‹ Mars; (volume 2)Chapitre 5 sur 91 · DU BEAU · texte numérisé non relu

DU BEAU

Nul n*est à Tabri de cet enthousiasme prodigieux qui fait que Ton veut marcher sans savoir jusqu*oii, à la suite d'une troupe bien disci" plinée et résolue. Ces effets sont bien connus, mais communément attribués au prestige de la Patrie, naturellement présente ici à l'esprit de tous. Ce n'est pas le seul cas où le Dieu naît de l'enthousiasme ; et je crois que ce sentiment est proprement esthétique, j'entends qu'il n*est ni fortifié ni même modifié par les pâles idées qui l'accompagnent, concernant le devoir et le sacrifice ; tout au contraire, ces idées en sont illuminées et réchauffées ; en sorte que l'objet réel du culte, c'est bien l'action même, commime, réglée, rythmée, enfin perçue et sentie par toute la surface de notre corps.

Tout est parfait en cette danse ; l'ordre y est sensible ; la musique

y est exactement adaptée ; la volonté de tous est perçue par chacun.

Volonté de quoi? D'agir en commun, sans rien d autre ; et cela suffit

/ pour que le bonheur de société soit éprouvé sans mesure, balayant

\j tous les médiocres soucis, tout sentiment de faiiblesse, toute crainte.

pL'honune se sent et se perçoit avec les autres, invincible et immortel.

Ce tambour le fait dieu.

Je renonce à définir le beau. Du moins ce défilé militaire en donne un exemple incomparable. Le sentiment de fapnheur ne dépend point du tout de quelque idée sur les fins poursuivies ; l'opinion de chacun n'importe guire ; soyez instruit ou ignorant, cela n'y changera rien ; il iàut ici penser et agir dans le bonheur le plus enivrant. Les petites raisons ne servent quk vous amener là, si vous êtes libre de vos mou« vements. Pour le soldat, il y est conduit par force ; mais il l'oublie aussitôt. Cette parade n'a nidlement besoin de raisons ; elle se suffit à elle-même ; elle s*affirme glorieusement. Il n'y a qu'un remède contre cette admiration totale, c'est d'être ailleurs. Et encore est-il qu'en

pensant seulement à cet ordre humain qui va, )e sons que je voudrais aller aussi. Mais le spectacle lui-même trompera encore mon attente.

J»» • Tt« • irai. J irai.

Par ces caractères, je dis que la chose militaire est proprement esthé-*

tique. Et je remarque qu*il n y a point d autre art populaire en ce temps-*

d» ni même d*art qui soit comparable à celui-là, par la puissance et la

perfection. Chacun y est pris. Chacun y sera pris. Oui les inorts seront

oubliés ; et les erreurs aussi ; et les mensonges ; et les froides et tristes

réflexions nées de solitude.

Il fout savoir que le beau est ce qui met Tesprit des hommes en mou"

7 vement. Le vrai même est faiblei^é ; et le bien est austère quand on

. |S y met. Je tiens quc ffamour de la vénK^p8t^iiDlê;<juoiqu assez bien

f durigé toujours, s'il nVst payé i C*ê6t p6urqudt,lbïïr1es discussions, les

passions tristes finissent par régner. Au lieu que Tamour du beau efface

/ tout et guérit cette âme inquiète et taiUe. Ausit t CBtltf iiiystii

^wfierre, née d un ^ii^t«ri<>^^mcrf^ tnuiom:» et sur tous, beiiiuiauie en

cela à 1 esthétique religieuse, mais plus puissante encore par son mouvez

ment aocâéré. C'est par là qu'on saisit la parenté, étrange autrement, de

Tesprit militaire et de l'esprit religieux ; ce que l'oreille musicienne, au

Té Deum^ sMsit très bien.

Page 1