‹ Marrakech; ou, Les seigneurs de l'AtlasChapitre 16 sur 17 · CHAPITRE XVI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVI

LA MORT d'aBD EL MALEK

ET toujours aucun écho du tambourin merveilleux...

La colonne avait repris sa marche dans un pays de plus en plus difficile, poussant devant elle un ennemi qui se dérobait sans cesse quand, sur les dix heures du matin, l'avant-garde de Si Madani, commandée par son fils Abd El Malek, fut brusquement attaquée par les gens de Sidi Mah.

C'est un spectacle toujours pareil et toujours assez passionnant, ces eng^agements de harka. On dirait un ballet guerrier, une figure de carrousel. Les deux partis sont face à face. L'un d'eux s'élance ventre à terre, derrière ses porte-éten-

dards, décharge ses fusils, tourne bride, et toujours à fond de train s'enfuit, ses drapeaux déployés. Alors, l'autre parti de s'élancer à son tour, lui aussi bride abattue. Il tire, fait une volte rapide, puis revient à toute allure sur ses pas, poursuivi par son adversaire qui a rechargé ses armes, galope, lâche son coup de feu et se dérobe à nouveau. Et cela indéfiniment, comme dans une fantasia, où le risque de la mort ne fait qu'ajouter au plaisir.

C'était la première fois que le jeune Abd El Malek s'en allait ainsi au combat. Je le voyais de loin, vif, rapide, la carabine au poing, monté sur un beau cheval noir, toujours en tête de ses drapeaux lorsqu'il partait à la poursuite, toujours le dernier à revenir. Dans ce fougueux cavalier blanc qui courait à tombeau ouvert, en abandonnant ses rênes pour épauler sa carabine, aurait-on jamais reconnu l'adolescent efféminé et quasi endormi, que je regardais hier encore errer dans le camp

de son père, tenant un de ses familiers par la main?.. .

Il y eut ainsi plusieurs figures de ballet. Puis nos canons commencèrent de tirer sur le petit bois de chênes verts où se rassemblaient, après la charge, les partisans de Sidi Mah. Le jeu de la poudre s arrêta presque . On n'entendit plus çà et là que des coups de fusil espacés. Bientôt notre colonne, qui continuait paisiblement d'avancer, atteignit le plateau où nous devions nous arrêter ce jour-là. A ce moment arriva la nouvelle qu*Abd El Malek était blessé.

Mon cheval était encore sellé. Je me dirigeai aussitôt vers le camp du Madani. Il fallait pour le rejoindre commencer par descendre dans un ébouUs de rochers, où tout autre cheval qu'un cheval marocain se fût cassé les pattes, puis remonter une autre pente non moins brutale et difficile, avec de larges pierres plates disposées en gradins comme un escalier gigantesque.

Tout cela prit du temps. Quand j'arrivai

là-haut, je trouvai toute la harka rassemblée autour du Fqih. Assis sur sa chaise de jardin, appuyé contre un chêne vert, il donnait des ordres à ses gens de sa voix sourde et bredouillante, comme si rien ne s'était passé. Je m'approchai. 11 m'adressa son sourire habituel en inclinant la tête, et m'invita du geste à m'asseoir.

A quelques pas de là, une vingtaine d'esclaves tenaient à bout de bras des tapis, formant une tente à ciel ouvert, où l'on avait porté le jeune Abd El Malek, afin de le soustraire aux regards. Seules deux personnes de sa suite avaient suivi le médecin dans cette chambre improvisée, et l'adjuraient, suivant l'expression marocaine, de donner son doigt le meilleur, c'est-à-dire de mettre en œuvre toutes les ressources de son art. Et cependant ils hésitaient à entr'ouvrir les vêtements de leur maitre et à montrer sa blessure, parce qu'il est déshonorant pour un chef de laisser voir une partie quelconque de son corps. Et le blessé lui-même, étendu

sur un tapis, jetait des regards suppliants pour qu'on ne le découvrit pas — cela autant par pudeur que parce qu'il se sentait tout souillé.

Quand le médecin, avec discrétion, mit à nu la partie du ventre où la balle avait frappé, les deux hommes détournèrent la tête, Abd El Malek ferma les yeux. L'abdomen avait été traversé, les intestins s'échappaient des deux côtés. On ne pouvait que bander la plaie pour envoyer le moribond jusqu'au poste de Tanant, où il serait opéré, s'il y arrivait encore en vie. Gomme il s'agissait d'un voyage qui devait durer plusieurs heures dans des conditions difficiles, le mieux aurait été de ramener les cuisses sur le ventre pour assurer plus forteuient le bandage. Mais le médecin ne le fit pas, sachant trop bien qu'un grand seigneur berbère, même à l'article de la mort, n'accepterait jamais d'être troussé comme un poulet.

Le pansement touchait à sa fin, quand le long visage terreux de Si Madani Glaoui

apparut au-dessus des tapis que soutenaient toujours les esclaves. Il dit le mot le plus banal de la causerie marocaine : « Labês? )' (Gomment cela va-t-il?) — « Labés chouia. . . " (Doucement) , répondit Abd El Malek, avec un sourire forcé qui contredisait ses paroles. Le long visage terreux disparut. Si Madani revint s'asseoir sur sa cbaise de jardin et se remit à donner des ordres d'une voix toujours égale, sans laisser voir une seconde son âme troublée à ses gens.

Le médecin ne lui cacha pas que la blessure était tout à fait grave et qu'il fallait se hâter de transporter Abd El Malek à Tanant, car toute minute qui passait diminuait ses chances de vie. Mais cette fois encore il fallait tenir compte du caractère et des coutumes berbères, organiser une escorte de piétons et de cavaliers, désigner les notables qui en feraient partie, prendre des gens dans chacune des tribus qui avaient envoyé des contingents à la harka, choisir les piétons à qui reviendrait

l'honneur de porter le blessé sur leurs épaules, résoudre enfin d'autres questions que j'ignore, mais imposées par l'usage, avant de se mettre en chemin. Pendant ce temps les minutes passaient; et quoi qu'eût dit le médecin. Si Madani, au milieu de ces lenteurs, ne montrait aucune impatience. Sans doute y avait-il au fond de son esprit la croyance que les choses inscrites au Livre du destin doivent nécessairement arriver, et que c'est une idée assez folle de donner tant d'importance à quelques minutes perdues quand il s'agit de la vie et de la mort.

Cependant on avait porté le pauvre Abd El Malek hors de l'enceinte des tapis. Son beau visage avait pris les couleurs pourrissantes d'un marbre que le temps a verdi ; et dans cette lividité ses yeux immenses, grands ouverts, et ses lourdes boucles noires brillaient de toute leur chaude vie et d'un éclat impressionnant.

iVprès de longs palabres et toute une heure perdue, l'escorte qui devait lac-

compagner se trouva enfin réunie. Quittant sa chaise de jardin, son père s'approcha pour lui dire un ou deux mots d'adieu, qui s'embrouillèrent dans ses dents jaunes et que le blessé n'entendit pas. Déjà les cavaliers s'éloignaient. Avec précaution leurs chevaux cherchaient au milieu des pierrailles la place où poser leurs sabots. Quatre piétons soulevèrent le brancard sur lequel le jeune homme était couché. Et je vis alors, non sans surprise, s'ouvrir au-dessus de la tête de ce jeune guerrier d'un autre âge, le large parapluie aux baleines cassées, qui m'avait paru si comique pendant la marche de la harka, suspendu en bandouUère sur le dos d'un fantassin. . .

— Croyez-vous qu'il arrive à temps et qu'on pourra l'opérer? demandai -je au médecin qui l'accompagnait du regard.

— Certainement non, me dit-il. Il va demander à boire en route. Malgré les ordres que j'ai donnés, aucun des gens de son escorte n'osera lui refuser de l'eau,

cette chose qu'on ne refuse à personne. Et il mourra presque aussitôt.

Donna-t-on à boire au blessé?. . . A cinq heures, la télégraphie sans fil annonçait au général de Lamothe qu'avant d'arriver à Tanant, Abd El Malek était mort. Aussitôt le Général envoyait auprès du Glaoui un officier musulman d'Algérie pour lui apporter la nouvelle. Depuis longtemps Si Madani connaissait cet officier pour lequel il avait de l'affection. Cependant pas une seconde il ne se départit en sa présence de la fière résignation islamique. Mais quand l'Algérien l'eut quitté, il fit appeler le heutenant français qui commandait aux Askris — celui précisément avec qui j'avais fait le trajet de Marrakech à Tanant. Sa douleur était trop forte, il ne pouvait plus la contenir, il fallait qu'il en fît part à quelqu'un... à quelqu'un qui ne fût ni de sa race ni de sa religion, et pour qui une confidence, une plainte, une larme ne fût pas une humiliation... Parmi ses

cent trente enfants, Abd El Malek était son enfant préféré, le seul qui fût intelligent, celui qui dans sa pensée devait devenir après sa mort F héritier de tous ses biens, le chef de la maison des Glaoua. Et si l'on était descendu plus avant encore dans cette âme très secrète, on y aurait aussi découvert ces profondes haines de famille qui sont au fond de tous les cœurs berbères, et le désespoir de laisser son immense héritage à son frère Hadj Thami, dont il avait fait la fortune mais qu'au fond il jalousait comme un cadet trop puissant.

Tout cela, le Madani le laissa voir ou soupçonner à l'officier nazaréen qu'il avait mandé sous sa tente. Devant ce Chrétien il pleura. Il changea même de vêtements sous ses yeux — ce dont il s'excusa, disant : ic Pardonne-moi de me dévêtir ainsi . Mais tout m'est égal maintenant... »

Quelques instants plus tard, on amenait en sa présence deux individus suspects, qu'on avait surpris rôdant près de la tente

du Général — sans doute des gens de Sidi Mah, venus pour espionner ou faire quelque mauvais coup. Ils expliquèrent avec volubilité qu'ils ne s'étaient glissés dans le camp que pour y ramasser de vieilles boites de conserves, qu'ils appartenaient d'ailleurs à une des tribus du Glaoui, et qu'ils ne demandaient qu'à combattre avec sa harka.

Absorbé dans ses pensées, Si Madani paraissait ne pas écouter leurs paroles. Puis soudain levant sur eux son regard, et semblant les apercevoir pour la première fois, on vit s'allumer dans ses yeux une lueur brève et violente; il bredouilla quelques paroles tout à fait inintelligibles, fit un geste, et aussitôt les esclaves, saisissant les deux suspects, les entraînèrent bors de sa vue.

Ce fut rapide et atroce, une de ces scènes d'borreur tragique sur lesquelles pâlissent à l'École des Beaux-Arts les candidats au Prix de Rome : la mort de Mazeppa ou l'écorcbement de Marsyas. A

peine les deux prisonniers étaient-ils sortis de la tente que les bâtons et les pierres s'abattirent sur eux de tous côtés. Le camp de la barka, tout à l'heure assoupi dans un profond silence, s'anima de cris sau- I vages. La cbemise arrachée, roués de ' coups, lapidés, sanglants, effroyables à voir, les deux rôdeurs furent traînés par les pieds à travers la broussaille et les rochers jusque dans le fond du ravin. Sans doute étaient-ils déjà morts quand ils arrivèrent en bas. Mais pendant longtemps encore, les coups de feu, les pierres et les injures s acharnèrent sur leurs cadavres. Puis les gens remontèrent sur le plateau, et de nouveau le grand silence se rétablit parmi les tentes, seulement troublé de moment en moment par les appels des veilleurs, car sur ces entrefaites la nuit était venue, et l'on voyait briller les grands feux de genévriers allumés par les gens placés en sentinelle, et plus loin, très loin, au delà des ravins inaccessibles, les feux des gens de Sidi Mah, qui, sans doute

avertis déjà de la mort d'Abd El Malek par la queue de rat du Marabout et son génie familier, célébraient le succès de la journée autour de ces flammes perdues, en frappant du tambourin. . .

Le lendemain le général de Lamothe, accompagné de quelques officiers, se rendit au camp du Glaoui. Si Madani l'attendait debout devant sa tente, dans ses longs vêtements d'une impeccable blancbeur. Son visage ordinairement terreux avait la couleur de la cendre; ses lèvres qui déjà ne s'unissaient jamais, étaient remontées sur ses dents jaunes, tirées par un rictus douloureux; sa moustache à demi tombée semblait arrachée par la mort. Il agitait toujours son écran de palmier : on eût dit que ce léger courant d'air maintenait seul l'éclat et la chaleur de ses yeux toujours ardents, dans sa figure presque abandonnée à la décomposition.

Avec ses hautes façons coutumières il nous fit entrer sous sa tente. Le Général et

lui s'assirent sur des chaises de jardin, tandis que les officiers de la suite s'étendaient sur les tapis. Si Madani avait pris dans sa main la main du Général et ne la quittait plus. C'était très émouvant de voir ce vieux seigneur berbère et cet officier français, qui tous les deux avaient perdu un de leurs fils à la guerre, s'entretenir à mi-voix et communier dans un même sentiment douloureux et résigné...

Élevant alors un peu le ton et s'adressant à nous tous, le Fqih nous dit qu'il ne souhaitait à personne le sort cruel qui venait de frapper Abd El Malek, mais que pourtant son fils était mort de la plus belle mort que puisse envier un homme, et que pour lui il était fier qu'il fût tombé pour le makhzen. Il dit : « le makhzen », c'est-àdire le gouvernement du Sultan. Mais nous tous, nous comprenions bien qu'Abd El Malek était tombé pour la France.

Dans le camp, un incroyable silence.

Pas un son de guimbri, pas le moindre tintement de fer. On eût dit que les bétes

elles-mêmes oubliaient de piaffer et se retenaient de faire du bruit en broyant leur paille bacbée. Sous la tente, les serviteurs faisaient passer devant nous les grands plateaux d'argent cbargés de verreries et de porcelaines de Bohême, si délicates, si fragiles, si surprenantes à voir quand on songeait aux chemins incroyables qu'elles avaient traversés dans les couffins, sur les mulets et les ânes, pour arriver jusqu'ici. Des gâteaux, des amandes, des noix épluchées, des dattes sèches, une délicate collation circulait dans les assiettes dorées que les esclaves silencieux nous présentaient tour à tour. Du regard, sans en avoir l'air, le Madani dirigeait tout le service. Devant cet agréable goûter, seul notre silence rappelait que cette collation était un repas funéraire. . .

En ce même moment, là-bas, dans la vieille cité deDemnat, l'antique ville montagnarde aux eaux courantes et aux magnifiques jardins (où une automobile l'avait rapidement amené), on enterrait le jeune

Abd El Malek, pacha de cette région de l'Atlas, et vivant souvenir des princes de sa race qui régnaient autrefois dans Séville et dans Grenade. . . Alors de nouveau, mais cette fois avec quelle mélancolie! je songeai à la poésie plaintive qui m'était revenue assez étrangement à la mémoire comme un avertissement du destin, quand je regardais, l'autre jour, le bel adolescent ennuyé debout au pied du petit mur de terre sècbe :

J'ai passé auprès d'un brillant tombeau, Placé dans un parterre de fleurs.

— De qui est-ce la tombe? ai-je dit.

— D'un amant, m'a-t-on répondu, En faisant un geste de compassion.

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