CHAPITRE XVII
IL n'y a plus à espérer maintenant que le marabout de l'Ahansal vienne faire sa soumission. Le voudra it-il, il ne le pour raitplus. Après cette mort d'Abd El Malek, le voici plus que jamais prisonnier de ses tribus et de son pouvoir miraculeux . Quant à nous, il ne peut être question de nous enga(îer plus avant dans ces gorges de montagnes, où quelques bommes résolus tiendraient en écbec une armée. Il faut revenir sur nos pas et franchir de nouveau, sous une chaleur accablante, la montagne et la plaine fastidieuse que j'ai traversée l'autre jour au pas de mon cheval endormi. Perspective peu réjouissante maintenant que je n'ai plus l'at-
trait de l'aventure et du pays inconnu. Mélancoliquement je songe à tout cela sur le plateau sans ombre où s'alij^^nent nos tentes, et où notre seule distraction est de lever les pierres du bout de nos souliers, pour voir si le scorpion qu'on va trouver dessous est un scorpion jaune ou noir, un mâle ou bien une femelle avec son innombrable portée... Et voilà que tout à coup j'écbappe comme par miracle à cette monotonie. Je m'envole. Un avion m'emporte, tandis que les milliers de regards qui nous suivent semblent nous retenir à la terre comme la queue d'un cerf- volant. Rapidement le camp prend l'aspect d'une petite boîte de soldats dé balles sur une table. Tout devient immobile. Je ne distingue plus que les blancheurs des tentes écrasées sur le plateau et les brochettes minuscules des chevaux et des mulets attachés à la corde. Bientôt même toute trace de vie humaine disparaît. A droite et à gauche de l'avion, deux hautes chaînes de montagnes paraissent se
dresser tout exprès pour guider notre marche; mais au-dessous de nous, dans le couloir que nous suivons, le sol s'aplanit, s'égalise; les accidents du terrain ne forment plus qu'une vaste étendue lisse, d'une belle couleur orangée, où les ravins et les collines sont pareils aux vagues ombrées d'une riche étoffe de moire.
Puis les hautes montagnes nous quittent; l'immense plaine m'apparaîtde nou veau, et cette fois, du haut du ciel, je ne reconnais plus cette étendue brûlée que je traversais, l'autre jour, au pas de mon cheval endormi. J'ai sous les yeux quelque chose qui fait songer à une pièce d'anatomie, avec ses artères, ses veines et ses moindres vaisseaux. Tout ce qu'on a lu dans les histoires sur l'ingéniosité avec laquelle les Arabes irriguèrent autrefois l'Espagne, devient subitement pour moi une réalité vivante. Partout, des séguia, des rigoles, pour amener la vie dans ce sol inanimé; un prodigieux travail humain, dont on se rend à peine compte quand on
rampe à la surface. Çà et là, des oliveraies pareilles à de grands lacs vert pâle; et répandues un peu partout, les aires où l'on a battu le grain et réduit la paille en miettes, selon la coutume du pays, brillantes comme une monnaie d'or. . .
Mais qu'est-ce que ces milliers d'épingles que j'aperçois là-bas, enfoncées dans une pelote? Il me faut un grand moment pour comprendre que ce hérissement grêle, c'est par milliers et par milliers les troncs élancés des dattiers avec leur couronne de palmes qui entourent Marrakech. La ville elle-même se dévoile au milieu de ses jardins. L'immense caravansérail de terre et de boue séchée, qui donne si fort l'impression de l'écroulement, de la ruine et de l'indéchiffrable, lorsqu'on s'égare à pied ou à mulet dans ses ruelles, se montre a vol d'oiseau comme un beau dessin sans bavures, avec ses cours et ses terrasses, ses espaces rectangulaires, ses blancs et ses noirs alternés, vraie fantaisie de géomètre ou de dessinateur appliqué. Ah! la
singulière impression de raser presque les terrasses, de tenir ouverte sous son regard cette vie d'Islam si cachée! Mais à peine cette illusion a-t-elle le temps de se glisser dans l'esprit que le livre s'est déjà fermé, l'appareil a touché terre, on a cessé d'être oiseau.
En entrant dans la ville, je tombai sur une foule imprévue. Il n'y avait guère qu'un enterrement, et l'enterrement d'un très grand personnage, qui pût mettre ainsi dans les rues, à cette heure ensoleillée (il était neuf heures du matin) tant de cavaliers et de piétons. Mais certes, j'étais loin de penser que le défunt dont cette multitude accompagnait la dépouille, c'était Si Madani Glaoui !
Il était mort le matin même. Le trépas d'Abd El Malek avait achevé de ruiner ce qui lui restait de vie. Après avoir quitté sa harka, il s'était fait conduire en automobile à Demnat, pour y visiter le tombeau où l'on avait placé son fils. De retour à Marrakech, il s'étendit sur un matelas,
dans un coin de son palais, demeura là deux jours malade, sans que personne autour de lui soupçonnât qu'il fût si près de sa fin. Dans une chambre voisine, une dizaine de tolba, ses lecteurs habituels, lisaient tous ensemble à haute voix des chapitres différents du Coran, afin qu'une lecture complète du Livre attirât sur sa demeure la bénédiction divine. La nuit dernière, son état avait brusquement empiré. Ses frères accoururent auprès de lui. A peine étaient-ils arrivés qu'il rendit l'âme, sur les quatre heures du matin.
Que se passa-t-il alors dans cette immense maison du Glaoui, pendant que les tolba récitaient sur son corps les prières funéraires? C'est le secret de ces grandes demeures où, dès que le maître n'est plus, toujours quelque héritier impatient e.xpédie des gens à lui, hommes et femmes, familiers ou esclaves, pour s'emparer des biens du mort, faire main basse sur l'or, les bijoux, les pierres précieuses et tous
les objets de valeur enfermés dans les cachettes les plus retirées du logis. Qui s'opposerait à ce pillage? Les lois communes n'ont point accès chez ces grands seigneurs de l'Atlas! Femmes, enfants, serviteurs du défunt, ses innombrables esclaves sont livrés à la merci du parent le plus audacieux... Bruyants sanglots et traîtrise mêlés, grands éclats de douleur et profonde indifférence, serviteurs qui indiquent les cachettes et remettent des clefs mystérieuses, esclaves soudoyés qui écartent des témoins gênants, lâcheté devant le nouveau maître de ceux qui le desservaient la veille devant le maître disparu, enlèvement rapide de tout ce qui se peut emporter sous un haïk ou un burnous...
voilà ce qu'on put voir, ce matin, dans la demeure du Madani. Et sans doute, parmi les centaines et les centaines de gens qui vivaient dans cet énorme logis, la douleur la plus sincère fut celle de cette vieille esclave, qui apportant sur sa tête un grand plateau de thé et apprenant que son maître
était mort, jeta par terre avec violence le plateau tout chargé de tasses et de lourde argenterie, et s'affaissa, morte, au milieu de la porcelaine brisée.
Cinq heures ne s'étaient pas écoulées depuis que le Glaoui était mort, et toute la ville suivait déjà sa dépouille, car un cadavre est chose impure en Islam et on s'en défait au plus vite pour qu'il ne souille pas la maison. Perdu dans cette foule immense qui s'écoulait avec peine dans le lacis des rues étroites, j'étais très éloigné de la tête du cortège, et n'entendais que par instant la voix des confréries qui précédaient les porteurs en chantant, — Aissaoua, Hamadcha, Guénaoua, Tidjana, Derkaoua, bien d'autres adeptes encore de quelque saint d'Islam, — dont les prières particulières se confondaient en une rumeur unique et monotone, une mélopée de plain-chant, très peu différente, j'imagine, de celle que promenait par les places, les rues et ruelles de Paris, une procession du moyen âge.
La mosquée de Môulay Sliman (un des sept patrons de la ville) où l'on portait, pour l'inhumer, le corps du Madani, est située au fond du quartier le plus secret de Marrakech. Des ruelles remplies de silence, des impasses profondes, des voûtes mystérieuses, des fontaines qui s'abritent sous de très vieux berceaux de vigne; peu de boutiques; quelques rares éventaires où de vieilles négresses vont acheter de la bougie, du sucre, de la menthe et du thé; de belles demeures insoupçonnées qu'habite une bourgeoisie dévote, bref un endroit très vieil Islam, très solitaire, très poussiéreux, et où jamais Européen n'a l'idée de s'égarer. C'était là le séjour que le Glaoui avait élu pour être le lieu de son repos. Combien ce choix en disait long sur les sentiments du mort! Après bien des vicissitudes, ce grand seigneur berbère était devenu notre ami, et cette amitié, hier encore, il l'avait scellée par le sang de son fils Abd El Malek. En apparence du moins, notre civihsation l'attirait. On
282 MARBARECH
le voyait avec empressement nous emprunter nos dernières inventions; son palais était éclairé à l'électricité ; il se servait du téléphone; il possédait plusieurs automobiles; et jusque dans son âpre château de Télouèt, au delà des crêtes de l'Atlas, j'ai entendu résonner d'une façon bien étran{3^e, au milieu de la neige et des siècles, les fausses notes d'un piano ! Tout cela n'a pas empêché qu'entre tant de mosquées où il pouvait avoir son tombeau, il ait choisi la plus lointaine, la plus à l'écart des étrangers. . .
Voilà déjà bien des semaines que j'ai quitté Marrakech. Bien souvent mon esprit s'en va vers sa place en folie, vers ses souks ombreux et brillants, vers ses palais et ses décombres. Je revois la plaine embrasée aux cailloux aveuglants, et les ravins brûlés où nous poursuivions vainement le sorcier de l'Ahansal, et le beau jeune homme mourant au milieu des tapis que tenaient à bras tendus les esclaves, et
le vieux chef féodal si noble et douloureux sous sa tente. Et toujours, à ces images se mêle un souvenir étrange... Au retour de l'enterrement du Glaoui, en arrivant dans le jardin de ma maison arabe, j'aperçus, au fond d'une allée, une vieille négresse qu'on employait d'ordinaire à tirer de l'eau du puits. Accroupie au-dessus d'un parterre en contre-bas, elle tenait des discours aux plantes qu'elle était chargée d'arroser. Puis se redressant lentement, elle les exhortait de la main à s'élever de terre avec elle ; et comme si les plantes dociles obéissaient à ses incantations et que les tiges avec les fleurs étaient montées à la hauteur de sa bouche, lorsqu'elle fut tout à fait debout, elle leur envoya des baisers... Eut-elle alors le sentiment qu'il y avait quelqu'un derrière elle? Elle se retourna, m'aperçut, et confuse, sans doute, d'avoir été surprise, elle s'en alla dans une allée voisine, emportant avec elle sa vieille âme bizarre, faite à l'image, me sembla -t -il, du profond quartier secret
que le puissant seif^neur de l'Atlas avait choisi entre tous pour y passer l'éternité. . . Pourquoi le souvenir de la vieille négresse accroupie dans mon jardin et appelant à son aide les Génies de la terre pour faire pousser les fleurs et s'éviter de tirer des seaux d'eau, me revient-il ainsi à la mémoire, toutes les fois que je songe à Marrakech? Pourquoi? je ne saurais le dire. Pourquoi y a-t-il des bruits, des couleurs, des parfums, où de vastes nappes de passé sont mystérieusement enfermées, et qui soudain en effleurant l'esprit, y ressuscitent par miracle le temps évanoui?