‹ MARMION SUIVI DE LA DAME DU LACChapitre 18 sur 33 · CHANT D'HÉLÈNE · texte numérisé non relu

CHANT D'HÉLÈNE

Soldat, reposeMof» tes combat» sont fini* ; Dors 4a sommeil dont rien ne trouble 1* dnréo, Et cesse de rêver la bataille livrée.

Et les périls du jour à ceint de l'ombre unit.

Datte le palais enchanté 4e notre toi Une main douce et que nul œil ne vit T'apprêtera d'une couche tranquille I» iim» frai* qw la v«r» chérît.

De gais accords vont flatter ton oreille, Et tous les sens que le calme assoupit Vont savourer Pitrtistble mtrveinev

Soldat, repose-toi, tes combat» sent fais }

Dors du sommeil dont rien n'interrompt la durée,

Et cesse de rêver la gloire aventurée.

Et les périls du Jour à ceux de l'ombre unis.

Nul âpre son n'effîraîra ton oreille ; Plus de bruit d'arme ou de coursier fumant, De coitom—tt e« de eiaireat sonnant, Ou d'escadron que le combat réveille.

Hais Palofltffte an fifre matinal, En s'animent an letenr do l'aurore* Du sein des champs pourra monter encore t A u haut de» afoten soft rot musical,

Quand du matai* qui de joncs se couronne*

L'aigre butor et s'élève et bourdonne.

Nul cri de garde* ici ne s'entendra,

Nul fie? coursier, ici ne hennira,

Nul clan fameux que la gloire aiguillonne,

NufreKaéroBd»srà%otBeff*fflfra.

Elle fit une pause, et rougissant, potrf faire plaisir àr l'étranger, eontinua ses chants mélodieux , qui, de- ses lèvres gracieuses , coulèrent en vers* improvisés.

Continuation du chant.

Repose-toi, chasseur, ta chasse est terminée ; Quand no* enamesi assoupissant»

Assiègent à l'envi tes sens, Ne rêve point, endors ta destinée;

Car «yec l'aube aux rayoni blanchissants

Le son dea cors retentissants Annoncera ta nouvelle journée. *

Don, car le dans en son gtte est tapi; Bon, le limier t'est loi-môme assoupi ; Dors, sans rêver comment est confinée La peur du cerf «m un sectes abri.

Repose-toi, chasseur, ta cnasse est terminée; Ne songe point au lever du soleil, Car d*s Paarorea» huneios ramenée,

Nulle Toix spontanée Ne bâtera ton paisible réveil.

On quitte la salle, l'étranger reste seul ; la bruyère de la montagne est étendue pour lui former une couche légère sur laquelle avant lui plus d'un chasseur avait reposé ses membres fatigués et rêvé à ses amusements dans la forêt. Mais c'est en vain que la fleur de bruyère exhale autour de lui son parfum des collines : le charme d'Hélène avait trompé, aux dépens de son repos, la fièvre de son cœur agité; l'image de ses périls , de ses peines et de ses malheurs lui revient sans cesse au milieu de ses rêves ; tantôt son coursier tombe abattu dans la fougeraie. Tantôt sa barque s'abîme sous les eaux du lac ; un moment il est le guide d'une armée en déroute, son étendard est renversé , son honneur est perdu; ou bien, puisse le ciel éloigner de ma couche le fantôme le plus odieux de la nuit! les souvenirs de la jeunesse se représentent à sa pensée, avec les pièges tendus à sa confiante sincérité ; échange de nouveau son cœur avec des amis qui l'ont trompé depuis long* temps; ils reviennent les uns après les autres , les indifférents , lés perfides et ceux qui ne sont plus ; leur main est chaude , leur front est riant comme s'ils n'étaient partis que d'hier. A cette vue, un doute pénible l'abuse un moment ; il se demande si ce qu'il voit est faux ou vrai, si la mort ou la perfidie sont un rêve , et si tout n'est qu'illusion pour loi

Enfin il croit se promener dans un bocage avec Hélène etlui parler d'amour ; elle l'écoute en rougissant et avec un soupir ; il la presse d'affectueuses paroles : ses espérances sont presque arrivées à leur comble. Il cherche à saisir la main qu'Hélène lui abandonne, il ne saisit qu'un gantelet de fer : le fantôme a changé de sexe ; un cimier brille sur sa tête ; sa taille gigantesque s'est lentement développée, son front est sombre et ses yeux: menaçants ; son visage pâle , farouche et chargé de rides porte cependant la ressemblance d'Hélène. Le chevalier s'éveille, et, tremblant d'effroi , évoque la vision nocturne* Les tisons mouvants du foyer étaient rouges encore et jetaient par intervalle une lugubre clarté, qui montrait à demi et cachait de môme les bizarres trophées du château. L'étranger attache sur eux sa vue , et découvre une lourde épée suspendue sur sa tête , et une foule de pensées se pressent dans son esprit , se chassant l'une l'autre , jusqu'à ce qu'enfin, pour écarter ces lugubres visions,* il se lève et aille chercher la pure clarté de la lune.

La rose sauvage , l'églantier et le genêt exhalaient à l'entour leurs riches parfums. Les bouleaux répandaient leurs larmes odorantes, et le tremble sommeillait sous le calme de la nuit ; la lumière argentée de l'astre des montagnes se jouait sur la paisible étendue de l'onde... Quel cœur d'airain aurait pu résister à un repos si doux ? Le chevalier en éprouva toute la puissance , et laissa échapper de son cœur ces paroles : « Pourquoi donc retrouvé-je à chaque pas quelque souvenir de cette race exilée ? Ne puis- je rencontrer une vierge des collines que je n'y voie les traits d'une Douglas?. Ne puis-je voir une épée écossaise qu'elle ne soit portée par le bras d'un Douglas? Ne puis-je avoir un songe

fébrile que Douglas n'y soit toujours présent... ? Je ne yeux plus rêver... Une volonté ferme ne saurait même être domptée au mi* lieu du sommeil . . . Achevons nos prières de minuit , essayons de dormir et cessons de rêver. Le chevalier répéta son rosaire, confiant au ciel ses prières et ses vœux, puis il Gnit par goûter le repos, jusqu'au moment où le coq de bruyère fit retentir son cri perçant, qui annonçait le retour de l'aurore sur la montagne de Benvenue.

fft8 LA DAME MI LAC.

CHANT SECOND

rtu.

CHANT

Dès l'aube matinale le coq de bruyère ajuste son aile noire ; c'est le retour de l'aube qui accélère le chant joyeux de la linotte volage. Tous les enfants de la nature sentent avec le jour nouveau se ranimer en eux les sources de la vie ; et pendant que la barque légère glisse là bas , en s'éloignant de l'île et emportant l'étranger qui s'enfuit avec elle, l'influence propice du matin inspire la harpe du ménestrel aux cheveux blancs (1) , et doucement sur le lac on entendit tes chants mêlés aux sons de ton poétique instrument, ô toi , noble vieillard, Allan- Bane, accablé d'années.

CHANT

L'aviron moins rapidement Fait jaillir l'écume de Ponde; Le lumineux bouillonnement, Que sur la mer vaste et profonde Cette chaloupe en ce moment Forme en sa course vagabonde, Fuit, disparait moins promptement Que les mortels do leur mémoire N'effacent la rapide histoire Des bienfaits dont le sentiment Compose sa plus belle gloire.

Vogue, étranger, prends ton essor Vers cette rive salutaire ; Et, si tu peux, oublie encor ta paix de Nie solitaire.

CHANT IL IW

Obtiens an haut rang chei le» rois, Et les nobles faveurs des armes, Le prix du vainqueur an tournois, Où la beauté dans tons ses charmes, Des braves affamés d'alarme* Voit multiplier les exploits.

Que ton coursier te soit fidèle ; Que ton ami, sûr et constant, Des amis l'offre le modèle ; Bt jusqu'à ton dernier instant, Entre l'élude qui t'est chère Et les plaisirs de l'amitié, Oublie eacor dans ta pitié La paix de 111 e solitaire.

Suite du chant.

Mais sous le midi dévorant,

Si tu vols la serge rayée,

Du voyageur au loin errant

Cacher la misère effrayée ;

Et si, le courage mourant,

Le soupir étouffé, l'œil pâle,

Le front desséché par le haie,

Il redemande en expirant

Le doux chez-soi de la montagne,

Alors, alors, cher étranger,

Dans la douleur qui l'accompagne.

Hâte-toi de le soulager,

Te .ressouvenant que. naguère

Toi, voyageur, vins partager

La paix de Hle solftaire.

Ah ! si, des» ton sort fegitiC,

En butte à la cruelle envie, ,\

Sur cet océan de la vie

L'otage toise ton -esquif,

Et si vainement ton courage*

Ainsi que ton bras diligent,

Combat eous. un astre changeant,

Malheur, besoin, exil, outrage ;

Ne donne aucun soupir, crois-moi,

Aie fortune et légère, .

Aux cours ingrates et sans foi,

Mais yiens oh l'amitié sincère

Et son souris consolateur

T'offrent sous le toit du pasteur

La paix de Pile solitaire. . ..

Au moment où ces accords expiraient sur les flots, la nacelle atteignit le rivage opposé, et, avant de poursuivre sa route, l'étranger jeta un regard languissant sur le lac, où il put à son aise reconnaître le barde appuyé contre un arbre sillonné de la foudre, miné, blanchi et usé comme lui par le temps. Livré à ses méditations poétiques, le ménestrel levait son front vénérable vers le ciel, comme pour demander au soleil levant une étincelle de sa flamme divine 1 . Sa main, posée sur les cordes de la lyre de sa harpe , semblait attendre le rayon qui devait l'éveiller ; i 1 se tenait immobile comme ceux qui attendent leur sentence f italc ; tout était d'un calme si grand qu'il semblait que la brise n usât point soulever une seule boucle de sa chevelure argentée. Il semblait même que la v t eut abandonné avec le aerniei so \ qu'avait rendu sa harpe fatidique.

Sur un rocher tapissé de lichens sauvages était assise auprès de lui la jeune Hélène, qui l'encourageait d'un sourire. Ce sourire venait- il de ce qu'elle apercevait le cygne majestueux voguan légèrement sur le lac, tandis que l'épagneul de la une fille aboyait de l'autre rive et n'osait la rejoindre? Dites-le moi, jeune fille qui le savez; dites-moi pourquoi les joues d'Hélène viennent d'emprunter l'incarnat de la rose?... ubliez , oubliez , chaste fidélité! peut-être la jeutte fille souriait-elle de voir le chevalier lui adresser en s'éloignant un regret d'adieu, s'arrêter, et se retourner pour le renouveler encore ; et vous, beautés aimables,

avant de condamner l'héroïne de ma lyre, montrez-moi celle qui dédaignerait de regarder avec orgueil une semblable conquête !

i Imitation d'un yers de Claudien dans sa pièce du Phénix, A. m.

Tandis qu'il s'éloignait lentement du rivage, Hélène faisait semblant de ne point le remarquer -, mais lorsqu'il se fut avancé dans la clairière, elle lui fit un signe d'adieu plein de courtoisie, et, depuis , le chevalier souvent répéta que jamais, dans les prix qu'il avait remportés au tournois, il n'avait éprouvé une joie plus vive, bien que ces prix eussent été décernés par la beauté la plus brillante de parure et de candeur, tant ce simple adieu l'avait touché. Maintenant, guidé par un fidèle montagnard et ses deux chiens à ses côtés, il part, il s'avance, et la jeune fille le regarde, l'épie encore à mesure qu'il s'éloigne -, mais lorqu'elle a cessé de l'apercevoir, elle s'adresse en secret ce reproche : « Et ton Malcolm ! fille égoïste et vaine ! Malcolm n'eût pas écouté comme toi nonchalamment ces douces phrases de la langue du Sud ; Malcolm n'aurait point ainsi attaché ses regards sur d'autres pas que les tiens. Réveille-toi, Allan-Bane, s'écria Hélène, en s'adressant au vieux ménestrel qui se trouvait à ses côtés ; arrache-toi à ton doux songe ! je donnerai à ta harpe le sujet d'un chant héroïque, et je t'enflammerai par un noble nom ; exalte la gloire des Grœme (2)! » A peine ce mot était-il échappé de ses lèvres, que la vierge timide rougit } car le jeune Malcolm Grœme était regardé comme la fleur de son clan, dans les châteaux et à la cour d'Ecosse

Le ménestrel éveilla sa harpe... Trois fois s'élevèrent les préludes guerriers bien connus au rivage du lac, et trois fois leur héroïque-et fière harmonie expira en un mélancolique murmure. «C'est vainement, ô noble fille, dit le vieillard en croisant ses. bras, c'est vainement que tu m'ordonnes d'éveiller ma lyre, quoique toujours elle ait été accoutumée à t'obéir. Hélas ! une main plus puissante que la mienne a monté ma harpe et mesuré ses

accords ! Je touche les cordes de la joie, mais elles répondent par des notes de malheur et de deuil ; la marche* glorieuse des vainqueurs s'évanouit dans les lamentations de la mort. Oh ! si du moins ce chant funèbre ne prophétisait que ma seule fin ! Si, comme le disaient les bardes, mes ancêtres, cette harpe, dont jadis saint Modan (3) fit sentir le pouvoir, à le privilège de prédire le sort de son maître, je me redoute plus le présage qui doit être si fatal au ménestrel 1 .

vin.

«'Mais, hôlas ! chère Hélène, ainsi elle soupira la yeïlle du jour où s'éteignit ta pieuse mère; tels furent les sons qu'elle rendit lorsque j'essayai de répéter un lai d'amour ou de guerre. H survint des accords lugubres qui troublèrent cette Tête, et qui, désobéissant à mon appel, résonnèrent à travers les voûtes sombres du château de Bottnvell, avant que les Douglas précipités Ters leur propre ruine Hissent exilés de leur séjour natal (4). Oh !^t cependant quelque malheur plus grand doit atteindre la maison de mon maître, ou si une destinée cruelle menace la belle Hélène, harpe funeste, aucun barde n*osera plus désormais te demander des accords de triomphe ou de joie : après un court et dernier chant consacré à la douleur, tes cordes brisées couvriront, éparses, le sol où ton maître dormira du sommeil éternel ! »

Hélène, pour le consoler, lui répondit : « Calme-toi mon vénérable ami, apaise les craintes de l'Age ;'tu connais tous les sons que la harpe a rendus, ou que la cornemuse a exprimés dans les plaines et sur les montagnes, depuis la Tweed jusqu'à la Spej* :

1 MinstrePs knell, le glas du ménestrel, dit le texte, a. m.

2 La Tweed est vue rivière qui coule dans la partie méridionafe deFÉcoaae, qitfeU» sépare en partie de l'Angleterre»; la ijp^ est une autre riviéce qui .coule an Nord de l'Ecosse, a* m.

tau t-il donc s'étoeacr alors si parfois des accents oon désirés s» mêlent oantasémeni dam les replis de ta mémoire, et entrelacent dans leur mélange précipité la marche guerrière au chant des funérailles ? Nous n'ayons guère sujet maintenant de craindre ; nous vivons ici obscurs, mais en sûreté. Mon père, grand par sa vertu native, renonçant à son apanage de lord, à ses terres et à ses honneurs, n'a pas plus à redouter les coupa de la fortune que ce jeune chêne eeux de l'orage. L'orage peut lui ravir son gra* cieux feuillage, mais non déraciner son tronc contemporain des siècles. Pour moi...., » Elle s'arrêta ici, et regardant autour d'elle, attacha aes yeux sur une campanelle bleue qu'elle cueillit avec amour.— « Pour moi, dont la mémoire conçoit k peine une image de plus heureux jours, cette humble fleur qui aime les champs peut me servir d'emblème ; elle boit la rosée du ciel avec autant de délice que la rose fière de s'épanouir dans le jardin des rois; et lorsque je la place dans mes cheveux, ô Allan, un barde est forcé de reconnaître qu'il ne vit jamais une couronne aussi belle. En prononçant ces paroles, elle orna sa noire chevelure de cette guirlande des champs, et sourit.

Son sourire, son langage, sa grâce enchanteresse, dissipèrent la mélancolie du vieux barde. 11 la considérait avec ce regard que jette un pieux ermite à Faspeet d'un ange qui descend vers lui pour calmer ses malheurs ; il la considérait, et un doux regret, un noble orgueil se peignirent dans ses traits, en lui arrachant une larme que suivit cette réponse : « O la plus aimable et la nfeifleure des filles ! tu connais peu quel rang, quels honneurs tu as perdus ! Que ne pnis-je vivre pour te voir embellir de ta gràee 1» cour d'Ecosse où t'appelait ton droit de naissance, pour 7 voir et y suivre les traces de mon élève chérie, attirant autour d'elle, pat la légèreté de sa danse, l'admiration des courtisans, éveillant les

soupirs de tous les cœurs généreux, et détenant l'étoile conductrice de tous les jeux, le thème favori de tous les ménestrels, la dame enfin du cueur sanglant*. »

« Ce sont là de beaux rêves, dit la jeune fille d'un ton léger, mais en laissant échapper un soupir ; cependant ce rocher tapissé de mousse a autant de prix à mes yeux qu'un trône et qu'un dais splendide ; mes pas foulent plus gaiement le gazon printannier que les tapis des cours ; mon oreille se plaît moitié moins à entendre un ménestrel royal que toi-même, et à regard des orgueilleux adorateurs qui fléchiraient le genou devant mon œil qui les subjugue, tu l'avoueras, barde flatteur, que le farouche Roderick incline son pouvoir devant le mien, et sait me rendre hommage. Le fléau des Saxons, l'orgueil du clan d'Alpine, la terreur des rives du lac Lomond, retarderaient à ma prière, tu le sais, une expédition de maraudage dans le comté de Lennox*. . pendant un jour entier. »

Le vieux barde réprima sa joie : <* Tu as mal choisi, dit-il, le thème de ton badinage : car, dans les déserts de l'Ouest, qui oserait nommer le noir chevalier Roderick, et sourire ? Il tua de sa main un chevalier à Holy-rood (ô). Je le vis retirer du cœur de la victime son poignard sanglant ; les courtisans firent place pour laisser passer l'effroyable homicide ; et depuis , quoique proscrit, sa main a su conserver fièrement ses domaines des montagnes. Quel autre eût osé. . . Ah ! maudit soit le jour qui me force à un tel aveu !... quel autre eût osé accueillir Douglas comme un daim blessé, et que désavoue ses nobles pairs (6)? Hélas! ce chef de maraudeurs a pu seul risquer de nous protéger, et maintenant

I Armoiries de Douglas. A. M.

CHANT II. SOg

que les charmes se sont épanouis, jeune fille, il voit sa récompense, il l'attend de ta main : en peu de temps les dispenses peuvent arriver de Rome et s'unir à l'appui de la demande. Alors, quoiqu'en exil dans les montagnes, ton père, comme un vrai Douglas, pourrait inspirer encore le respect et la crainte ; mais quoique tu sois si chère à Roderick, au point que tu pourrais le guider avec un fil de soie, en esclave de ta volonté, cependant, 6 fille bien ai niée, réprime tes épanchements ; car ta main touche la crinière d'un lion. »

« Ménestrel , » reprit la jeune fille , et l'âme de son père brilla haut dans ses yeux , « je connais mes devoirs envers la maison de Roderick , lady Marguerite m'a prodigué tous les soins d'une mère depuis que l'enfant de sa sœur est devenue orpheline dans le désert. J'ai contracté une dette encore plus sacrée envers le brave Chieftain son fils, qui a sauvé mon père de la colère du roi d'Ecosse ; et si je pouvais payer cette dette avec mon sang , je le donnerais sans peine à Roderick... mais non ma main. Plutôt que de contracter un pareil mariage, Hélène Douglas irait s'ensevelir dans le cloître de Maronnan , ou même irait au delà des mers implorer la froide charité des peuples , dans les lieux où jamais ne fut prononcé un seul mot d'écossais , où jamais on n'entendit le nom de Douglas ; j'irais , en pèlerine errante, de gîte en gîte, plutôt que d'épouser un homme que je n'aime point.

« Tu secoues ta tête grise, ami fidèle; tes regards qui plaident ne-peuvent rien me dire que je ne confesse moi-même. Oui, je reconnais Roderick pour brave ; mais il est sauvage et terrible

comme la vague menaçante de Bracklinn (7) ; il est généreux

excepté dans un moment de vengeance , ou quand un transport

SOa LA DAME DU U.C.

de jalousie échauffe son sang. Je le tiens pour fidèle i ses amis comme sa claymore Test à sa main. Mais , hélas I cette fidèle épée aurait plus de pitié pour un ennemi que Roderick a 'en a dans te cœur. Je le tiens pour libéral, s'il faut abandonnera son clan le bu* tin qu'il rapporte à travers les lacs et les vallées, en laissant derrière lui, dans les plaines où existait auparavant quelque riant hameau , une masse de cendre mêlée de sang. J'honore la main qui combattit pour mon père , comme doit l'honorer la fille de Douglas; mais puis-je la serrer fumante du sang des malheureux paysans qu'elle a immolés dans leur paisible abri ? Non ! plus brillent les vertus deRoderick , plus ses passions les obscurcissent; ses vertus étioceUent chez lui comme l'éclair dans une nuit profonde. Lorsque j'étais encore enfant.., et à cet âge l'instinct déjà nous porte à distinguer nos amis de nos ennemis... je frissonnais devant son front terrible, devant son plaid ondoyant et son panaehe noir; fille devenue grande, je supporterais môme aujourd'hui son air hautain et son regard de maître. Mais si tu crois sérieusement que Roderick ait la prétention d'obtenir ma main, j'éprouve un saisissement de peine , je dirais même de crainte , si une Douglas devait connaître ce mot ~ Que penses-tu de cet étranger ? »

« Ce que je pense de lui?... Maudit soit le moment qui amena cet inconnu dans notre fie ! L'épée dé combat de ton père forgée autrefois par un art magique (8) pour Tineman , alors qu'il réunissait les lances des frontières aux arcs de Hotspur , l'épée de ton père , sortant d'elle-même du fourreau , n'a-t-elle pas montré d'avance l'approche d'un secret ennemi (9)? Si un espion de cour était venu ici , que ne pourrions-nous craindre pour Douglas ? que n'aurions-nous à redouter pour cette Ile autrefois regardée comme le dernier et te plus sûr rempart du clan d'Alpine ! «Cet

étranger ne fût-il ni espion ni ennemi , que dira le jaloux Roderick?... Je n'approuve pas ton geste dédaigneux... Songe à la terrible querelle gui s'éleva aux fêles de Pentecôte, lorsque tu ouvris. la danse avec Malcolm Grœme : quoique ton père ait remis d'accord ce jeune chef avec le fier Aoderick , le ressentiment n'est pas étouffé dans le cœur de ce dernier. Prends garde... mais, écoute; quels sons entends-je? Mon omUene peut distinguer ni la brise inconstante, ni le murmure plaintif du bouleau, ni le frémissement des trembles ; aucun souffle ne ride la surface du lac ; la blanche barbe du filage * est immobile, et cependant, j'en jure par mon art de ménestrel, j'ai cru entendre... Écoutons! la cornemuse guerrière envoie de loin les sons du pibroch des montagnes a . »

En effet, sur le lac lointain se découvrirent quatre points obscurs qui , augmentant par degrés à la vue , parurent enfin quatre barques remplies d'hommes et couvertes de mftts , et lesquelles , descendant de Glengyle , s'avançaient à pleines voiles sur l'Ile solitaire. Elles passèrent la pointe de Brianchoil, et gagnant sur le vent , firent briller au soleil le pin en forme de bannière de l'intrépide Roderick. Plus ces barques approchent , mieux on remarque les lances , les piques et les haches d'armes qui élincellent aux rayons du jour. Déjà on distingue les tartans, les plaids et les panaches ondoyants. On voit les bonnets des matelots se baisser eL&'élever chaque fois que la rame tenace fend les ondes , qui écumentà chaque bond et retombent en poussière blanchissante. Les orgueilleux joueurs de cornemuse se tiennent sur la proue et déploient leurs riches banderoles qui descendent jusque sur les eaux., tandis qu'il répètent l'antique chant des montagnes , en sillonnant avec force le sein azuré du lac.

4 L'hache àfiotou. a. m.

5 Chant guerrier des clans montagnards de l'Ecosse. A. M.

A mesure qu'ils avancent , le pibroch orgueilleux (10) résonne plus hauC. D'abord les sons , adoucis par la distance et arrêtés par les inégalités de la baie et du cap, arrivent moins aigus à l'oreille; mais bientôt, s'élevant à l'approche du rivage, ils retentissent plus perçants à l'oreille et font ouïr la marche guerrière du vieux clan d'Alpine. Les potes rapides sont comme des pas précipités qui ébranlent le vallon au signal du combat. Le prélude devient plus léger et plus doux , pour exprimer une marche joyeuse et triomphante , à laquelle succède le chant rauque du carnage, auquel s'unissent le cliquetis des armes, le choc des boucliers et les cris des combattants. Après une pause dont le silence a quelque chose de mélancolique , le pibroch recommence, la charge rapide se renouvelle , le cri de ralliement se fait entendre , la retraite se change en déroute , et les clameurs du triomphe proclament le clan d'Alpine. Tout cela , on croyait le voir en réalité. Ce chant bizarre se terminait par un murmure prolongé et plaintif qui aux clairons belliqueux faisait succéder l'hymne funèbre en l'honneur des guerriers qui avaient succombé.

Les cornemuses de guerre avaient cessé leurs monotones accents ; mais le lac et les coteaux répétaient d'autres sons.; et lorsque le silence fut établi , un cœur de voix remplaça les sauvages accords des intruments guerriers : une centaine de vassaux exaltaient les louanges de leur chefRoderick. Chaque rameur , courbé sur son aviron , par un coup mesuré , redisait le refrain , et imprimait à la rame une cadence comme la brise de décembre le fait en agitant les arbrisseaux dépouillés de feuillage. Allan reconnut le premier le chant que l'on entonnait en

l'honneur de Roderick, et bientôt ce chant martial fut entendu distinctement.

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