‹ Mars;Chapitre 47 sur 99 · MEA CULPA · texte numérisé non relu

MEA CULPA

Pour im part je n âî pas manqué de résignation. Je n eua pas de peine ii considérer cette autre espèce d'bonunes, qui fait faire et ne fait iamais» comme on considère des objets danger^ix et difficiles à manier* Mais à l'égard de mes semblables, compagnons de travail et de misère^ je les honorais quelquefois de ces vifs mouvements d*humeur que rkomme éveille en Thomme, surtout quand ils entonnaient leur C

concert de plaintes. « Vous l'avez voulu, disais^je. Oui, vous l'atten- ^

diez, ce beau jour de la guerre. En votre heureuse jeunesse, il nV eut ^

point de discours, dé spedade et de cérémonie où vous n'tyee attendu, ^

pour y applaudir, l'annonce de la revanche, et l'injure à l'ennemi. Il ^

est agréable de faire figure de héros, Il faut payer maintenant ces plaisirs ^

de comédien. Vous voilà héros sans aucune comédie. » ^

Je trouvais à me consoler moi-même, si l'on peut dire, par les mêmes 5

discours. Car il est vrai que je craignais mon propre enthousiasme, et C

que je fuyais les occasions d'applaudir nos comédiens politiques. Mais ^

comme mon métier était d'observer, de deviner et de prévoir, j'avais à j

éviter des fautes moins grossières. Cette élection présidentielle, avec ^

ses cortèges, me fit dire à des amis qui ne l'ont pas oublié : « C'est la guerre ; nous n'y échapperons pas. » La loi de trois ans fut un avertissement encore plus clair. J'apercçvais bien cet effort des Tyrans contre la paix. Je comprenais que le pouvoir militaire, après s'être rétabli en son fort inviolable, travaillait à s'affirmer et à s'étendre, et conunent l'alliance russe était un moyen pour les uns et pour les autres. Enfin je savais assez compter pour conclure que le service de trois ans restaurait et confirmait l'ancien esclavage, sans mettre un homme de plus en ligne. Aussi je tenais pour Combes, pour Pelletan, pour Caillaux, pour Jaurès ; contre le Temps et contre l'Académie ; mais mollement. Les sarcasmes, les injures, les menaces de l'élite me modéraient. J'écoutais

trop ces gens-là. Je me lassais de ce blâme toujours éveOlé, toujours armé. Un pauvre homme disait : « Ma politique, c*est ma soupe et mon lit. » Mon pauvre Alain, me disais-je, puisque tu ne t*es pas assez détourné de ta soupe et de ton lit, il faut maintenant manger cette

I soupe de soldat, et coucher sur ces planches. Il iaut payer les années

d'acquiescement.

Il serait doux maintenant de revenir aux belles-lettres. Cette fetigue universelle, qui nous assure des années de (mÛx, durera bien autant que moi. Plus d'un marchand d'imprimés m'a fait entendre que les cadavres

^ sont enterrés, et que déjà les livres sur la Guerre ne se vendent plus.

Toute colère vient à sa fin ; et toute expérience pénible est bientôt oubliée. Vais-je consentir encore à ce jeu des pouvoirs dont je {Mrévois si bien les effets ? La Victoire est comme une tête de Méduse, que l'on

I . promène sur le pavois. La joie est forte. La soupe et le lit parlent

fi éloquemment au soldat revenu. Je compte aussi ces amis précieux

qui me laissent dire, en se regardant, comme on attend les dernières gouttes de l'orage. ^ Soldat mécontent », disait l'un d'eux, qui certes a de l'esprit. G>ntre quoi le spectacle d'un aveugle de guerre ou d'un amputé agit par un choc qui heureusement ne s'affaiblit point. Mais l'arrogance, la puérilité, la sottise, l'emphase des pouvoirs agit peut" être encore plus énergiquement contre l'Oubli. Merci, Messieurs.

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