Marrakech; ou, Les seigneurs de l'Atlas
NOUS avions quitté, le matin, la charmante Rabat, la côte et la brise de mer. Derrière le général Lyautey, dont le fanion flottait sur la voiture de tête, une dizaine d'automobiles roulaient depuis des heures à travers une campagne brûlée où la moisson, faite depuis longtemps, ne laissait plus dans les plis du terrain qu'un reflet doré de paille et de hauts chardons argentés, mêlés aux verdures métalliques du triste palmier nain. Pays
dur, austère, sans grâce, riche et qui semble pauvre, peuplé et qui semble vide. Si l'on n'est pas agriculteur, si l'on ne suppute point en passant la valeur des terres noires ou rouges dans lesquelles nos autos s'enfoncent, si l'on ne voit pas en pensée de puissantes machines labourer d'immenses espaces que jamais charrue n'a touchés, il ne reste qu'à s'abandonner, sous le voile qui vous défend mal de la poussière et du soleil, au plaisir engourdi de brider en vitesse ces étendues monotones réservées à d'autres rêves qu'à ceux de Timagination... Ou bien encore, pour trouver de l'intérêt à ce morne bled marocain, il faut y avoir fait colonne, avoir planté sa tente près de cet arbre rabougri, avoir été attaqué dans ce ravin, avoir attendu sur ce plateau pendant des semaines et des mois la soumission d'une tribu; il faut, comme cet ancien instructeur des troupes chérifiennes qui fait route avec moi, avoir vu revenir, un soir, dans cette plaine de Meknès, les troupes d'une harka du Sultan
poussant devant leurs chevaux des femmes hurlantes, échevelées, qui demandaient l'aman, et les farouches cavaliers lancer à la volée les têtes des rebelles qu'ils portaient au bout de leurs sabres et des baguettes des fusils... Évidemment de pareilles images au fond de' la mémoire vous tiennent en éveil et répandent des couleurs énergiques sur ces plateaux fastidieux.
Mais qui n'a pas ces souvenirs se sent prodigieusement perdu à travers ces espaces où rien encore ne décèle ce qu'ils pourront donner un jour, lorsqu'une vie plus active viendra les animer; et dans l'esprit désenchanté apparaît ce sentiment : " C'est donc là cet Eldorado qui nous a coûté tant de sang, et qu'ont jalousement convoité toutes les ejrandes nations de l'Europe ! »
Et voilà que tout à coup, comme nous venions de traverser le grand plateau solitaire d'El Hajeb, se découvrit à nos yeux un paysage d'une grandeur singulière, tel que sans doute la nature n'en a pas fait deux pareils.
Devant nous s'étendaient les premières pentes de l'Atlas, couvertes de leurs forêts de cèdres, et à nos pieds, une dépression profonde, hérissée de choses bleuâtres, de miUiers de petites collines pointues, enchevêtrées inextricablement, un océan de va(jues pétrifiées et lumineuses, un pays irréel qui paraissait taillé dans une matière dure et précieuse, opale, onyx ou béryl. Tout cela baig^né dans la lumière des fonds de tableau du Vinci. L'imagination arrachée violemment à sa torpeur était em- • portée d'un bond vers le lointain des âges, aux époques où ces milliers de collines, ces milhers de coupes d'azur étaient autant de cratères qui pro»; étaient vers le ciel leurs gaz enflammés et leurs laves incandescentes, illuminant la solitude et le prodigieux silence que l'homme ne troublait pas encore. Nulle trace de végétation ni de vie. Dans ce pays de pierrerie il semblait que pas un insecte ne pût trouver sa nourriture. On eût dit qu'en descendant au fond de ce gouffre bleuté, on allait pénétrer
soudain'dans un de ces domaines du songe, comme on en voit dans les iiistoires arabes, et qu'on devait trouver, au seuil de ce fabuleux royaume, le dervicbe et les mots magiques qui peuvent seuls en ouvrir l'entrée. ..
C'est toujours ainsi au Maroc. Pendant des heures et des heures si l'on roule en automobile, et pendant des journées si on est à cheval ou à mulet, on traverse une campagne que ni sa pauvreté ni sa richesse ne savent rendre attrayante, sauf au moment où le printemps rapide la couvre d'une végétation prodigieuse de fleurs, hélas! si promptement fanées que le regret en suit presque aussitôt l'inoubliable vision. Et soudain, au milieu de cette monotonie, une chose étonnante, qui ne ressemble à rien de ce qu'on a pu voir ailleurs, vient apporter au regard un plaisir imprévu et à l'esprit un nouveau et long sujet de rêverie. Ce sont les villes de la côte, Mehdia, Rabat, Mazagan, Saffi, Mogador, Azemmour, villes aux noms char-
mants, dont les enceintes rouges avec leur vieil appareil guerrier, leurs tours, leurs redans, leurs bastions qui se reflètent dans les eaux, ne semblent plus aujourd'hui qu'un décor de féerie, un roman de Walter Scott, entre le calme blanc des maisons et le va-et-vient de la mer... C'est au milieu des terres, au bord de son ravin verdoyant, dans sa triple et quadruple enceinte, Meknès avec ses portes géantes, divinement ornées, qui s'ouvrent sur le souvenir d'une majesté défunte et les vestiges mélancoliques d'une puissance abolie, — beaux jardins abandonnés, pleins d'ifs, d'oliviers et de rosiers sauvages, palais ruineux, couverts de tuiles vertes, où parmi les mosaïques, les plafonds peints, les stucs délabrés, quelques femmes, oubliées là, d'anciens harems de Sultan, mènent leur vie recluse, sous la garde d'esclaves noirs aussi misérables qu'elles... C'est Fez où se conserve, embaumé dans le cèdre, un moyen âge de prières, de vieille science caduque, de métiers immobiles, toute la ci-
vilisation de l'Andalousie mauresque; ville sombre où les hommes ont un visage pâle, de beaux yeux qui ne laissent rien voir de l'âme ; où les maisons et les palais ont pris la lèpre noirâtre d'une pierre de tombe moisie; où l'on entend partout, sans la voir, l'eau qui gronde et ruisselle; où le passant s'arrête pour écouter quoi? ce bruit d'eau? Ah! non, bien autre chose, cette voix reconnue, ce lointain murmure des siècles qui vous arrête pareillement tout à coup dans un vieux quartier de Paris, à l'ombre de Saint-Séverin ou de Saint-Germain-l'Auxerrois; ville inquiète, inquiétante, où les Juifs convertis ont mis beaucoup de leur sang, où les anciens proscrits d'Espagne et les mécontents d'Algérie ont porté beaucoup de leur haine, et dont le mystère attache mais ne la fait pas aimer. . . C'est à cent heues de là, dans le Sud, au pied du Grand Atlas neigeux, dans un cercle de jardins, de palmiers etd'ohviers, un immense labyrinthe de brique et de boue séchée que le vent
depuis dix siècles emporte chaque jour en poussière et qui se reconstruit sans cesse : Marrakech ouverte et joyeuse, qui, elle aussi, garde bien des secrets, mais paraît étaler toute sa vie sous vos yeux; Marrakech aux tons de noisette ou plutôt de gazelle qui fuit dans le soleil couchant, et dont les peintres éternellement chercheront en vain la couleur. . .
Au bord de la falaise abrupte où nous étions arrivés après des kilomètres d'ennui, s'élève le bordj d'Ito. C'était encore, il y a trois ans, lorsque la guerre éclata, le poste le plus avancé que nous eussions sur le plateau. D'ici nos sentinelles surveillaient, par delà cette vallée de la mort, la mystérieuse forêt de cèdres où jamais encore nos colonnes ne s'étaient aventurées. Depuis, nous avons pénétré profondément dans la montagne. Cette petite forteresse n'est plus qu'un relais pour les convois qui vont ravitailler des postes plus lointains. Quelques Territoriaux, dont j'aperçois les figures débonnaires, y
tiennent garnison; et l'on ne peut s'empêcher de songer au singulier destin de ce petit groupe d'hommes de France de quarante à quarante-cinq ans, qui, devant ce royaume de féerie où rien d'autre ne vit que les jeux de la lumière, au-dessus de ces volcans morts, montent la garde depuis des mois et des mois, et paraissent veiller sur cet horizon lunaire! A moins d'être un vrai poète, rien de plus accablant qu'un tel paysage d'autre monde. Et sans doute aujourd'hui détournent-ils avec horreur les yeux de cette merveille glacée dans ses bleus d'oiseau-mouche ou de martin-pêcheur, pour reposer leur vue sur le plateau que nous laissons derrière nous, bien triste avec ses cailloux et ses revêches palmiers nains, mais dont la platitude même est un repos pour l'esprit.
Hélas! je ne saurai jamais si, à l'entrée du gouffre bleuâtre, il y avait vraiment un derviche pour en garder la porte. Par une pente vertigineuse, toujours suivant l'auto du Général (dont le fanion flottant au vent
avait bien, lui aussi, quelque chose de magique au milieu de ce paysage contemporain de très vieux âges du monde), nous descendîmes la falaise d'ito, laissant à notre droite le domaine des cratères éteints qui disparut comme un mirage. En bas, au lieu de pierreries, rien que les énormes cailloux ronds en forme de boulets, dont l'artillerie volcanique a rempli ces fonds de vallée. Et roulant, cahotant, bondissant dans ces pierrailles, bientôt nous arrivions à la forêt de cèdres.
Dès qu'on entre parmi ces arbres, qui dépassent en magnificence tous les arbres de nos bois, on a l'impression d'avoir soudain rapetissé, d'être devenu lilliputien, de pénétrer dans un règne de la nature où tout est de proportions plus vastes, où la vie des hommes, des animaux et des plantes a plus de force et de durée. Tandis que nos grandes futaies nous accablent de
leur ombre et de leur mélancolie, ici au contraire la forêt, aérée et lumineuse, respire moins le mystère de lalég^ende que la sérénité des hautes pensées claires. Audessus d'une brousse épaisse de thuyas et de chênes verts, les troncs énormes, largement espacés, portent leurs ramures étagées comme les gradins d'une imuiense architecture végétale. Chaque arbre, royalement isolé dans un domaine qui n'appartient qu'à lui, fait songer à quelque palais d'été aux multiples terrasses superposées et verdoyantes. Les uns s'achèvent en pyramide de quarante mètres de hauteur.
D'autres, brisés par le vent ou par l'âge, forment à leur sommet des nappes de verdure, pareilles à des prairies aériennes. D'autres, plus étonnants encore, sans aucune verdure sur leurs branches, se dressent comme de grands cadavres d'une blancheur sépulcrale. Surprenantes momies d'arbres, embaumées dans la résine qui les garde pour des siècles contre la pourriture et les laisse debout indéfi-
niment dans la mort! Au milieu de cette forêt si empressée à vivre, ces géants pétrifiés ont la solennité du temps, l'indifférence d'un obélisque au-dessus d'une foule humaine occupée à ses besognes d'un jour La plupart ont succombé à la vieillesse ; beaucoup aussi ont été les victimes d'un drame fréquent dans ces forêts. Pour abattre ces colosses qui atteignent cinq ou six mètres de tour, c'est l'habitude des bûcherons de mettre le feu à leur pied. Il n'est pas rare qu'on brûle la moitié de ces arbres magnifiques, la plus puissante, la plus belle, afin d'avoir l'autre moitié. Fréquemment le cèdre résiste, le feu s'éteint, l'homme s'en va. L'arbre meurt, mais toujours debout, bravant les orages et le temps, il devient à son tour un de ces grands corps de pierre qui mettent au milieu de ces verdures une blancheur de statue. D'autres fois il arrive que le feu vienne à bout de sa besogne : l'énorme fût craque et se brise à trois ou quatre mètres du sol; mais sa masse trop puis-
saute lasse très souvent la cognée, ou bien les moyens font défaut pour emporter ce corps trop lourd. Alors le blanc cadavre reste allongé sur place, et sa base cbarbonneuse, toujours enracinée dans la terre, semble un gros cierge funèbre qui s'est éteint près de lui. .'
Avant de les rencontrer ici, debout sur leurs montagnes, je les ai vus partout, ces arbres merveilleux, dans les cités du Mogbreb. C'est leur bois presque éternel qui protège de la mort tout ce qu'on peut admirer dans ces villes de brique, de plâtre et de terre sécbée. Au milieu de matériaux périssables, eux seuls ont la force et la durée. Si dans un palais de Meknès ou de Fez l'imagination peut se faire encore quelque idée de ce qu'était une demeure de Jérusalem ou de Tyr; si cette dentelle de stuc a pu traverser les siècles; si dans cette medersa une vasque de marbre jaunie, brisée mais charmante encore, sert toujours aux ablutions; si l'on voit dans l'arceau de cette fenêtre mi-
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nuscule, au-dessus de ce balcon ajouré, apparaître le visage d'un étudiant pâli par la faim et l'étude d'une scolastique désuète, c'est que depuis des siècles des poutres et des chevrons, triplement étages et peints de mille fleurs ou sculptés comme la pierre dont ils ont presque la couleur, soutiennent ces murailles de boue, supportent ces toits de tuiles vertes où pousse l'herbe et où les pigeons roucoulent...
Il y a, çà et là par le monde, d'autres forêts de cèdres, au Liban, en Kabylie; mais celles-là sont des forets condamnées, mortes pour toujours à l'espérance. Elles ne se reproduisent plus et sont en train de disparaître, comme s'il n'y avait plus pour les nourrir, dans un univers appauvri, assez d'air, de lumière et de fraîcheuisouterraine. Mais ici la forêt vit. Elle meurt et renaît sans cesse. Voilà peutêtre la plus grande merveille de cette forêt merveilleuse! Au pied de tous les arbres surgissent, entre les pierres, des pousses
d'un veut bleu, qui dans quelques centaines d'années deviendront ces chefsd'œuvre forestiers dont je vois les nappes paisibles s'étager autour de nous. Et quand partout ailleurs les cèdres ne seront plus qu'une grande image de souvenir et de poésie, les hommes pouiTont venir contempler longtemps encore dans l'Atlas, au milieu de ces troncs superbes, de ces pousses vivaces et de ces patriarches blanchis, les témoins de la Bible et du Cantique des Cantiques !
Gomment échapper sous ces branches à l'obsession de la très vieille histoire qui semble se passer à leur ombre, qui est morte depuis si longtemps et qui pourtant vit toujours? C'est toujours le vieux monde d'Abraham et de Salomon que recouvrent ces vastes ramures. Et ce n'est pas seulement dans un grand souvenir verdoyant qu'on retrouve ici Israël : on l'y revoit en chair et en os, moins poétique peut-être qu'au temps de Rebecca, mais toujours pareil à lui-même sous sa calotte noire et sa
djellaba crasseuse. C'est lui le bûcheron; c'est lui qui porte l'incendie dans le tronc séculaire; c'est lui cju'on voit, la hache et la torche à la main, au pied de Tarbre pour le détruire. Par quelle sorte de maléfice s'est-il découvert ici cette vocation de bûcheron, lui pourtant si peu rustique? Sans doute je sais bien qu'il est dans l'ordre des choses que des bois soient exploités, mais cela prend ici une sorte de caractère fatal que ce soit justement des Juifs qui mettent le feu et la cognée dans un arbre quasi religieux, qu'ils devraient respecter, semble-t-il, comme un membre de leur famille et le symbole, pour ainsi dire, de leur pérennité. . .
De distance en distance on rencontre au bord du chemin un petit groupe de ces bûcherons hébreux, leur djellaba (1) de laine relevée sur leurs cuisses nues, et portant leur hache à deux mains comme s'ils présentaient les armes. Près d'eux, des
(1) Sorte de burnous avec tiianchea.
casaliers' en burnous se tiennent immobiles sur leurs petits cbevaux, le fusil droit sur la selle, pour protéjj^er la piste, car la forêt n'est pas sûre. Au passage du Général, cavaliers et bûclierons s'inclinent, en abaissant devant eux leurs fusils et leurs cognées. Puis les cavaliers s'élancent à la poursuite de nos voitures, paraissant et disparaissant comme les personnages d'un conte romantique, au milieu de ces cèdres eux-mêmes à la mesure des légendes. . .
On ne reste jamais très longtemps parmi les arbres, et la rapidité de l'auto abrège encore ce plaisir. Ces forêts de l'Atlas forment dans la montagne de longs rubans étroits, séparés par des cuvettes profondes, remplies de ces gros cailloux ronds qui semblent avoir été roulés par des ruisseaux de feu, comme en était jonchée la vallée au-dessous du poste d'Ito. Les cèdres ne s'aventurent guère au-dessous de quinze cents mètres. Dès que le terrain se crc.ise, ils s'arrêtent. 11 faut à
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leurs racines un sol couvert de neige la plus grande partie de l'année, et qui en conserve pendant l'été l'humidité et la fraîcheur. D'en has, on les voit tout làhaut, penchés au bord des cirques, comme les sentinelles géantes de l'immense troupe forestière qui se presse derrière eux. On dirait qu'ils redoutent la tristesse de ces dépressions stériles, auxquelles les indigènes donnent souvent le nom de vallées de la peur ou de la mort, et qui semblent emprisonnées dans leur grand cercle tragique.
Au fond de ces lugubres vallées, deux hgnes de cailloux marquent seules le chemin à suivre — mince trace d'une volonté ordonnée, continue, tout à fait étrangère aux gens de ces montagnes, et qui est déjà de la conquête. De loin en loin, un petit buisson d'hommes, cavaliers ou fantassins, assurent notre sécurité, présentent les armes au passage ; et nous les laissons derrière nous à la solitude et au brouillard. . . La nuit vient; la pluie menace; il faut se
hâter pour atteindre avant l'obscurité complète le poste de Timhadit. Nos voitures filent rapidement à travers les pierrailles, sur la piste à peine tracée, dans ce pays à peine soumis, échappant aux ténèbres et au danger avec une si belle aisance qu'on semble presque ridicule d'avoir des armes avec soi. Autour de nous, ce n'est plus que choses vagues, formes imprécises, espaces vides que la brume remplit, pâles éclaircies dans lesquelles on aperçoit des collines en pain de sucre, des restes d'anciens volcans, une nature tourmentée, d'une géologie fiévreuse, des crêtes boisées qui s'éloignent, les grands gestes d'adieu des cèdres, et quelquefois un long squelette blanc, avec ses branches nues, déchiqueté, funèbre, et qui semble dans le brouillard un perchoir fantastique pour des oiseaux fabuleux... L'humidité nous pénètre; cette fin de journée est glaciale. Dans ce crépuscule de pluie on devient plus sensible à l'hostilité des choses. Les pressentiments
du soir, les vaines inquiétudes commencent à vous traverser l'esprit. Pourquoi le sort qui a frappé les cèdres du Liban et de la Kabylie épargnerait-il ceux-ci? Pourquoi les forêts de là-bas vont-elles à une mort inévitable? N'y a-t-il pas une opposition mystérieuse entre la vie de ces arbres d'un autre âge et notre propre vie? On dirait qu'ils ne peuvent subsister qu'en pleine liberté, au milieu de solitudes quasi vierges, dans lesquelles n'babite qu'une humanité primitive. L'administration de nos bois triomphera-t-elle de cette humeur, de ce dégoût, évident chez ces arbres, pour notre civilisation? Continueront-ils de se reproduire et de vivre quand nous serons installés parmi eux, ou bien se laisseront-ils aller à leur penchant naturel vers le renoncement et la mort?...
Soudain, des coups de feu. Une fusillade enragée. Des flammes qui sortent du canon des fusils et s'éteignent aussitôt. Une troupe de burnous flottants enveloppe
nos automobiles dans un tourbillon de cbevaux. Ce sont les goumiers du poste et les partisans indigènes venus pour rendre les honneurs. Devant nous surgit de la plaine un cône volcanique, comme nous en avons deviné d'autres déjà dans le brouillard. Par des lacets rapides nos voitures l'escaladent, toujours suivies, précédées, entourées des cavaliers fantômes, qui sans s'embarrasser du chemin et toujours déchargeant leurs armes, font l'assaut du cratère au milieu des cailloux qui roulent, des moutons et des chèvres qui regagnent le douar installé sous la protection du poste, et qui s'affolent et fuient de tous côtés, des ânes, des mulets chargés àe madriers ou d'approvisionnements pour les troupes, et qui se débandent et se mêlent à cette fantasia sous la pluie. C'est une vraie ballade du Nord, l'assaut dans les nuages! Une balle siffle à nos oreilles. Sans doute, parmi ces partisans qui font parler la poudre, tout le monde n'est pas également satisfait de notre pré-
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sence ici... Puis, un coup de clairon, une g^aie sonnerie, un réseau de fil de fer barbelé, une porte, des baïonnettes. Nous sommes au sommet du volcan, dans le poste de Timhadit.