CHAPITRE, II
L^^ POSTE DE l'aTLAS
CE poste de Timbadit se dresse en plein pays hostile, au milieu de ces Berbères de l'Atlas passionnés d'indépendance, et qui sont à leur manière d'une essence aussi primitive, aussi rare que les cèdres de leur forêt. Depuis le fond des âges ils n'ont jamais connu de maîtres étrangers. Les Romains ne les ont jamais soumis:
les plus grands Sultans du Maroc, qui tinrent un moment sous leur pouvoir toute l'Afrique du Nord et l'Espagne, ne les ont pas domptés davantage. Tels Salluste leg a peints dans sa Guerre de Jiigiirtha, tels ils sont encore aujourd'hui, après plus de deux mille ans. L'Islam a passé sur eux sans toucher à leur vie profonde. Ils se
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disent bien musulmans, mais ils ignorent tout du Coran, car ils ne parlent pas l'arabe, et leur religion véritable c'est le culte de leurs saints locaux, l'adoration des sources, des pierres, des arbres sacrés, une religion toute d'instinct qui peuple le monde de génies, de forces bienveillantes ou bostiles. La seule autorité politique qu'ils reconnaissent est celle de leurs assemblées, où les Anciens délibèrent sous le regard de la foule. Mais cette foule est prodigieusement versatile, traça ssière et frondeuse, inquiète du pouvoir qu'elle confie, divisée en partis toujours prêts à se trahir afin de faire triompher leur intérêt ou leur passion. Leur seule loi, c'est la coutume. Mais cette coutume est constituée par un ensemble d'usages, d'une complexité si grande, d'un formalisme si étroit, d'une application si difficile dans son menu détail, qu'au heu d'être un principe d'ordre, elle devient une source de désordre. Pour cacher une l'aison d'intérêt, justifier une querelle, c'est un jeu de
découvrir dans le maquis de ce droit coutumier quelque usage violé, en sorte que, par un paradoxe étrange, le respect de la tradition vient fortifier ici l'anarchie.
Pour un rien les fusils partent. Tout est matière à dispute chez ces populations belhqueuses : une source, un bois, un pâturage, une femme, une bête volée, un fusil, une poignée de cartouches. On se bat indéfiniment de famille à famille et de tribu à tribu. Combats souvent peu meurtriers, mais dont la répétition finit si bien par épuiser les villages et les douars qu'il en est où l'on chercberait vainement un homme aux cheveux gris. Ici, vraiment, la guerre donne sa couleur à la vie : c'est un entraînement pour les uns, une source de profit pour les autres, un divertissement pour tous. Et cela dure jusqu'au jour où l'un des partis en guerre, quelquefois les deux ensemble, gênés dans leurs occupations plus terre à terre, mais plus utiles à leur vie, souhaitent de remiser les armes dans un coin pour prendre en main la
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charrue ou la faucille et mener paître leurs troupeaux. Alors on se donne rendezvous chez un marabout du voisinage, on égorge un mouton devant sa porte, on lui offre du bétail, du grain, des douros trébuchants, moyennant quoi le saint homme convoque les parties adverses dans l'enceinte sacrée de sa demeure, écoute les raisons de leur dispute, qu'il connaît aussi bien qu'eux, leur fait à son tour un discours ou il donne à chacun également tort et raison, puis tout le monde récite la Fatilia, la bénédiction coranique, et la querelle est un moment suspendue.
Ainsi vivent ces Berbères, qui réalisent une gageure, peut être unique dans l'histoire, d'avoir sauvé leur liberté au milieu d'une complète anarchie. Aujourd'hui, ils nous opposent la même résistance farouche qu'ils ont offerte jadis aux Romains et aux Arabes. Depuis plus de deux mille ans, ils n'ont perdu aucune des qualités de force, de souplesse et de ruse que Salluste
admirait chez eux. Nus et le couteau entre les dents, ils s'avancent, la nuit, en rampant sous les fils de fer barbelés, pour poignarder nos sentinelles. Jusque sous le mur du projecteur ils trouvent le moyen de voler des sacs d'orge, et lorsque l'alarme est donnée et que le phare éclaire le terrain, c'est tout juste s'il fait miroiter dans la pierraille un peu du grain tombé par l'ouverture d'un sac... On en a vu pénétrer à ia faveur des ténèbres dans un campement de trois mille hommes, se faufiler sous les tentes, arracher aux soldats endormis leur lebel que, suivant la consigne, ils gardent pendant leur sommeil attaché au poignet... Quelquefois, après un marché ou une fête, des cavaliers décident tout à coup de faire parler la poudre, et vêtus de leurs plus beaux caftans, sur leurs selles brillamment ornées, ils vont surprendre à l' improviste des hommes qui font la corvée d'eau. . . Dès qu'ils sont attaqués, des feux allumés sur les cimes les rassemblent, avec une vitesse incroyable.
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de tous les points de l'horizon. La rapidité de leurs chevaux, leur habileté a utiliser le moindre accident de terrain en font des adversaires redoutables, surtout pour les convois et les trains réfrimentaires que nos troupes traînent avec elles, et qu'ils fouettent de préférence, car ce qui leur plait pardessus tout dans la guerre, c'est encore le pillage. Nos obus ne les effraient pas ; ils accourent au bruit du canon, cavalcadent sous nos mitrailleuses. Eux-mêmes sont fort bien pourvus d'armes du dernier modèle. Les agents de l'Allemagne, établis en zone espagnole, leur font passer abondamment des munitions et de l'argent. Les fusils a longs canons, les antiques moukhalas à capsule, incrustés d'os et annelés d'argent, ne servent guère que pour les fantasias, et contre nous ils utilisent des fusils 74, des winchester, des martini, des mauser, voire des lebel qu'ils ont volés dans nos postes ou achetés n'importe quel prix à quelque déserteur de la Légion, à des contrebandiers espagnols, et pour les-
quels ils paient jusqu'à deux francs la cartouche.
Tout le long de l'Atlas ils ont formé, pour nous combattre, de vastes groupements de tribus, véritables confédérations obéissant à des chefs qu'ils se sont donnés eux-mêmes ou qui se sont imposés à eux par l'autorité de leur famille, leur énergie, leur éloquence, la combativité des fidèles qu'ils ont su rassembler autour de leur personne, le nombre de leurs cartouches et la qualité de leurs fusils. Mais dans ces confédérations il y a toujours quelques tribus disposées à se séparer des autres; et dans l'intérieur des tribus des mécontents toujours prêts à soutenir à coups de fusil leur opinion personnelle. Des haines et des jalousies opposent sans cesse entre eux les personnages importants. Les familles elles-mêmes sont profondément divisées ; et ce n'est pas la moindre cause de faiblesse de ces groupements éphémères formés autour d'un chef, que ces disputes entre pères et enfants, entre frères, neveux
et cousins, qui tous ont leurs partisans et liquident invariablement leurs querelles par la trahison et le meurtre.
Au milieu de ce désordre berbère qui essaie de se discipliner contre nous, un poste comme celui où nous arrivons ce soir, c'est une pensée qui travaille derrière sa ceinture de murailles, de mitrailleuses et de canons. Là vient aboutir l'écho de toutes les passions qui agitent les tribus, des intérêts qui les divisent, des raisons qui les rassemblent, des disputes entre les familles, des résolutions qui se prennent aux marchés et aux moussem(] j, des palabres entre chefs dans ces kasbah de terre rouge qui ne présentent au dehors que d'étroites meurtrières pour laisser passer le fusil, mais d'où s'échappent aussi bien des secrets, — bref, tout le drame de cette montagne qui se défend et qui se trahit.
(1) Fête d'un saint d'Islam.
Ce qui fait la vraie valeur de ces petites forteresses, c'est moins leur armement et leur position stratégique que l'intellif^ence du chef qui les anime de sa vie, l'art avec lequel il pratique tout un délicat travail d'information, de diplomatie, d'intrigue.
Dans cette extrême confusion des partis et des querelles, ce n'est pas une tâche aisée de contrôler les rumeurs contradictoires, de distinguer les personnages sur lesquels nous pouvons nous appuyer, de nous mettre en relation avec eux sans toutefois les compromettre, de les attirer à nous par l'appât d'un profit, d'une augmentation d'influence, au hesoin par de l'argent. Il s'agit de rallier autour de ces murailles une clientèle de gens qui se déclarent franchement nos amis et font à l'occasion le coup de feu à nos côtés. D'autres, sans se reconnaître ouvertement nos partisans, trouvent leur avantage à vivre en bon accord avec nous, fréquentent nos infirmeries et les marchés qui s'établissent toujours à l'abri de nos postes. Peu à peu ils
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arrivent à considérer notre venue comme une source de profit et un ga^e de sécurité; et ces alliances non déclarées sont parfois plus profitables qu'une amitié ouverte, car par leur intermédiaire nous arrivons à agir sur des tribus que leur hostilité ou leur éloignement aurait dérobées tout à fait à notre influence immédiate. Puis, quand la patiente besogne de ces postes perdus nous a ménagé partout des intelligences et des amis, nous poussons plus loin nos colonnes, qui ne rencontrent plus devant elles qu'une résistance amoindrie, et nous établissons plus avant un autre fortin tout pareil, où recommence le même travail de pacification, d'entente et de désagrégation.
Cette méthode d'action conquérante — merveilleusement adaptée à un pays où toute la vie se passe entre la bataille et le palabre, où même au cours d'un combat les adversaires ne cessent pas de s'envoyer des messagers, où pour tout dire, la parole est aussi active que le fusil, — le général
Lyautey l'a reçue du général Gallieni lorsqu'il iravaillait avec lui à Madagascar et au Tonkin. Il l'a appliquée lui-mèuie avec un rare succès aux confins de l'Oranie, mais nulle part avec une telle ampleur que sur ce front de l'Atlas.
Depuis le Riff jusqu'à Agadir, sur dixsept cents kilomètres, on rencontre ces postes, ces instruments de guerre et de diplomatie, les uns encore accrochés aux premières pentes del'xAtlas, les autres déjà profondément établis dans les vallées ; tantôt très rapprochés et se donnant pour ainsi dire la main, comme dans la région de Taza où l'ennemi se montre particulièrement agressif, tantôt séparés par des distances considérables et dans une solitude complète, comme ce fort de Timhadit placé au cœur de la forêt.
Ils se ressemblent tous. C'est sur une position dominante une enceinte de pierres, entourée d'un fossé et d'un réseau de fils de fer barbelés; des baraquements pour la troupe couverts de tôle ondulée
avec de lourds cailloux pour empêcher que la toiture s'envole sous l'effort de la bourrasque ; des amoncellements de sacs de grains, de chaux, de madriers, de matériaux de toutes sortes, destinés au poste lui-même ou à d'autres postes plus lointains; aux angles, une petite redoute avec canons et mitrailleuses; une assez haute plate-forme pour y placer un projecteur; et, dominant le tout, la longue perche de la télégraphie sans fil qui relie cet endroit perdu avec le reste du monde... Quelquefois un jardin, des fleurs, quelques légumes, des arbres si l'espace le permet ; et dans l'architecture, un détail agréable si l'officier et les maçons qui ont construit le bordj ont eu le goût de l'égayer d'un peu de pittoresque local.
Sur le cratère de Timhadit, la fantaisie s'est donné peu de carrière. H y a tout juste de la place pour les approvisionnements et les hommes. Les bâtisses aux toits de tôle ont toutes le morne aspect des constructions du Génie. Nulle trace de
jardin ni de verdure. Mais ce soir, la fumée du bois de cèdre qui alimente les foyers où Ton fait la cuisine, et que le vent promène à travers les bâtisses et les matériaux entassés, embaume tout cela d'un parfum d'encens et de chapelle, certes bien inattendu dans ce réduit militaire !
Au pied de la colline j'aperçois des feux qui brillent, des paillotes, des tentes, des ânes, des moutons, des chèvres, toute une population errante venue chercher refuge à l'abri de nos canons. Un éclair jailli de l'antenne de la télégraphie sans fil éclaire une seconde l'immense paysage triste, dans lequel s'agite une vie qui n'a pas changé depuis des siècles, une vie toujours instable, toujours en mouvement, qui se déplace avec les saisons et les querelles des tribus, et qui connaît l'inquiétude et le danger quotidien, comme aux plus vieux âges du monde. La montagne, les cèdres, tout le vaste décor s'illumine un instant, et aussi cette pauvre existence d'en bas, des bêtes et des gens parqués dans
leur enceinte épineuse. Et c'est comme si tout à coup surgissait de la nuit des temps une image de vie très ancienne, qu'on croyait évanouie à jamais. Puis, le bref éclair disparu, tout retombe à son mystère. On serait presque tenté de croire que rien de tout cela n'a jamais existé, si du fond des ténèbres on n'entendait monter le cbant d'unbomme qui rentre au douar et signale ainsi son approche, pour éviter que le veilleur lui envoie un coup de fusil. Ah! c'est bien mélancolique dans ce crépuscule mouillé, ce chant qui monte, ces feux qui brillent, ces abois de chiens, ces flaques d'eau qui font un peu partout dans la plaine des miroirs moins brillants à mesure que la nuit vient, ces croupes chargées d'arbres à peine visibles maintenant et qui s'avancent comme des menaces sur la morne plaine sans vie, et cette poignée d'hommes de France échoués sur ce cône volcanique! Gomme aux Territoriaux d'Ito, c'est une singulière aventure qui leur est arrivée au milieu de la vie, à ces
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gens de Narbonne, de Béziers, de Carmaux, de venir monter la garde au sommet de ce cratère, au milieu de cette forêt, au pied de cette haute perche qui pourrait en quelques minutes les faire communiquer avec leurs foyers lointains, mais qui n'est pas dressée ici à l'usage de la tendresse. .. En dépit des canons, des mitrailleuses, du projecteur, de tout cet appareil guerrier d'une complication si moderne, l'existence qu'ils mènent ici n'est pas très différente de celle d'une légion romaine, campée il y a plus de deux mille ans dans les montagnes de Kabylie contre les Berbères de Jugurtha. D'un bout à l'autre de l'année, il faut escorter les convois, bâtir ces postes, les défendre, faire colonne en toute saison dans ce pays diabolique. Pas d'eau, pas de chemins tracés; des pierrailles et des pierrailles; des marches épuisantes dans les neiges, les boues de l'hiver, sous l'effrayant soleil d'été; des jours torrides, des nuits glacées sous la petite tente ou des abris de fortune ; des
vivres souvent avariés et qui n'arrivent toujours qu'avec parcimonie, en quantités strictement mesurées par suite de la lenteur et de la difficulté des convois; les fièvres, la dysenterie, un climat excessif où la fatigue devient aisément mortelle; le morne ennui particulier à ces pays dépourvus de tous les aspects de la vie que nous aimons chez nous; l'isolement entre ces petits murs d'où l'on ne peut sortir sans risquer un coup de fusil; l'exil dans ces endroits écartés où l'on reste des semâmes, quelquefois plusieurs mois, séparé du reste du monde, sans une nouvelle, sans une lettre, lorsque le mauvais temps rend la piste impraticable, ou qu'un « salopard » aux aguets a assassiné le courrier; et par-dessus tout cela, le vague sentiment amer qu'au milieu de la grande rumeur du front de France, tout cet effort ingrat est un peu oublié ou méconnu. . .
C'est pourtant une dure et belle histoire, cette conquête du Maroc en pleine
guerre européenne, avec des forces considérablement diminuées ! Dès les premières semaines du mois d'août 1914, on avait dû embarquer pour la France la moitié des troupes d'occupation. Les bataillons d'Afrique avaient été vidés de leurs meilleures unités. Il ne restait, en fait de Légfionnaires, que des Allemands, des Autrichiens, des Hongrois; et la proximité de la zone espagnole favorisait les désertions. Les régiments de vieux Sénégalais aguerris se battaient dans les Flandres. Les jeunes ne les remplaçaient point — le soldat noir ne s'improvise pas comme le soldat européen, voire algérien ou marocain, — et ces recrues ne composaient qu'une troupe médiocre en face d'un adversaire de la valeur des Berbères. Avec ces pauvres éléments, ces légionnaires, allemands pour la plupart, ces soldats noirs improvisés, quelques bataillons de tirailleurs algériens, des coloniaux usés par des fatigues excessives, et quelques régiments de territoriaux du
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Midi, il a fallu tenir cet immense front de l'Atlas, donner sans cesse l'impression de la force à des gens belliqueux naturellement inclinés à prendre pour de la faiblesse toute inaction prolongée, et en dépit de notre désir de recourir surtout à des moyens pacifiques, nous montrer d'autant plus entreprenants que nous étions moins nombreux. Partout nous avons résisté à la poussée des tribus, auxquelles les émissaires allemands racontaient tous les jours que nous étions battus en Europe, et qu'elles n'avaient qu'un suprême effort à donner pour nous expulser du pays. Partout nous avons affermi notre occupation ancienne, agrandi au delà de tout espoir les régions pacifiées, mis à profit le trouble même apporté par le conflit et la rupture des traités qui paralysaient notre action, pour créer librement des routes, des chemins de fer, des ports, des villes, réveiller ce pays mort et l'animer comme par enchantement... Mais les événements formidables qui se sont déroulés sur notre sol
ont fait paraître peu de chose cette œuvre magnifique et lointaine. Peut-être aussi parce que la lutte s'est poursuivie sans à- coup, grâce à une vigilance et une méthode parfaites, est-on trop disposé à croire que la tâche était facile et que les choses ne pouvaient se passer autrement. Et surtout, pendant dix années, nous avons été fatigués d'une longue suite irritante de négociations et d'accords, que nous lisions dans les journaux d'un œil inquiet et lassé sans en comprendre le détail, mais où chacun sentait trop bien des menaces secrètes d'où nos ennemis, à leur moment, pourraient faire sortir la guerre. En sorte qu'en dépit du succès que nous y rencontrons, le Maroc porte sur lui la défaveur d'avoir été pour nous si longtemps une terre d'inquiétude, un sujet de disputes passionnées à la Chambre, un champ de bataille toujours ouvert pour deux diplomaties rivales. . .
Ainsi s'en va ma rêverie sur ce cratère de Timhadit, entre les quatre murs de la
chambre qu'un officier de poste a mise à ma disposition. Dehors, il pleut à verse. La première pluie d'automne, mêlée d'éclairs et de tonnerre, crépite sur la tôle ondulée, plaque les bâches sur les sacs de grains. Du cèdre brûle dans la cheminée, emplissant l'étroite pièce de son odeur de chapelle. Arbre vraiment merveilleux à tous les moments de sa vie, merveilleux dans la montagne, merveilleux dans l'architecture des cités, merveilleux quand il flambe et qu'il exhale son âme en parfum ! Sur les murs blanchis à la chaux, pendent quelques tapis berbères, avec des raies blanches et noires et les croix de couleur vive qui en sont le décor le plus fréquent. A la patère est accroché un bras de buis verni — le bras articulé du maître du logis, qui a laissé son bras de chair et d'os dans quelque tranchée du front de France, et qui suspend celui-là, plus encombrant qu'utile (si perfectionné qu'il soit), comme on suspend à la muraille sa canne ou son parapluie. Devant les vitres, mêlés aux éclairs
de l'orage, passent les longs sillons violets de la télégraphie sans fil... Et l'odeur de la fumée qui, mieux que ma course rapide, me fait entrer dans la forêt et le mystère de ses cantons perdus où personne encore n'a mis le pied; ces croix sur ces tapis (qui sont peut-être un souvenir du temps où le Christianisme avait pénétré ces montagnes, et qui, à travers les âges, ont conservé la valeur d'un talisman) ; ce hras inerte qui travaille ici, comme le bras vivant a travaillé sur la Somme et à Verdun, et qui relie l'obscur combat qu'on mène dans cette montagne à la grande lutte de France; ces étincelles bleues, ces mots, ces pensées, ces ordres envoyés par delà des heues de solitude et de silence, cette électricité docile, si étrange au sommet de ce cratère qui, dans la nuit des temps, éclairait l'immensité de son incendie sauvage, — tout cela remplit cette chambre d'une rare poésie, sur laquelle flotte, insaisissable mais partout répandu, le sentiment de la montagne hostile.