MASSALIE ET LA COLONISATION GRECQUE
L'antique Massalie dut sans doute sa lointaine origine à la colonisation phénicienne, niais ce furent les Grecs qui en firent une ville et lui donnèrent réellement la vie.
Sa fondation fut comme le dernier effort de la colonisation hellénique. Depuis quatre ou cinq siècles au moins celle-ci durait. Elle avait échelonné ses établissements, comptoirs ou villes, du fond de TEuxin à la Grande Grèce et à la Sicile, de la Chersonèse de Thrace à la Cyrénaîque. Mais, à la fin du vne siècle, les causes multiples qui avaient suscité cette remarquable expansion avaient perdu leur force ; le monde hellénique était constitué. De plus, les Grecs furent arrêtés de tous côtés par des adversaires puissants : dans la Méditerranée orientale par les Perses ; sur la côte d'Afrique et en Sicile, par les Carthaginois ; au delà de la Grande Grèce par les Tyrrhéniens.
Ceux-ci étaient alors dans tout l'éclat de leur puissance ; leur alliance avec Carthage les rendait plus formidables encore et semblait
interdire aux Hellènes l'accès du bassin occidental de la Méditerranée. Aussi, longtemps les navires grecs s'arrêtèrent à l'entrée de la mer Tyrrhénienne. La Calabre et la Sicile étaient couvertes de colonies grecques avant qu'aucun navigateur grec eût visité les cotes de l'Italie septentrionale et de la Gaule.
Il fallut la téméraire hardiesse des Phocéens pour reculer les limites du monde hellénique. Phocée était alors une des villes les plus puissantes des Ioniens en Asie Mineure et ses marins passaient pour les plus habiles. Montés sur leurs pentecontères, longs navires à cinquante rames, plus rapides que les lourds vaisseaux ronds ordinaires, ils firent les premiers, dit Hérodote, des navigations lointaines et découvrirent aux Grecs la mer Adriatique, la Tyrrhénie, l'Ibérie. Ils s'avançaient en pratiquant la pèche, le négoce, et aussi la piraterie, alors un des fléaux mais aussi l'un des puissants stimulants de la navigation. Leur vitesse pouvait leur permettre d'échapper euxmêmes aux poursuites des autres pirates, surtout des Tyrrhéniens.
Ils atteignirent ainsi, à l'extrémité de l'Ibérie, le pays de Tartesse, dont le commerce enrichissait depuis longtemps les Phéniciens, Tyriens ou Carthaginois. Leurs voyages y avaient été fréquents et fructueux, quand, après la prise de leur ville par les Perses en 540, ils se réfugièrent en grand nombre à Massalie où leurs premiers colons étaient venus s'établir vers l'an 600. Le transfert de leur patrie abandonnée, si loin de toute ville grecque, semble indiquer que leur imagination avait été séduite par ces nouveaux pays qu'ils venaient de découvrir. Aussi les Phocéens, après s'être établis à Massalie, durent être impatients de poursuivre leurs entreprises interrompues au moment où ils commençaient à en goûter les fruits.
Les Massaliotes furent les dignes héritiers de ces hardis ancêtres. Sentinelle avancée du monde grec du côté de l'Occident, isolée du reste des Hellènes, entourée d'ennemis puissants, Tyrrhéniens, Carthaginois, Ligures, Massalie fit preuve d'une vitalité puissante. Elle prolongea la durée de la colonisation grecque, elle en étendit considérablement le domaine. Tandis que les autres Hellènes étaient absorbés dans leurs luttes contre les Perses ou contre les Carthaginois, Massalie poussait ses établissements jusqu'auprès des colonnes d'Hercule.
La colonisation massaliote présente donc un intérêt particulier.
Malheureusement les textes anciens nous fournissent sur elle des renseignements très insuffisants. Les uns ont été perdus. Les auteurs dont les écrits nous sont parvenus n'avaient que de vagues connaissances sur ces parties reculées du monde ancien et surtout sur les vicissitudes qu'elles avaient traversées. Aussi tout est singulièrement obscur dans l'histoire des vieilles colonies marseillaises. On ne sait exactement ni la date de leur fondation, ni leur nombre, ni surtout le rôle qu'elles ont joué.
Les Massaliotes durent être pressés, dès les premiers temps de leur ville, d'assurer leurs relations d'un côté avec le riche marché de Tartessos, de l'autre avec le monde grec, dont Cumes était la ville la plus proche. D'après les méthodes de navigation suivies partout par les Grecs, il fallait pour cela créer sur des points intermédiaires des stations, des lieux de relâche et de refuge contre les tempêtes ou les pirates. Mais les longues et pénibles guerres que Massalie eut à soutenir contre les Carthaginois, les Etrusques et les Ligures, ne permettent guère de supposer que son expansion au dehors ait commencé au vie siècle.
On a démontré, il est vrai, que plusieurs des villes grecques de la Gaule ou de l'Ibérie eurent une origine contemporaine de celle de Marseille, sinon antérieure, et durent leur fondation aux Phocéens. M. Jullian a pu parler d'une thalassocratie phocéenne, domination maritime qui s'étendait depuis les côtes ligures, en dehors de, la domination tyrrhénienne, jusqu'aux confins du détroit de Gibraltar, en dehors du pays, de Tartessos où l'influence de Carthage était prépondérante. Arganthonios, le roi légendaire de Tartessos, très ami des Grecs, avait offert des terres aux Phocéens qui avaient refusé ; la crainte de Carthage explique sans doute leur abstention. « Mais, si les Phocéens avaient laissé aux Carthaginois le privilège de la route directe des gisements métalliques, qui était par Cadix et le Guadalquivir, ils tentèrent d'arriver par d'autres voies à ce but éternel des ambitions commerciales : ils s'installèrent à l'entrée des vallées côtières de la Méditerranée qui font brèche dans cet énorme bloc de minerais qu'était, disait-on, le noyau central de l'Espagne. » C'est ainsi qu'ils fondèrent les colonies de Theline, Pyrene, Callipolis, Hemeroscopium, Maenace, entre les Bouches-du-Rhône et Malaga, sans parler d'Alalia en Corse. Mais la ruine de Phocée en 540 ; la défaite de la flotte phocéenne par les Carthaginois et les Etrusques
vers 535 ; sans doute, aussi, les progrès des Ibères, guerriers et brigands, hâtèrent la ruine de ces anciens établissements. La thalassocratie phocéenne sur les côtes de la Ligurie et de l'Ibérie avait duré environ les deux tiers du vi* siècle. (1)
S'il y eut donc une colonisation phocéenne ancienne, tout fut plus tard à recommencer pour les Massaliotes. Il est vrai que le souvenir de ce passé fut pour ceux-ci un puissant stimulant. D'autre part, la population de leur ville avait été considérablement et heureusement renforcée par les fugitifs de Phocée, d'Alalia et des colonies d'Ibérie. A la suite d'un premier siècle d'existence très tourmentée et précaire, Massalie semble avoir joui d'un siècle au moins de tranquillité relative. Elle s'était fait respecter des Ligures qui, tout en craignant ses armes, durent comprendre qu'ils n'avaient pas à redouter cette république maritime dont tous les efforts étaient tournés vers le commerce et vers la mer.
Les Carthaginois furent absorbés, pendant tout le ve siècle, par ces guerres contre les Grecs de Sicile où ils subirent de rudes échecs, et qu'ils ne devaient jamais terminer. D'ailleurs, les efforts de leur commerce furent détournés du golfe gaulois par les découvertes d'Hannon et d'Himilcon qui leur donnèrent un champ suffisant d'activité. Les expéditions des deux amiraux suivirent immédiatement la paix signée avec les Massaliotes vers l'an 500. Il ne serait peut-être pas trop aventureux de croire qu'elles furent inspirées aux Carthaginois par la crainte des luttes difficiles qu'ils prévoyaient, s'ils continuaient à vouloir disputer aux Grecs les ports du pays Ligure, et par le désir de trouver de nouvelles routes où ils ne rencontraient pas de concurrents. Satisfaits de posséder entièrement le commerce de la Bétique, de la Lybie jusqu'à Cerne, des Cassitérides, il ne semble même pas que les Carthaginois aient tenté d'empêcher les Massaliotes d'établir leurs comptoirs jusque dans le voisinage des colonnes d'Hercule. Le ve siècle fut une période de trêve dans la longue lutte entre les deux cités maritimes.
Quant aux Thyrrhéniens, les autres ennemis des Grecs, leur puissance, qui avait atteint son apogée vers la fin du vie siècle, déclina
(1) Cam. Jullian. La thalctssocrafie phocéenne à propos du buste d'Elche. ftev. des Études anciennes. V. 1903, p. 317 et suiv. — Cf., dans la même revue (1906)) l'article de Michel Clerc : Les premières explorations phocéennes dans la Méditerranée occidentale.
rapidement. Chassés de la plaine du Pô, leur riche domaine» par les Gaulois, ils allaient bientôt être attaqués par eux en Toscane. Rome s'affranchissait de leur tutelle et allait les menacer d'un autre côté. Sur mer les détroits de Sicile étaient fermés à leurs corsaires ; les Syracusains remportaient sur leurs flottes une victoire décisive près de Curaes, en 474, et leur infligeaient une série d'échecs. Les Massaliotes et les Syracusains furent dès lors prépondérants, les uns dans la mer tyrrhénienne, les autres dans le golfe gaulois.
Tout aurait contrarié la colonisation massaliole à la fin du vic siècle ; tout lui devint favorable au siècle suivant. D'un autre côté, rien n'autorise à penser qu'elle ait été moins ancienne encore. Au début du ive siècle, Massalie était déjà en pleine prospérité. C'est donc très probablement dans le courant du ve siècle que furent fondées les colonies de Massalie. Mais il est impossible de préciser davantage. On ne sait pas quelles furent les plus anciennes ni les plus récentes. Tout au plus, pour quelques-unes, a-t-on pu se livrer à des conjectures.
Il n'est pas moins difficile d'en dresser la liste exacte. L'ignorance des anciens au sujet de la géographie de la Gaule et de l'Ibérie, le peu d'importance de plusieurs de ces établissements, la disparition rapide de quelques-uns, antérieure à l'époque romaine, font comprendre pourquoi aucun des géographes grecs ou romains ne les a tous connus et énumévés. Parmi les auteurs modernes qui en ont parlé, les uns ont singulièrement exagéré le rôle de Massalie, d'autres l'ont trop rapetissé. Ruffi, le premier historien de Marseille, entraîné par des conjectures sans fondement, a attribué aux Massaliotes la fondation de Toulon, de Turin, de Marseillans, de Marseillargues, de Nimes et même de Calaris (Alalia) en Corse, ce qui est une erreur manifeste. En même temps, faute d'avoir rassemblé tous les textes, il a omis des colonies authentiques et les auteurs du xviue siècle l'ont suivi. Raoul Rochette, en suivant plus exactement les indications des textes anciens, a dressé le premier une liste plus satisfaisante dans son Histoire critique de rétablissement des colonies grecques (1815). La plupart de ceux qui ont écrit depuis l'ont adoptée avec quelques variantes. L'allemand Herzog, dans son Histoire de la Gaule narbonnaise (1864), a soutenu sans aucun fondement que, dès le vic siècle, les Carthaginois avaient enlevé aux Massaliotes leurs colonies iberiennes.
Enfin, Ernest Desjardins (1) a prétendu renouveler la question en se servant des indications de la Table de Peutinger et de l'Itinéraire d'Antonin, et en y recherchant tous les noms de lieux qui peuvent avoir une origine grecque. Mais ce système est très dangereux, car il peut conduire à considérer comme des établissements massai iotes de simples noms de lieux où les Grecs ne s'établirent jamais. Desjardins ne dit-il pas lui-même : « Les noms grecs qui figurent dans cette région, tant sur les médailles que dans la toponymie, ne sauraient prouver qu'une chose, c'est la prédominance de la langue des Marseillais dans une contrée où ils représentaient, avec une telle supériorité sur leurs voisins, l'élément civilisateur ».
Le même auteur est allé plus loin ; il a essayé de diviser en deux catégories les établissements anciens de la côte ligure et ibérique : t colonies ou dépendances directes de Marseille ; comptoirs et positions maritimes en relations avec Marseille ». Mais la rigueur de ses déterminations n'est qu'apparente. Ainsi il place parmi les colonies Portus Veneris et Portus Herculis, Port-Vendres et Villefranche, sans aucun motif, bien qu'aucun auteur n'en parle. Il n'y comprend pas les grandes Stœchades (iles d'Hyères), quoique tous les textes soient affirmatifs à leur égard. D'ailleurs Desjardins n'était pas bien sûr lui-même de l'excellence de son système puisque, à la même époque où il travaillait à sa Géographie de la Gaule Romaine, il donnait une liste toute différente des colonies de Massalie dans son édition de la carte de Peulinger (1869). Cette première liste avait été établie uniquement d'après les textes des auteurs.
C'est le seul système que l'on puisse suivre sans craindre de s'égarer dans des hypothèses. Même en éliminant tous les noms douteux, la liste des colonies massaliotes reste assez longue. Voici en effet toutes celles dont la fondation est expressément mentionnée par les auteurs anciens.
Sur la côte ligure se succédaient, en allant à l'Est, Tauroentum, Olbia, les Stœchades, Athenopolis, Antipolis, Nice, Portus Herculis Monœci. Tauroentum occupait, dans l'angle opposé du même golfe, une position symétrique à celle du port actuel de la Ciotat. La plage
(1) Géographie historique et administrative de ta Gaule romaine. Paris, Hachctlc, 1876-93, 4 in-8°
déserte des Lèques, près du village de Saint-Cyr, ne possède même plus de vestiges de l'ancienne ville. Olbia, au fond du golfe de Giens, fut plus tard remplacée par la ville gallo-romaine de Pomponiana, dont les ruines sont une des curiosités des environs d'Hyères. Les Stœchades n'étaient autres que les îles d'Hyères. Les anciens, comme plus tard les colonisateurs du xvie ou du xvne siècle, affectionnaient ces îles placées près des côtes qui offraient de bons refuges à leurs