêtèrent d'épuisement, lorsque la chasse s'élança au travers de Cambus- More, et combien de cavaliers tordirent de désespoir leurs rênes à l'aspect des cimes escarpées de Benledi; combien d'autres perdirent courage sur la bruyère de Bochastle et évitèrent de remonter les eaux débordées du Teith, car deux fois ce jour-là le cerf rapide passa hardiment d'une rive à l'autre. Il y eut à peine quelques trafneurs qui, le suivant de loin, atteignirent le lac de Vennachar ; et lorsque le pont de Turk fût dépassé , le chef des chasseurs se trouva seul.

Il est seul, mais dans son zèle infatigable ce chasseur ne cesse de faire usage de l'éperon et du fouet. Épuisé maintenant de lassitude, exténué à force de courir, le dos tout blanc d'écume, le

ventre tout noir de poussière, le cerf est vivement pressé devant lui, et peut à peine exhaler un soupir pour marquer un dernier effort. Deux noirs limiers de la race de Saint-Hubert, sans rivaux par le courage, le souffle et la vitesse (2), sont sur ses pas et sur le point de le saisir dans ce combat désespéré; la longueur d'une lance est la distance qui les sépare de lui ; ils brûlent d'étancher sur lui leur soif sanguinaire; ils ne sauraient le serrer de plus près, lui non plus ne saurait s'éloigner davantage. Ainsi le cerf et les limiers arrivent sur les bords du lac entre le précipice et le taillis, entre les bois et le rocher.

vni.

Le chasseur, qui remarque cette haute montagne et l'extrémité occidentale du lac solitaire, se flatte que le cerf, obligé de reculer devant ce rempart énorme, reviendra sur ses pas. Déjà, glorieux de sa prise, il a mesuré des yeux les cornes superbes qui lui ceignent le front ; il retient son haleine pour sonner le coup de mort et le cri de ralliement de la meute ; il a tiré son coutelas pour porter le dernier coup (3) ; mais au moment où il se préparait à tomber sur lui comme la foudre, le bras déjà levé et l'éperon tout sanglant... le cerf rusé évite le choc, et tournant du côté opposé du rocher, il prolonge dans une vallée profonde, échappe bientôt à la piste des chiens et du chasseur, et va chercher un refuge solitaire dans le réduit le plus sauvage d'une plus grande vallée 1 . Là, dans une couche étroite, sous d'épaisses broussailles, qui répandent sur la tête la fraîche rosée et les fleurs sauvages, il entend les chiens qu'il a déconcertés, leurs aboiements retentissent parmi les rochers qui seuls y répondent.

l Trosachy dit le texte, mot écossais désignant une grande vallée resserrée entre denx montagnes, à. m.

|8i LA DAME DÛ LAC.

Le chasseur a rappelé ses chiens pour te exciter de nouveau à la piste du cerf-, mais, trébuchant dans le vallon escarpé, Tardent coursier s'abat tout à coup. Le cavalier, impatient, s'efforce en vain dé le relever en le piquant de l'éperon et le serrant du mors ; le pauvre animal a terminé sa tâche, et étendu ses jambes raides pour ne plus se relever. Alors, ému de pitié etdè regrets, il se lamente sur son cheval expirant « Je ne pensais guère, dit-il, lorsque pour la première fois je te guidai sur tes rives de la Seine, je ne pensais guère, ô mon coursier sans rival, que l'aigle des montagnes d'Ecosse se nourrirait un jour de tes membres agiles. Maudite soit la chasse, maudit soit le moment qui me coûte ta vie, ô mon coursier chéri ! »

Son cor résonne à travers le vallon pour rappeler ses chiens d'une vaine poursuite. Ceux-ci, boitant et d'Un pas ralenti* reviennent tout inquiets derrière leur maître dont ils pressent les talons, la queue tombante et la tête baissée. Mais tandis que dans la gorge étroite du vallon se prolonge la note enflée du cor, le hibou tressaille et sort de son rêve, l'aigle répond avec un cri aigu : les clameurs sont portées de toutes parts, et les échos les reproduisent vingt fois, comme un orage prêt à crever. Le chasseur a accélérésa marche pour rejoindre ses compagnons dujour; mais souvent il s'arrête et se détourne, tant le chemin qu'il parcourt lui paraît bizarre, tant les scènes qu'il a sous les yeux lui semblent merveilleuses.

Le soleil couchant déroulait ses vagues d'or et de pourpre sur le vallon silencieux, et inondait d'un océan de feu le pic doré et le roo escarpé ; mais aucun rayon ne powait descendre pour

CttANtL |«

éclairer le* ténébreuses ravines où serpentait le sentier caché sons d'épais ombrages, soit autour de maintes roches pyramidale* <joi se projettent abruptement sur la vallée , et dont la pointe Alt sdâVéiit sillonnée par là foudre, soit sur les flancs de taasèes iso* lées, boulevarta naturels, énormes et haute comme ht tour <Jui élevait se* constructions présomptueuses dans la phdne deSennar 4 : Les rochers, dans leur bizarre entassement, contemporains du monde, étaient taillés en forme de tourelles, de dômes ou de dentaux, on bien semblaient, dans leur appareil fantastique, des coupoles ou des minarets, de» clochers de pagode ou des mœqoées de l'architecture orientale. Ces châteaux naturels et déserti avaient toutefois leurs ornements et leur bannière, eat de leurs fronts crevassés se balançaient, mt d'immenses précipices, les ver* tes guirlande» de la rose sauvage, étinoektfttes des gouttes de la rosée, tandis que mille arbustes grimpants agitaient ledrs feuillage* variée au souffle bienfaisant de la brise du soir.

La prodigue nature a semé en ces lieux, librement et au loin, tontes les plantes et les fleurs, enfants de la montagne : ici l'églantier embaume l'air - 7 là F aubépine et le cotfdrief eàtreftéîetit leurs rameaux ; la pâle prtoevèfe et ta violette *** ffetffM* d'azur trouvent un étroit abri dans les fentes du rocher ; la digitale et la solane, Tune et l'autre emblème du châtiment et de l'orgueil, groupent ensemble leurs semftres couleurs avec le» tehtfés qu'offrent les roehers battus par les orages ; le betfleau et le peuplier balancent leurs tremblante rameauxà chaque soriffle du vent; plus haut le frêne et le chéfce robuste enfoncent leurs racines et jettent Vanttre dans les infractuosifés du rocher; ptes haut encore, le p«a soblkbe projette se» tr«*e déchiré et agite fréquemment ses glorieux ramfeauxsur le faite même des roeher» sillonnés de

I Toar de Babel. A. M.

la foudre :il semble les porter vers on ciel rétréci. Enfin, au des* sus de ces arbres nains ou géants qui réfléchissent l'éclat éblouissant du soleil, et où se balancent des torrents de lumière, l'œil du voyageur découvre avec peine, à travers le mobile feuillage, l'azur délicieux d'un beau ciel. L'ensemble de cette scène merveilleuse et sauvage a tout l'air d'une magie ou d'un songe.

Plus loin au milieu des taillis, commence à s'échapper un faible ruisseau calme et resserré, offrant à peine dans son lit étroit un champ libre à la canne sauvage et à sa famille empressée de s'y baigner. Cette onde argentée se perd un moment sous un épais taillis où elle serpente, pour reparaître bientôt plus abondante, et permettre aux énormes rochers et aux collines boisées de se réfléchir sur son miroir bleu foncé; et plus loin, à mesure que le chasseur s'avance, son œil voit le ruisseau grandir de plus en plus, et se diviser en deux canaux ou lits, pour entourer deux monticules rocailleux et couronnés d'arbustes ; monticules qui, ceints par le cristal limpide, semblent flotter comme un château enveloppé deson fossé plein d'eau. Lesflots, continuant à grossir, établissent une séparation avec ta montagne, et forment de ces deux montagnes autant de petites tles isolées.

Et maintenant l'œil pénétrant du voyageur ne découvre aucun sentier pour sortir du vallon, à moins qu'il ne gravisse d'un pas prudent les bords d'un précipice qui se projettent au loin. Les fortes racines du genêt lui servent d'échelle , les branches du coudrier lui prêtent leur aide; il atteint de la sorte la pointe aérienne du roc, d'où il découvre dans le bas le lac Katrine , brillant aux rayons du soleil couchant comme une plaque polie d'or massif. Toute l'étendue de terrain qu'occupe le lac se montre à

ses regards avec ses promontoires , ses baies, ses criques et ses îles, brillant d'une teinte pourprée au milieu des flots une lumière plus vive et les montagnes qui se déploient comme des géants gardiens d'une terre enchantée. Bien haut, vers le Sud, l'énorme Benvenne se projette sur le lac en masse confuse , de rochers , d'élévations boisées et de monticules sauvages , semblables aux débris d'un monde primitif. Une sombre forêt s'étend sur ses flancs en ruines et couronne sa cime blanche déneige, tandis que, vers le Nord, Benvenue égare dans les airs son front sublime et décharné.

L'étranger promène du haut du promontoire des yeux ravis et étonnés. « Quelle scène magnifique , dit-il , quelle scène faite pour la pompe d'un prince , ou l'orgueil de l'Église ! Que j'aimerais voir sur ce vaste sommet une tour seigneuriale ! Dans ce frais vallon , la demeure d'une séduisante beauté, et plus loin, au milieu de cette prairie , les tourelles d'un vieux cloître ! Combien gaiement le son du cor de chasse résonnerait sur le lac pour censurer la lenteur de l'aurore à ouvrir les portes de l'Orient ! Combien il serait doux le soir d'écouter le luth d'un amant qui soupire quand le bocage est tranquille et muet ! Combien encore, au moment où la lune baignerait son front dans cette onde argentée, combien serait solennel le bourdonnement lointain de la cloche des matines, dont le pieux carillon éveillerait, là bas, dans cette île solitaire, un vénérable ermite au fond de sa cellule, pour qu'à chaque tintement de l'airain il pût laisser descendre un grain de son rosaire!... Le cor, le luth, la cloche, tout enfin appellerait à l'envi l'étranger à un festin d'ami comme à un gîte hospitalier.

Alors, sans doute, il serait doux de s'égarer ici! Mais à présent, maudit soit le cerf trop agile; il faudra, comme le même

çrpièe maigre et pauvre dont je parlais toutrà-l'heure, il faudra pie contenter de ce que m'offrira ce soir le taillis : un banc de mousse jne servira de couche, un vieux chêne sera mon seul abri. Toutefois prenons patience ; la guerre et la chasse ne nous lais- §efôt guère le choix d'un asile ; une nuit (Tété passée sous le dôme yçrdoyapt $& forôto n'est qu'une partie de plaisir jusqu'au lendemain matin ; mais les hôtes de ces déserts sont peut-être plus à éviter qu'à rechercher : tomber au pouvoir des maraudeurs de ces montagnes serait pire que de perdre son cheval ou le cerf (4). Me voilà seul ici. . . le son de mon cor va peut-être attirer quelque traînard de la troupe des chasseurs; ou bien , si le pire arrivait , ce n'est point la première fois que j'aurai tiré mon coutelas de son fourreau.

Mais à pçine a résonné son cor que soudain , tressaillant à ce bruit, une damoiselles'élançant de dessous un vieux chêne penché sur le rocher de la petite île, conduit dans la baie un esquif léger qui sillonne avec grâce les eaux du promontoire , soulève une vague presque invisible qui vient baigner un saule pleureur , et caresser avec un doux murmure un lit de cailloux aussi blanc que la neige. La barque avait touché celte rive argentée au moment où le chasseur changea de place, et il se tint caché au milieu des fougères pour observer cette dame du lac. La jeune fille s'arrêta, comme si elle espérait saisir encore le lointain : la tête levée^ l'œil fixe et l'oreille attentive , les cheveux flottant sur ses épaules, et les lèvres légèrement entr'ouvertes, telle en un mot qu'on nous représente une beauté grecque moulée par le ciseau d'un Phidias, elle semblait attendre quelque chose en écoutant, et on l'eût prise pour la naïade gardienne de ce rivage.

Noa, jamais 1$. ciseau athénien itf créa une nymphe , une

naïade ou une grâce, d'une UiUe plus élégante et d'un aspect plus enchanteur I L'ardeur du soleil avait teint légèrement ses joues d'une couleur rembrunie , l'exercice de l'aviron , qui était pour elle un jeu, un plaisir court et frivole, les avait aussi empreintes d'un brillant incarnat , et servait à dévoiler le gonflement plus rapide de son sein d'albâtre. Aucune leçon de l'art des grâces n'avait accoutumé sas pas à une mesure réglée , et cependant jamais pied plus léger et plus alerte, ne foula la bruyère fleurie et humide de rosée. La fleur, après avoir été pressée sous ce pied souple et aérien, relève sa tête comme si rien ne l'avait touchée. Le langage de cette belle, c'est celui des montagnes ; les sons de sa voix argentine sont si doux et si purs que celui qui l'écoute retient son haleine pour l'entendre.

Tout en elle annonçait la fille d'un chef calédonien ; son soood f de satin, son plaid * de soie, son agraphe d'or, révélaient une pareille naissance. Rarement un snood s'égara au milieu d'une chevelure aussi abondante, et dont les boucles noires éclipsaient la couleur de l'aide du corbeau ; rarement un plaid aussi modeste enveloppa une gorge aussi belle; et jamais agrafe n'enchaîna les plis d'un manteau sur un cœur plus tendre. Pour deviner la douceur et la vertu d'Hélène , il suffisait d'observer son regard. Le lacKatrine, sur son miroir d'azur, ne réfléchit pas plus purement les richesses verdoyantes de ses bords , que les regards ingénus de cette belle n'exprimaient les chastes mouvements de son cœur. On distinguait dans son œil noir la joie vive et légère , la bienveillante pitié , l'amour filial , l'humble piété , sœur de la prière , ou la juste indignation des enfants du

1 Snood, ou snoidy ou snude, mot écossais pour désigner le ruban dont les jeunes B!1bs tierces nouant leurs ctaeyeirx. a. M.

% Manteau écossais de UrUn, étoflfe rayée, a. m.

Nord au récit d'une injure. Un seul sentiment était dissimulé par elle avec une fierté virginale , sentiment non moins pur que la flamme. . . ai-je besoin de le nommer ?

Impatiente de voir le cor silencieux , sa voix s'élève sur la brise : Mon père , » s'écrie-t-elle , et les rochers d'alentour se plaisent à répéter de si doux accents. Elle écoute , et nulle réponse ne lui vient... « Malcolm, serait-ce le son de ton cor? » ajouta-t-elle; mars ce nom fut prononcé avec moins de hardiesse, et l'écho ne put le saisir. « Je suis un étranger, » dit le chasseur, ^avançant du milieu des noisetiers dont il avait cherché l'ombrage. ,La jeune fille alarmée éloigna d'un rapide coup de rame le léger esquif du rivage , et lorsqu'elle fut à une certaine distance , elle serra plus étroitement le plaid qui lui couvrait le sein. Ainsi le cygne effrayé tressaille à l'aspect d'un ennemi , et agite les plumes de ses ailes dressées. Sauve alors, quoique troublée et surprise, elle s'arrêta pour considérer l'étranger , dont la forme et le regard n'étaient point de ceux que les jeunes filles ont coutume de fuir.

Le temps avait légèrement imprimé sur son visage l'empreinte de la maturité sans éteindre le feu et la franchise de la jeunesse: La gaieté et la bonne humeur y brillaient avec la volonté d'agir et le courage pour oser. Son œil était vif et prompt à s'enflammer, soit d'un amour soudain ; soit d'un courroux terrible ; ses membres robustes étaient formés pour de rudes exercices ou des combats audacieux ; et quoique vêtu en simple chasseur, et ne portant d'autres armes que son épée , son mâle aspect annonçait un cœur fier, un orgueil martial, comme s'il avait porté le casque d'un baron et foulé le rivage , le corps ceint d'une brillante ar-

CHANT I. ta*

mure. Insistant peu sur la nécessité où il se trouvait d'obtenir l'hospitalité, il demanda sa route en termes flatteurs et courtois,' et il parut, au son de sa voix et 90 geste qu'il fit, moins accoutumé à supplier qu'à commander.

xxn.

La jeune fille regarda l'étranger, et rassurée enfin, elle répondit que les châteaux des montagnes d'Ecosse étaient toujours ouverts aux voyageurs égarés. « Ne pensez pas , ajouta-t-elle , que vous veniez inattendu dans cette île solitaire où je fais ma demeure -, avant que la bruyère eût perdu la rosée ce matin, une couche était déjà préparée pour vous ; la cime pourprée de cette montagne nous a fourni le ptarmigan 4 et le coq de bruyère , et nos vastes filets ont balayé le lac pour vous offrir le repas du soir. » — « Mais je prends le ciel à témoin, aimable vierge , dit-il , que votre courtoisie se trompe; je n'ai aucun droit à ce bon accueil promis à l'hôte que vous attendez. Je suis un étranger que le hasard a poussé dans cette solitude ; j'ai perdu mon chemin , mes

amis, mon coursier, et, auparavant, croyez-moi, je n'ai jamais respiré l'air de ces montagnes : à l'aspect romantique de ce lac , j'ai rencontré une fée sur une terre de féerie. »

xxm.

« Je crois volontiers, reprit la jeune fille en ramenant son léger esquif vers la rive , je crois bien que jamais vos pas n'avaient foulé jusqu'à ce jour les bords du lac Katrine; mais cependant hier au soir le vieux Allan-Bane prédit votre prochaine arrivée : c'est un bardeaux cheveux blancs dont l'œil prophétique eut une vision de l'avenir (5). Il vit votre coursier gris pommelé tomber sans vie sur les bouleaux ; il nous a dépeint exactement votre forme et votre air , votre costume de chasseur en drap vert de

i Espèce de coq de bruyère blanc, à. M.

|4iiocto» ce corps de chasse si noblement décoré, cette garde et cette poignée de votre glaive recourbé , votre toque surmontée d'une plume de héroa , et vos deux limiers si noirs et si farouches. Il a lui-môme commandé que tout fût prêt pour accueillir un hôte de distinction^ mais j'avais ajouté peu de foi à sa prophétie, et je croyais tout à l'heure avoir entendu le cor de chasse de mon père, dont les échos renvoyaient les sons sur le lac. »

L'étranger sourit « Puisque je viens ici en chevalier errant , et annoncé par un prophète vénérable et cher, et destiné sans doute à quelque entreprise hardie, j'affronterai gaiement les plus* grands périls ppur obtenir un seul regard de ces beaux yeux. Permettez-moi, en attendant > de guider sur le lac votre barque enchantée. » La jeune fille retint un sourire malicieux en voyant le chasseur tenter un exercice auquel il n'était point accoutumé, car sa noble main auparavant avait peut-être rarement saisi un aviron. Toutefois , d'un bras vigoureux il fendit l'onde , et fit voler la nacelle sur le lac. Les deux limiers suivirent par derrière, la tête hors de l'eau 9 et se plaignaient en aboyant. La ramené brisa pas long-temps le miroir azuré et obscurci du lac ; ils atteignirent promptement le rocher de l'île , et purent amarrer la nacelle au rivage.

L'étranger parcourut des yeux la rive. Le taillis était si touffu que nul chemin, nul sentier n'indiquait la trace d'aucun pas humain; ta jeune fille des montagnes indiquait tout à coup un chemin raide et inespéré dont il fallait suivre les sinuosités à travers le feuillage, pour arriver à une étroite prairie où le saule pleureur et le bouleau penchaient leurs branches mélancoliques. C'est là qu'il! chef avait construit un rustique asile pour servir de retraite à l'heure du danger (6).

Citait une maison assois grande , nais d'usé architecture et d'tiM distrflwtion étiwges 5 la m^

à cotte construction tous les matériaux qui s'étaient présentés. Dépouillés de leurs branches, le tronc nu etgroaaèremeat équarrî par la hache, le cbéne robuste et le frêne enlevaient pour tonner de hautes murailles. La mousse , l'argile et le feuillage s'étaient combinés pour fermer tout accès aux vents à travers les fentes ou crevasses. Deux jeunes pins entrecroisés servaient dans leur Ion* gueur de soliveau, et supportaient la grossière toiture formée de bruyère flétrie et de réseaux desséchés. A l'est, vis-à-vis la pelouse, on voyait un portique soutenu par des colonnes naturelles, c'esti-djre par les troues verts des ifs de la montagne , auxquels la main d'Hélène avait entrelacé la vigne et le lierre d'Ida , la clématite , fleur chérie qui se vante du beau nom de berceau des vierges» et toutes les plantes qui pouvaient supporter l'air plus vif et plus pénétrant du lac Katrine. La jeune fille s'arrêta un instant sous ce péristyle , et dit gaiement à l'étranger : « Recoin* mandez-vous *u ciel et à Notre-Dame avant d'entrer dans ce nalais enchanté. »

« Aimable guide, vous êtes mon espoir, ma providence et mon appui : je vous suivrai. » U franchit le seuil, et le bruit d'un acier rude et redoutable le saisit à l'instant. La flamme du courage reluit sur son front; mais il rougit bientôt de cette vaine alarme en apercevant sur le plancher la cause du bruit qui l'avait frappé , e'caMhdire une épée nue et échappée du fourreau, qui était sus* pendue négligemment sur un bois de cerf? car, en ce lieu, les «kiiraUtes étaient décorées de tropbéesdes combats et de lâchasse * i4unbeucUsr»mcor 9 uoehaehed'armesyunépie^delargea

m LA DAME DU LAC.

claymores , des arcs et des flèches mêlés en abondance à des dépouilles de sangliers ; là une tête de loup qui semblait grincer encore des dents comme à l'instant de sa mort ; et la fourrure d'un chat sauvage ornant le front de l'élan, ou s'étendatot comme un manteau sur les cornes d'un bison; plus loin des bannières tachées de sang ou noircies de poussière , des peaux tigrées de daim formant , avec la fourrure de là loutre et du marsouin , la sauvage tapisserie qui décorait la Salle rustique.

L'étranger surpris regarde autour de lui , et relève ensuite l'arme qui était tombée. Il est peu de bras dont la force musculaire aurait suffi pour la tenir suspendue horizontalement. « Je n'ai connu, dit-il en maniant ce glaive, je n'ai connu qu'un seul mortel dont le bras vigoureux pût porter aisément une arme pareille. » Hélène soupira, sourît ensuite, et répondit en ces mots : « Vous voyez l'épée du chevalier gardien de ce séjour ; elle est aussi légère dans sa main qu'une baguette de coudrier dans* la mienne. La haute stature de mon père pourrait rivaliser avec celle de Ferragus et d'Ascapart (7). Mais, en l'absence du géant , ce château n'est maintenant habité que par des femmes et de vieux domestiques. »

La maîtresse survint. C'était une dame d'un âge mûr et pleine de grâces. Sa démarche aisée , son port majestueux eussent été défigurés dans la cour d'un prince. La jeune Hélène la reçut comme une mère, avec plus d'égards toutefois qu'on en accorde à des parents. Elle fit à l'étrangère un accueil bienveillant et plein de courtoisie , en y joignant tout ce que les droits de l'hospitalité peuvent réclamer , mais sans lui demander sa naissance ni son nom (8). Tel était alors le respect pour un hôte, que l'en-

nemi le plus à craindre pouvait s'asseoir au banquet du maître d'un château , et repasser le seuil de sa maison après le festin , sans qu'on lui eût fait une seule question. Enfin l'étranger se nomme : c'était le chevalier du Snowdoun , James Fitz- James. Seigneur d'un héritage stérile, que ses braves ancêtres avaient à grand'peine conservé d'flge en âge par leurs bonnes épées; son père avait succombé dans ses fâcheuses querelles , et lui-même , d'après la volonté de Dieu, fut souvent obligé de tirer Pépée pour conserver ses droite. Il avait ce matin , avec le cortège de lord Moray, poursuivi à la chasse un cerf léger sans avoir pu l'atteindre ; il avait devancé ses compagnons, manqué le cerf, perdu son bon coursier et dévié de son chemin.

Le chevalier à son tour aurait bien désiré demander le nom et le rang du père d'Hélène : la tournure de la plus âgée des deux dames faisait assez connaître qu'elle avait vu les cités et les cours. Hélène aussi , quoique montrant dans son air la simple grâce d'une fille des champs, annonçait par son langage , ses gestes , ses traits et sa prestance , qu'elle était d'une noble origine. H serait bien rare de trouver dans un rarg moins élevé de semblables manières, un air aussi gracieux , un esprit aussi prévenant. La dame Marguerite écoutait dans un grave silence les idées que lui suggérait le chevalier du Snowdoun ; ou Hélène, par une innocente gaieté, savait poliment éluder ses questions. «Nous sommes des magiciennes, disait-elle , nous habitons les vallées et les coteaux, onduleux, loin des châteaux et des cités ; nous remontons contre le courant des fleuves , nous voyageons sur les ailes de l'orage, nous répandons nos sortilèges sur les chevaliers errants. Tandis que d'invisibles ménestrels touchent leurs harpes sonores, voici comment nous répétons nos accords enchantés. » Elle chanta, et toujours une harpe inaperçue comblait avec sa mélodie les intervalles du chant (9).

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