‹ Marseille et la colonisation françaiseChapitre 3 sur 41 · AVANT -PROPOS · texte numérisé non relu

AVANT -PROPOS

Parmi les nombreuses publications que l'Exposition coloniale de 1900 a suscitées, il en est deux qui rappellent celle qui va suivre et l'ont préparée. Sous l'inspiration d'un des chefs les plus actifs du mouvement colonial de Lyon, M. Ulysse Pila, la Chambre de Commerce de cette ville faisait rédiger une brochure intéressante intitulée : La Colonisation lyonnaise. Elle y rappelait brièvement la part prise par quelques Lyonnais d'autrefois à l'ancienne colonisation et faisait connaître surtout l'importance de leurs entreprises actuelles. En même temps, M. Augustin Bernard, qui dirigeait alors avec tant d'intelligence les Questions diplomatiques et coloniales, saisissait l'occasion d'instituer une enquête sur le rôle colonial de Lyon, de Marseille et de Bordeaux. J'étais chargé moi-même d'écrire les articles relatifs au grand port méditerranéen. Deux ans auparavant, j'avais songé déjà à l'utilité de pareilles recherches en présentant au Congrès national des sociétés de géographie une brève étude intitulée : Marseille port colonial.

Depuis vingt-cinq ans que la colonisation est à l'ordre du jour en France on a singulièrement écrit sur ce sujet : livres, brochures, articles de revues et de journaux se sont accumulés. Il semble que la matière doive commencer à être épuisée. Pourtant il est tout un côté de la question qui n'avait pas encore été abordé. Certaines régions de la France sont plus spécialement agricoles ou industrielles, adonnées à telle culture ou à telle industrie ; y en a-t-ilqui soient particulièrement portées à la colonisation? Certains contestent que le Français soit colonisateur, mais le Breton, le Normand, le Provençal, le seraient-ils plus que le Champenois,

r Auvergnat ou le Berrichon ? On peut supposer que le voisinage de la mer, la fréquence des relations avec les pays exotiques ont développé chez les premiers une autre mentalité et d'autres aptitudes, mais la question n'a pas été étudiée. Parmi nos grands ports y en a-t-il que des influences diverses poussent à participer d'une manière plus active à notre colonisation? On le sait vaguement ; on le devine sans avoir à ce sujet des notions précises. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, on constate que lesétudes régionales et locales ont été trop négligées jusqu'ici. Cependant n'est-il pas d'un intérêt capital de savoir exactement quel rôle joue chacune des populations de la France dans les diverses manifestations de la vie nationale, quels efforts on peut attendre d'elles, quelle tâche on peut leur demander. Ce serait le seul moyen d'organiser méthodiquement le travail national, de donner à tous la direction et l'aide qui leur conviennent.

L'Exposition coloniale de 1906 a donc paru une excellente occasion d'étudier avec quelque détail le rôle colonial de Marseille. Le sujet était vaste ; il a fourni la matière d'un gros livre. Une grande place a été donnée au passé parce qu'il était ignoré et qu'il méritait d'être connu. Cependant l'antiquité et le moyen âge ont été traités très brièvement. D'abord les documents sont insuffisants, puis cette histoire, bien lointaine, est plus intéressante pour les érudits que pour le grand public. De même, deux* chapitres seulement ont été accordés à la colonisation méditerranéenne aux temps plus rapprochés de la monarchie. Je renvoie le lecteur désireux de plus grands détails aux deux grands ouvrages que je lui ai consacrés (1) ; ils seront bientôt complétés par une étude de la France du Levant au xvinc siècle.

Ainsi, dans ce long passé colonial de Marseille, c'est la colonisation en dehors de la Méditerranée, au dernier siècle de l'ancien régime, qui sera particulièrement étudiée. Beaucoup seront peut-être étonnés de la grandeur du rôle de la vieille cité.

(1) Histoire du commerce français dans le Levant au xvn* siècle. Paris, Hachette, 1896, in-8\ — Histoire des établissements et du commerce français dans l'Afrique parbaresque, Paris, Hachette, 1903, in-8«.

La colonisation française évoque à l'esprit les noms des Ponantais, Normands de Dieppe, de Rouen, du Havre, Bretons de Saint- Malo et de Nantes, Bordelais, ou même Dunkerquoiset Bayonnais. Le nom des Marseillais n'éveille aucun souvenir. Us ne figurèrent pas, en effet, parmi les pionniers, ni même les ouvriers de la première heure. Mais ils prirent leur revanche au xviu* siècle, quand il leur fut, en partie, permis de se laisser aller à leur initiative. Roux de Corse et André Brûe, dont personne ne soupçonnait jusqu'ici l'origine, suffiraient à leur gloire. On verra que d'autres de leurs compatriotes du xvme siècle méritent aussi d'avoir leurs noms inscrits au livre d'or de notre histoire coloniale.

Au xixc siècle le rôle de Marseille grandit encore. Plus qu'aucune autre ville, elle a contribué à la formation de notre nouvel empire. Elle a fourni à l'œuvre de l'expansion des précurseurs intelligents et hardis. Aussi plusieurs chapitres ont été nécessaires pour mettre en relief l'effort des Albrand, des Régis, des Rabaud et de leurs compatriotes.

Enfin, cette étude historique sera complétée par un tableau rapide du rôle de Marseille dans notre colonisation actuelle. On n'y trouvera pas, comme dans la brochure lyonnaise de 1900, une énumération des entreprises coloniales marseillaises et des détails techniques sur chacune d'elles. Une telle publication pourrait faire l'objet d'un autre travail, rédigé aussi par les soins de la Chambre de Commerce et dont nous nous contentons de signaler, l'intérêt.

Dans la partie historique, les noms des simples voyageurs et explorateurs ont été volontairement omis ; ils sont assez nombreux pour fournir la matière d'un volume publié en même temps que celui-ci. Enfin, les Lyonnais ont cru devoir élargir le cadre de leur publication en revendiquant pour eux non seulement les noms de tous les ouvriers de la colonisation originaires de la région lyonnaise, mais ceux de Stéphanois, de Dauphinois, de Bugésiens comme le colonel Marchand, qui n'ont guère subi l'influence de la métropole rhodanienne. On n'a mis ici au compte de la colonisation marseillaise que l'œuvre c}e véritables Marseillais, d'qrigiqe

ou d'adoption, et de quelques Provençaux réellement influencés par l'esprit et les traditions de la grande cité maritime.

Ce livre n'est qu'une ébauche certainement très imparfaite comme tous les essais de synthèse qui précèdent les travaux d'analyse. Tous les siècles de l'histoire coloniale de Marseille demanderaient des recherches approfondies. Les archives marseillaises doivent nous avoir livré à peu près tout ce qu'elles contenaient, c'est-à-dire assez peu. Les documents et travaux imprimés ont été recherchés avec soin, pourtant des noms et des faits intéressants ont dû m 'échapper malgré l'inépuisable complaisance de M. Barré, le dévoué bibliothécaire de la ville, qui m'a été d'un grand secours. Mais il reste certainement à puiser beaucoup aux deux sources fondamentales : les archives du ministère des colonies et des autres dépôts de Paris et celles des vieilles familles marseillaises. Plusieurs ni ont fourni d'importants renseignements. Je dois particulièrement remercier Mm« Rabaud qui a bien voulu mettre à ma disposition tous ses papiers de famille et surtout ceux de son mari, dont le cadre de cet ouvrage est loin de m'a voir permis d'extraire tout ce qu'ils contiennent d'intéressant. Grâce à l'obligeance de M. Georges Borelli, j'ai eu entre les mains de nombreuses pièces extraitesdes riches archives des Régis. M. César Tian m'a remis des documents instructifs sur les origines de notre protectorat des Somalis. Mais combien de familles connues ou inconnues doivent garder, dans des tiroirs depuis longtemps inexplorés, des papiers précieux pour l'histoire coloniale de Marseille. Faut-il ajouter que beaucoup sont peu disposées à témoigner leur confiance aux chercheurs et préfèrent garder jalousement cachés les trésors inutiles qu'ils conservent ?

C'est donc un tableau certainement bien incomplet de la colonisation marseillaise qui est présenté ici au public. L'auteur sera trop heureux s'il peut susciter parmi les chercheurs» de Marseille ou d'ailleurs, les nombreux travaux de détail nécessaires qui permettront d'écrire plus tard une véritable histoire coloniale de Marseille. Il souhaite que de nombreuses monographies

locales soient de même tentées dans nos autres grandes villes. C'est ainsi qu'on arrivera à reconstituer l'histoire coloniale de la France, plus glorieuse à mesure qu'on la conqaît davantage, car elle fournit la preuve des qualités colonisatrices de notre race, étouffées souvent, plutôt que développées, par la tutelle étroite du gouvernement de l'ancienne monarchie.

Marseille, octobre 1905.

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