LE NOBLE MÉTIER
Souvent on entend dire que le descendant d*une noble famille ne peut choisir d*autre carrière que celle des armes ; cette idée est tou- j^ chuite et auguste à première vue. Mais nous avons payé trop cher Ibfi plaisir d admirer. Il faut déshabiller cette caste orgueilleuse. Tout sim*-' 1 plement ils choisissent d*être rois. Remarquez que ce n'est nullement difficile d*être officier ; Télite intellectuelle ne vise point là, par cette raison décisive que Tart de gouverner veut un esprit souple, et toujours heureux de croire ce qui lui plaît, ce qui suppose ime incapacité à résoudre et même à saisir les problèmes réels que proposent les objets. Chose étrange, et même admirable, le plus haut pouvoir, le seul pouvoir en notre temps, est à prendre ; il suffit de le désirer. Soyons justes. J'aperçois un art difficile, et sans lequel il n'est pas de brillant officier, c'est l'art de monter à cheval ; aussi nos rois s'y préparent-ils dès leurs jeunes années. Et même il faut dire que l'habitude de vaincre un animal fort, mais maladroit, par la douleur seulement, sans aucune pitié, et en gardant les formes d'une amitié protectrice, ne prépare pas mal au métier de roi. Dont la ^vach^ est le symlxJç. ^ Le phûsant, c'est que nouaTen jugeons comme si les officiers de carrière étaient seuls destinés à foire bon marché de leur vie. Or le fait est que tout homme valide est jeté au métier militaire, qu'il le veuUle ou non, et même plus exposé qu'un autre aux accidents de toute sorte, coups de pieds de cheval ou mitraille, sans compter les travaux, les fatigues et les privations. Après cette expérience de la guerre, tout hcmime de troupe conviendra qu'il y a plus de différence en guerre entre le soldat et l'officier, que dans le temps de paix entre un riche et un pauvre. Pour le risque de guerre, mettons qu'il est égal, puisque, si l'homme risque plus en son travail quotidien de guetteur, de ravitaiU leur, de terrassier, l'officier est un peu plus découvert dans le mouve-
^nient de Tassaut* Les risques étant les mêmes pour tous» et ind^pen- \idants des préférences, tout homm e qui cherche la moindre peine et file plus grand plaisir doit choisirdetoomg^Je ne vois donc n
smoîTqîniert'natî^ de préférer Tétat
de maître à celui d'esclave. Que les maîtres admirent ingénument cette
dispositionJà, je ne m'en étonne point. Mais que les esclaves acclament
\"Adu fond de leur cœur celui qui a choisi d*être chef, cela serait trop
I Iridicule ; et je me suis assuré, par une longue fauniliarité avec les
I jesclaves, que cela n'est point.
/ Il y a du sérieux et même de l'émotion dans un homme qui défend
ses privilèges. Sans doute y en a't-il moins dans l'homme qui ne veut
point régner du tout, et qui résiste à la tyrannie tout simplement. C'est
qu'une négation n'est encore rien. Quand le simple citoyen aura obtenu
de vivre en paix, et selon l'égalité des droits, sa vie n'est pas faite pour
cela ; il n'en résulte pour lui ni un aliment pour son esprit, ni des joies
esthétiques, ni la sagesse pratique, ni même le pain quotidien. Etre
libre, ce n'est encore rien. Mais, pour l'ambitieux, être le maître, c'est
toute une vie. C'est pourquoi la partie n'est pas égale. La politique est
tout pour l'un ; pour l'autre elle n'est que précaution. C'est pourquoi
ironie et amertume corrompent souvent le grand effort des esclaves,
dès que la fureur ne les tient plus. Appréciant donc les immenses
difficultés de cette lutte inégale, je dois d abord ne pas me prêter aiix
mystifications académiques, puisque je n'en suispoint dupe.