‹ Marseille et les Marseillais (volume 2)Chapitre 18 sur 19 · SI · texte numérisé non relu

SI

J — Il veut rencontrer le docteur, lui faire une que-

j relie d'Autrichien, se battre avec lui et le tuer.

' — Par jalousie?

— Oui... non... mon Dieu! je ne sais plus ce que je dis ! je perds aussi la tête, moi ! . . . Mais ces choses n'arrivent que dans les maisons riches ! on vit tranquillement avec les pauvres... On est heureux pour rien dans les chaumières... il n'y a pas de monsieur Auguste chez les paysans... Ce matin, une pauvre paysanne est venue m' offrir des fraises. « ComMen^ ai-je dit. — Trente sous. i> Votre oncle passait? « Donnez un louis à cette femme... » Je trouve cela charmant de la part de M. Lebreton; il s'est soinvenu que M"® Louise avait demandé des fraises..* Vous dire la joie de cette paysanne est chose impossible ; elle a baisé mes mains, la pièce d'or, la porte; elle était folle, mais d'une bonne folie ; elle a crié que ce louis assurait son bonheur pour toujours^ Ses larmes de joie m'ont fait pleurer... Et nous, nous qui avons des miUions, tout notre bonheur consiste à passer pour heureux : et quand nous pleurons^ c'est de tristesse; et quand nous sommes fous, c'est de désespoir !

— Tout cela est très-bien, dit Agnès en tré[Hgnant, mais tu oublies...

~ Oui, oui| mademoiselle.,, il faut faire ici acte

d'autorité ; celui qui ne craint pas les hommes craint les femmes : M. Octave qui n'a peur de personne aura peur de vous; il faut que vous lui parliez ferme, et je vais vous le conduire ici. Attendez-moi un instant.

Agnès profita de ce repos pour se recueillir, et se demander si cette réalité fiévreuse n'était pas un rêve sans sommeil.

Octave arriva bientôt, comme un fantôme des nuits ; la flamme de ses yeux éclairait sa chevelure en désordre et la pâleur de son visage ; il redevint homme en saluant Agnès avec respect, puis le démon reprit ses droits.

— Vous savez tout, mademoiselle, dit-il d'une voix sourde.

— Je ne sais rien, répondit Agnès.

— Mademoiselle ignore tout, ajouta Rose; eHe sait seulement que vous voulez tuer ce pauvre docteur, rien que cela.

~ Oui, dit Octave d'un ton ferme, il me tuera ou je le tuerai. L'un de nous deux est de trop. Je lui ferai un affront sanglant, ce soir encore, ou demain. Je ne vis plus.

— Allons, M. Octave, dit Agnès avec une de ces voix qui adoucissent les bêtes fauves, soyez raison-

nable. Vous avez ici des amitiés oui s'intéressent à

VOUS, qui vous sont dévouées par reconnaissance, qui savent de quelle noble passion vous êtes animé; et qui, par de bons offices, peuvent vous aplanir tous les obstacles. On vous sert à votre insu, croyez-le bien. Mais n'affligez pas ceux qui vous servent et vous serviront.

— C'est ce que je lui ai dit vingt fois, dit Rose.

— Eh bien! je dirai à ces excellents cœurs, répondit Octave, à ces amitiés dévouées, que mes bras, mon sang, ma vie, ma reconnaissance sont à elles ; mais que rien ne peut changer ma malheureuse nature, et qu'il m'est impossible de subir plus longtemps, sur cette terre, les tortures de l'enfer.

— Voulez-vous parler des tortures de la jalousie? , — D'une jalousie absurde, interrompit Octave,

d'une jalousie inventée pour moi ou par moi, d'une jalousie qui n'a pas de nom, tout ce que vous voudrez, cela m'est égal ; c'est une chose qui m'étoufie, me glace les lèvres, me brûle le front, me met du fiel sur la langue, m'incendie la racine des cheveux... Tant que ce médecin sera dans cette chambre, je souffrirai ces tortures. Je suis décidé à ne plus souffrir. Je veux tuer ou être tué.

— Mais, vraiment, dit Agnès, votre raison est altérée... Ce médecin fait son devoir.

— Oh! je connais les jeunes médecins!... Voyez,

mademoiselle, ne me forcez pas aux explications... Pourquoi n'y a-t-il pas de médecins femmes pour les jeunes femmes?... Un homme a toute sorte de droit de curiosité sacrilège, sous prétexte de maladie !... C'est révoltant !... la sainte pudeur 'est violée pour une migraine!... Louise n'avait pas besoin de médecin. L'été guérit tout. Le soleil est le vrai docteur. Cet homme n'a pas le droit de toucher à un cheveu de cette jeune fille. Mon sang brûle et se glace en songeante. . Oui, oui, je suis fou, mais je sens que ma folie raisonne juste, et que demain les yeux de cet homme cesseront de voir ce qu'ils auront vu. Alors, la resphration me reviendra au cœur. L'haleine de la vie me manque en plein air!... Il y est ! il y est encore en ce moment! il y est toujours ! Le spectacle lui plaît ! Oh ! c'est intolérable ! Je vais l'attendre... Mais ne vous effrayez point, mademoiselle; je respecte la maison; il n'y aura point de scandale, point de bruit. Tous les matins, il va faire sa promenade aii bord de l'eau. C'est là que nous nous rencontrerons, demain. Je l'attendrai toute la nuit.

— Il le fera comme il le dit, murmura Rose.

Agnès comprit que tout raisonnement était inutile, et qu'il fallait venir en aide à cet intraitable désespoir, qui, d'ailleurs, prenait sa source dans

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une passion surhumaine, mais digne d'intérêt, aux yeux d'une femme surtout.

— ' Monsieur Octave, dit-elle, voulez-vous m'écouter avec calme, un instant ?

— J'essayerai de vous obéir, dit Octave, en essuyant la sueur qui ruisselait sur son visage.

— Je ne veux pas discuter avec vous. Je veux vous prouver que je suis votre amie depuis le jour où vous fîtes devant nous un acte de courage. Eh bien! je vous promets que le docteur partira demain matin pour Paris... Êtes-vous content?

— Mais le passé! le passé! qui l'anéantira, mademoiselle ?

— Ah! monsieur Octave, vous en demandez trop. Dieu même ne peut pas anéantir le passé. Votre exigence est exorbitante. Vous abusez de l'amitié.

— Pardon, mademoiselle, pardon, dit Octave d'une voix émue par les larmes. Oui, je conviens que je ne suis pas raisonnable... Excusez-moi... Vous êtes un ange de bonté... Mais ce que vous me promettez sera-t-il ?. . ,

— Ayez confiance en moi, interrompit Agnès; le docteur partira demain.

— Par le premier convoi î

— Oui.

MONSIEUR AUCrUSTE 247

— Mademoiselle... j'ai besoin de passer une nuit calme... Oh ! je vous en prie, écoutez-moi jusqu'au bout... La fièvre me brûle... et vous pouvez me guérir sans médecin... Il y a deux convois encore avant minuit ; faites-le partir ce soir.

Agnès fit un signe d'impatience, Octave tomba à ses genoux.

— Eh bien! dit-elle, relevez-vous... il partira ce soir.

Octave prit la main droite d'Agnès et l'inonda de larmes.

— Maintenant, partez, monsieur Octave... Soyez sage, et comptez sur moi... Adieu... à demain, et bonne nuit.

Quand Octave fut éloigné, Rose poussa un soupir et dit :

— Si tous les hommes étaient comme celui-là, le monde entier serait bouleversé... Mais c'est égal, il a des folies adorables. Voilà un homme! ,

— Rose, dit Agnès, montez à la chambre de Louise ; mon oncle vous demandera : Où est Agnès? vous répondrez négligemment : M^*® Agnès est triste ce soir; elle se promène sur la terrasse... et vous ferez en sorte que le docteur puisse bien entendre ces derniers mots.

^- Je comprends, dit Rose4

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— Et eUe s*éloigna lentement. Agnès se recueillit, selon son usage, pour méditer sur la scène inévitable qu'elle préparait.

Dix minutes écoulées, une silhouette noire se dessina sur les murs de la maison, et un homme entra dans le quinconce, avec cette allure indécise qui veut tromper sur l'intention.

Agnès vit l'ombre du docteur, et donna tout de suite à sa promenade un mouvement précipité. Son bras droit agitait un mouchoir, et le frôlement de sa robe annonçait une émotion intérieure arrivée au paroxysme. En apercevant le docteur à troispas, elle retint un cri, comme une comédienne émérite, et ralentit sa marche subitement, comme si elle eût été honteuse d-étre surprise dans un mouvement irrégulier.

— Jô ne croyais pas avoir le bonheur de vous revoir aujourd'hui, dit le docteur ; le hasard m'a favorisé... Ai-je eu tort en vous abordant?... Vous ne daignez pas me répondre ?... Vous aurais-je offensée à mou insu?... Oh! je vous en conjure, belle Agnès, répondez-moi.

Agnès avait repris sa marche précipitée, et le docteur l'accompagnait du même pas.

— Oh ! les hommes! les hommes! dit-elle eu por-

tant son mouchoir à ses lèvres comme pour le déchirer.

— Vous avez à vous plaindre de moi, demanda le docteur d'un ton suppliant.

— 0 douleur non encore éprouvée! reprit Agnès avec un accent tragique.

Le docteur se frappa le front, en entendant cette citation de Phèdrcy et reconnut la jalousie.

— Elle est jalouse de sa cousine ! dit-il mentalement.

— Docteur, reprit Agnès, ai-je quelque pouvoir sur votre volonté?

— Un pouvoir souverain, ma belle Agnès.

— Me jurez- vous de m' obéir?

— Je le jure, à vos pieds divins,

— Sur rhonneur?

— Sur rhonneur, et sur ma tête.

— Eh bien! partez pour Paris, tout de suite; je ne veux plus que vous remontiez... à... vous savezoù!

— En voilà de l'amour! pensa le docteur.

— Voiis hésitez, monsieur? dit Agnès d'un ton de reine absolue.

— Et que ferai-je ensuite, ma beUe Agnès ?

— Vous m'écrirez demain, pour me prouver que vous m'avez obéi.

SSO MONSIEUR AUGUSTE

— Ah! j'aurai le bonheur de vous écrire... et ensuite?

— Vous attendrez... Bientôt les nouvelles vous arriveront.

— Mais, Agnès...

— Point de mais; vous avez juré de m'obéir.

— Cependant, je dois expliquer la brusquerie de ce départ aux yeux de M. Lebreton.

— Rien n'estplus aisé... Mais pas dans la chambre de... M"* Louise... Vous direz à mon onde qu'une dépêche vous arrive, impérieuse comme le télégraphe, et qu'un de vos illustres clients est en danger de mort. Dites que c'est un ministre, ou un général.

— Et vous m'autorisez à vous écrire demain?

— Je l'exige. Votre obéissance m'indiquera le degré d'eslime qu'il faut vous accorder... Hâtezvous... on sonnera bientôt à la station.

— Et je vous quitte en ami? demanda le docteur en se penchant une seconde fois sur le visage d'Agnès.

— En ami obéissant, répondit Agnès, en présentant sa joue, et en la retirant tout de suite, comme elle eût fait devant un tison.

Le docteur se résigna et sortit du quinconce, en se disant à iui-méme :

-»- C'est une lubie, un accès de jalousie qui durera trois jours. Quelle passion!... C'est Vénus tout entière...

Au moment où Tavant-demier convoi donnait le signal du départ, Octave, voilé par un arbre, ressuscitait de joie, en voyant le docteur monter en wagon. Un plan de jeune femme n*a jamais échoué.

Le lendemain, M^i' Agnès reçut la lettre suivante de Paris :

Paris, ... jttiUet 1858.

« Mademoiselle,

j) Tarrive et je vous écris.

9 On m'a présenté, en arrivant, trente lettres en retard, et toutes de la plus haute importance : elles attendront; vous n'attendrez pas.

• » Si j'eusse trouvé ma maison en flammes, j'éteignais le côté de mon pupitre, et je vous écrivais.

» Vous écrire, mais quoi? 11 n'y a qu'une pensée en ce monde» celle qui s'adresse à vous. Paris est

moirgiEun AUfiusTB 253

une ville muette, elle ne m'a pas parlé de voub; une ville déserte, vous n*y êtes pas.

n Ainsi, ne vous attendez pas à lire sur cette page le bulletin de la vie de Paria; je ne m'occupe jamais des morts.

» Il y a un monde qui n'est pas sur la carte du globe, et qui est l'univers pour moi : c'est ce coin de terre, où le rayon de votre regard ralluma le jour, dans cette nuit mémorable où il m'a été permis de vous dire les trois mots qui sont le vocabulaire complet du cœur : Je vous aime! En dehors de ce coin de terre, il y a le domaine du vide. Le monde n'a que deux habitants.

» En quittant votre Éden, J'ai dit à l'arbre de vous donner son ombre la plus douce, à la fontaine de vous réjouir de sa fraîcheur, à l'oiseau de vous enchanter de sa mélodie, au gazon de se vfelouter BOUS vos pieds divins, aux fleurs de vous entourer de leurs parfums, et toutes ces charmantes choses de la nature m'ont permis de vous parler de moi. Écoutez^les bien, et pensez à qui pense.

1 Le terme de mon exil est dans votre volonté sainte. Je sais attendre, parce que je sais souffrir; mais daignez ne pas abuser de ma science. La beauté est synonyme de bonté dans le vocabulaire

des fjsmmei, Ia beauté est toujours bonn^, car eltoi

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n'envie rien. Dieu a mis sa signature sur son front. » Vous aimer, vivre à vos pieds, avoir votre sourire, entendre votre voix, c'est le bonheur d'un homme ; mon bonheur est dans vos mains.

» Votre esclave,

»LeD'***. i>

— Eh bien! que dites-vous de cette lettre? demanda la belle Agnès à Rose.

— Je pense que cet homme ne vous aime pas.

— Vous avez raison ; mais cela m'est bien égal.

— Et à moi aussi.

— C'est une lettre, reprit Agnès, qui ferait le bonlieur d'une pensionnaire de quinze ans, et qui me fait sourire de pitié.

— Il a travaillé toute la nuit pour vous écrire vingt lignes qui n'ont pas l'ombre...

— De l'amour commun, interrompit Agnès... Mais je ne donnerais pas cette lettre pour une dot. Voilà une arme terrible que j'ai entre les mains,

— Oh I ceci est une autre question, dit Rose. En voilà un qui n'épousera pas M^^e Louise. Il n'y a pas de danger.

— Avez-vous remarqué, demanda Agnès, que dans tout son verbiage entortillé, où il me parle des

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arbres, des fontaines, des fletfrs, il n'a pas écrit une seule fois le mot mariage?

— Si, je Tai remarqué, mademoiselle! mais je ne serais pas femme si je n'avais pas remarqué cela ! Une femme mettrait ce mot à toutes les lignes; un homme n'oublie jamais de ne pas l'écrire. Il redoute les engagements... Ahl il faut convenir, mademoiselle, que vous avez rendu là un fameux service à ce pauvre M. Octave. Celui-là écrirait à Louise une lettre dans laquelle il y aurait vingt lignes, et quarante fois : Je veux vous épouser.

— Son affaire, donc... sa dernière affaire, demanda Agnès, commence donc à s'ébruiter dans le village?

— Comment donc ! dit Rose, j'ai même entendu chez l'épicier, qu'on en parle dans les papiers publics. Il n'y a que M. Octave qui n'en parle pas.

— Quel noble jeune homme ! dit Agnès; il va se battre avec ce brigand qui est venu troubler la maison de Louise; il joue sa belle vie contre un misérable en haillons ! Oh ! si un homme se battait pour moi, je ferais la folie de l'aimer!

— Oh ! il faut entendre les deux braves hussards qui ont servi de témoins ! Ils disent que M. Octave mérite la médaille de Crimée.

— Ceci est un propos de village, reprit Agnès en

riant aux édats. Mais voici M. Lebreton... Chutl..« il paraît très- ému...

■— Q vient do lire un journal.. • puand il a lu son journali il a toujours des larmes dans les yeux, parce qu'il y a toujours un malheur dans un journal, au moins un... Votre oncle n'est pas un aigle, mais il a un excellent cœur.

M. Lebreton aborda ainsi sa nièce :

— Tiens, ma chère Agnès... lis ces quatre lignes.

Et il se détourna pour cacher des larmes.

Agnès prit le journal et lut ce qui suit :

c Un duel a eu lieu hier, dans le bois du Vésinet. Les particularités de cette rencontre sont étranges et dignes d'être mentionnées. Un misérable repris de justicOi pour délit contre les mœurs, est venu insulter une honorable famille, dans sa maison, à Qiatou. M* 0««. D..I, jeune peintre d'histoire, d'un grand talent, et dont le père jouit d'une immense fortune, a saisi le misérable agresseur, l'a chassé de la maison^ et lui a fait l'honneur de se battre avec lui. Deux hussards de la garnison voisine ont été si enchantés de l'héroïque courage du jeune homme, qu'ils ont porté partout le bulletin de ce duel fabuleux, qlii s'est terminé, disaient-ils, de la manière la plus triomphante pour le peintre. On

nous promet d'autres détails, i^

Agnès, attendrîe aux larmes, rendit le journal à son oncle, et lui dit avec feu.:

— Et vous ne donneriez pas Louise *à ce noble jeune homme? vous qui la donniez à un... infâme I

- Mais, dit M. Lebreton en bégayant, ce noble jeune homme ne m*a jamais demandé ma fille en mariage ?

— Eh bien ! je lions la demande pour lui, moi...

— Qui t'a donné le...?

— Je vous la demande à genoux, s'il le faut. J'aime Louise autant que vous pouvez l'aimer, et quand je vous supplie ainsi, je sais que j'en ai le droit.

M. Lebreton sourit à travers les larmes, et dit en offrant son bras à Agnès :

— Louise va tout à fait bien...

— Je le crois facilement, interrompit Agnès, son médecin est parti.

— Allons voir ma fille, dit M. Lebreton,

th

« Ce que femme veut, Dieu le veut, » dit le proverbe, mais ce que trois femmes veulent, une femme doit le vouloir. Agnès, M™« de Gérenty et Rose avaient formé une sainte alliance pour chasser du souvenir de Louise un amour impossible, aux derniers jours de sa convalescence, et ce trio féminin ^vait aussi préparé Tavénement d*Octave, avec une adresse progressive si bien ménagée, que Louise, toujours plus amoureuse du mariage que du mari, finit par écouter avec complaisance les éloges enthousiastes du nouveau prétendant, et arriva enfin à ce sourire qui ne fait plus redouter le non^ et n'est pas encore le oui.

Octave, ayant juré de se laisser conduire par le trio protecteur, ne paraissait plus chez M. Lebreton,

et même dans ses anciemies embuscades du parc. Le colonel s'ëtait emparé de lui, avec Tautorité de son garde, et lui imposait les distractions de la .pêche, de la promenade au bois, du tir, et de réquitation.

Le docteur avait écrit trois lettres et attendait toujours une réponse; il se consolait en lisant la Nouvelle Héloise^ et les trois déclarations de Saint- Preux ; voulant poursuivre jusqu'au bout Timitation du roman de Rousseau, il fit de légères variations au billet menaçant qui fait pressentir un suicide, et expédia cet ultimatum à M"® Agnès.

n attendait la réponse de Julie, et voici le billet qu'il reçut:

« Monsieur le docteur,

> Mon oncle est un peu indisposé ; je vous écris avec sa plume, sur son bureau, et sous ses yeux.

n Ma cousine est tout à fait remise de son a^cès de fièvre, et nous vous sommes tous bien reconnaissants des soins que vous lui avez donnés.

* Nous allons tous partir pour Tltalie, et probablement nous ne rentrerons à Paris qu'au printemps prochain.

» Si vous passez dans la rue Lafitte, demain, mon oncle vous prie de présenter le mandat de cinquante

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mille francs ci-indus au caissier de M« Rothschild, et de 'disposer de cette somme à votre convenance. Le bon souvenir et la gratitude de M. Lebreton accompagnent ce mandat.

» En avril prochain, nous espérons tous vous revoir.

» Votre bien dévouée,

» AGNÈS LE0RETON* m

Cette lettre blessait et guérissait comme la lance d* Achille. Le Joconde de la Faculté tenait beaucoup plus au mandat qu'à la brune ; il se recueillit et médita pour faire mi placement avantageux, selon les usages de 1858.

Agnès avait combiné toute cette affaire et guidé de ses conseils son oncle, qui lui obéissait toujours, en commençant par lui désobéir.

— Ne craignez rien^ lui avait dit Agnès, il ne vous réclamera pas la moitié de votre fortune, étourdiment promise pour une migraine à guérir.

Cette maison de campagne avait vu trop de-choses

tristes, et M. Lebreton résolut de rentrer dans son

• hôtel de la rue Saint-Honoré pour donner à sa fille

les distractions de la capitale. Avant son départ, il

rendit ses visites à ses voisins^ et ne voulant

MOirSIEUH AUGUSTE 261

oublier personne, il se rendit, accompagné de Louise» chez le père d'Octave, son voisin le plus proche. C'était un de ces bons pères calmesi riches, oisifs, causeurs, qui savent tout ce qui se passe excepté ce qu'on fait chez eux. A l'heure de cette visite, Ootave faisait une promenade à cheval du côté de Saint- Germain avec le colonel. M. Desbaniers, après avoir fait son devoir de propriétaire, et montré au voisin millionnaire les merveilles végétales de sa serre et de son jardin, lui dit:

•— Ah ! je veux vous faire voir une chose curieuse, et que vous n'avez pas chez vous... l'atelier de mon âls ! Ce diable d'enfant m'a fait là une dépense de dix mille é eus!

Le domestique d'Octave hésita quelque temps pour donner la clef de l'atelier^ mais il se rendit aux ordres de l'autorité supérieure^ et ouvrit la porte du sanctuaire...

Louise quitta le bras de M. Lebreton, et examina en détail les curiosités amassées par le jeune peintre, pendant que les deux pères causaient ensemble, devant les panoplies, de la hausse considérable dont jouissaient les terrains de Chatou, depuis 1858.

Toujours furetant au hasard, Louise remarqua sur un cippe de marbre un tableau voilé , comme un tableau de madone sur un autel le vendredi saint,

quand les crêpes du deuil couvrent toutes les saintes images.

Une curiosité d'Eve brûla les doigts de la jeune fille; une mystérieuse attraction retenait son regard sur ce tableau, qui devait être bien curieux puisqu'il était invisible, et religieusement exposé comme une relique, entre deux vases de fleurs.

Louise prêta l'oreille, et entendit son père commençant l'histoire d'un petit lac qu'il devait faire creuser au milieu de son parc. M. Lebretton racontait ce projet de lakiste à tous ses amis, et il entrait dans les plus grands détails topographiques. Louise connaissait la longueur de ce récit paternel, et elle comprit que ce temps lui suffisait pour voir l'invisible, sans être dérangée par des importuns.

Avec une adresse toute féline, elle délia le nœud de rubans qui liait le voile au sommet du tableau, comme ferait un chat espiègle, s'il était amateur de peinture, et elle vit d'abord poindre un visage merveilleux, et dans un relief saisissant. Un cri de stupéfaction fut à propos retenu sur les lèvres; Louise se reconnut du premier coup, comme si elle se fût placée devant un de ces miroirs réductifs que les Anglais ont inventés pour se faire rire. La main égarée sur le voile hésita un peu avant de poursuivre la découverte, mais le démon d'Eve conseillait tou^

jours, et le voile se repliait avec lenteur, et finit par descendre jusqu'au tapis où d'adorables pieds nus se cachaient à peine dans des sandales d*odalisque. Jamais Féblouissant poème de la forme n'avait éclaté sous un plus lumineux aspect. Ce divin ensemble était suave à Tœil, et attirait les lèvres et la main«

Louise, toute agitée de frissons, regardait toujours avec une curiosité irrésistible, et le mystère qu'elle sondait en ce moment lui causait un effroi mortel. Elle se voyait, dans ce tableau, peinte debout, dans une attitude imitée de l'antique, et avec une ressemblance qui ne s'arrêtait pas aux traits du visage, et qui attestait l'étqde patiente du plus habile sculpteur, et la complaisance résignée du modèle. Mais là ne se bornait pas le mystère. La chambre de Louise était aussi un portrait d'après nature ; rien ne manquait à c^ gynécée virginal; pas un détail n'était oublié dans l'ameublement, pas une fleur, pas une broderie, pas une tenture; c'était un minutieux intérieur de la vieille école flamande, éclairé par deux lampes astrales, dont les doux rayons flottaient partout comme les vapeurs d'un beau crépuscule d'été.

M. Lebreton touchait à la fin de son histoire, et deux blanches et petites mains renouèrent en tremblant l'agrafe de soie au sommet du tableau.

264 MoirtisnA augustb

Louise eontinua son examen devant les murs, mais elle ne voyait rien; une pensée intolérable tourmentait son esprit.

— Ce jeune artiste démon, se disait-elle, n'est pas arrivé à cette perfection de détails et de ressemblance dans le coupable espionnage d'une seule nuit. Il a trouvé des supercheries infernales pour slntroduire furtivement dans ma chambre, et en eonnattre tous les secrets I c'est affreux ! c'est le malheur de toute ma vie ; c'est un désespoir sans remède, et qui ne finira jamais.-

Ce fut le lendemain de cette visite, et après une nuit d'insomnie éplorée, qpe Louise, toujours obsé~ dée par ses bonnes amies et $a fidèle Rose, pro-« nonçà ce premier eut domestique qui précède le oui nuptial. Elle crut trouver dans le mariage le seul remède à son désespoir. La pauvre fille n'était pa» tout à fait guérie de son premier amour 1

Nous sommes dans un riche appartement de rbôtel de M. Lebreton, à Paris, Le calme qui règne partout n'annonce pas qu'une opulente et belle hé-^ ritière, la fille de la maison, vient de quitter l'église voisine, où elle a prononcé la syllabe nuptiale de la fidélité. L'anneau d'or, cet emblème du lien indis-» çojuble, est m doigt de la jeune épouse; la fleur virginale s'épanouit sur son front ; le voile de den-» telle blanche accompagne une robe de même nuance, et laisse voir, entre deux arabesques de broderies, un visage divin, où la joie d'une fête res^ semble beaucoup trop à la résignation.

Il était convenu qu'Octave, l'heureux mari, n'arriverait de la campagne que la veille du mariage

pour la signature du contrat, et qu'aucun éclat ne serait donné à cette union. Quelques parents, le colonel de Gérenty et sa belle-sœur, deux amis intimes devaient suffire à une fête de famille; et trois jours après le mariage, les mariés, accompagnés de M. Lebreton, d'Agnès et de Rose, devaient partir pour ritalie et faire un voyage d'un an.

Octave a consenti à tout : il n'appartient plus à la terre depuis le moment où M. Lebreton lui a dit deux fois, pour les lui rendre croyables, ces mots sublimes :

— Je vous donne ma fille.

La terre est pour lui un grain de sable, créé pour soutenir son pied dans le voyage de l'infini ; il ne voit rien, n'entend rien, ne comprend rien ; il habite une région d'azur, de lumière, de mélodie, où l'amour est le seul sentiment, où la beauté de Louise est le seul objet digne de ses regards. Il compte les minutes par les battements de son cœur ; les pendules n'ont plus de cadrans, les horloges ont perdu la voix; tout est muet et invisible; rien n'existe, rien n'est vivant autour de lui. Parfois, il s'oublie lui-même; il ne se sent plus vivre, il a donné son âme ; il revit dans ce corps divin qui lui appartient, et quand la fièvre des sens le rappelle à la réalité humaine, au dénoûment qui se prépare, à

ses droits souverains de mari, il s'épouvante de son bonheur; il trouve intolérable la dernière minute de son désir, et demande à Dieu la force de vivre une heure de plus, car il se trouve agonisant, avec toute rénergie de la jeunesse, et ne peut soutenir le poids de cette minute étouffante que les calmes étoiles éternisent dans le ciel.

Louise a voulu passer sa dernière heure de jeune fille aux genoux et à côté de son père, pour lui demander sa bénédiction, et lui faire ses suprêmes confidences. Ce pauvre père, avec l'œil infaillible de sa tendresse , voit une tristesse profonde , à travers la joie officielle, sur le visage de sa fille, et il

regrette d'avoir cédé trop vite aux conseils et aux obsessions de trois femmes étourdies et follement éprises d'un jeune fou.

— Oui, mon ange, oui, ma chère fille, disait le père attendri aux larmes, sois bénie, et que Dieu te bénisse après moi! Va, tu seras heureuse... la tristesse porte malheur un jour de mariage... Il faut sourire à son avenir, si on veut que notre avenir nous sourie... Allons! du courage, ma Louise... C'est le sort des femmes... le mariage est leur état... Mais tu ne quitteras pas ton père... Oh ! non !... jamais... Je serai toujours auprès de toi, comme un ami, un protecteur, un père enfin, c'est tout dire,.. Allons!

ma Chère enfant.., montre-moi ton visage.** je veux voir un sourire dans tes yeux.*.

— Mon père, dit Louise en se levant, le sourire viendra... mais je ne veux pas tromper mon père, même en ce moment, par une joie menteuse... J'ai la tristesse de la jeune fille qui change de condition... Que diriez-vous de moi, que penseriez-vous de moi, si je quittais mon père sans donner une larme à notre cruelle séparation*

— Oui, oui, ma fille..* je comprends... cette douleur est naturelle... elle rend justice à ton cœur et au mien.** mais..* écoute-moi, Louise, et parlemoi avec franchise.*. Voilk ton seul motif de tristesse*.* le seul... n'ett-cepas?.*. Réponds.

— Mais s*il y avait un autre motif, mon père, dit Louise avec mélancolie, où serait maintenant le remède?..* Tout estfinii

•«- Tu m'effrayes, Louise, dit le père en plaçant sa fille sur ses genoux, tu portes à mon cœur un coup bien cruel, si j'ai su deviner ta pensée. Y aurait<-il encore dans ce front un souvenir de...

Louise embrassa son père et voila son visage.

Le malheureux père poussa un cri déchirant, et ne rendit pas à sa fille la caresse reçue.

•^ Ah ! dit^il après un court silence» je dois n*ea accuser quo moiL*. Ces larmes que tu répands au-

M0N8IBUR AU0U6TB S69

jourd*hui| c*est moi qui les ai préparées... L'autre était le mari de mon choix«.. Tu avais obéi à ma volonté.. < Louise, veux-tu me doaner une preuve de ton amour pour moi? *

— Oui^ mon père.

— ' Ëh bien I efface ce souvenir, ma fille, parce que si tu le gardes, ce serait pour toi un malheur qui te viendrait de ton père.

— Dieu me donnera la force d'oublier, dit Louise» et le temps effacera le souvenir. Voilà tout ce que je puis promettre* Si vous exigez davantage» vous me ferez désirer la mort comme un bonheur, car il m'est impossible d'obéir tout de suite à mon père.

— Et pourtant, reprit le père, en bien réfléchissant, ma fille, tu arriverais vite à la guérison... L'autre était sans doute un jeune homme très* agréable» comme instruction» esprit, figure» te* nue, etc.. j'en raffolais, moi, c'est tout dire... Mais il faut convenir que sa conduite a été indigne ce jour-<là.«. le jour du bandit.. • M. Auguste, ce jour-là» n'était ni un homme^ ni une femme... et puis... quel est cet ami abominable» qui est venu l'insulter et le flétrir impunément?... A-t-il été assez lâche et ignoble dans sa fuite?.». Mais» ma Louise, songes-y bien^ un mari est un protecteur; avant

toutf il doit être un homme; on court beaucoup de

ta.

dangers, en cette vie, et cet Auguste, dans un moment difficile ou périlleux, t'aurait abandonnée lâchement, si tu étais venue implorer sa protection.

— Oui, oui, mon père, cela est peut-être vrai... Tous les hommes ne sont pas des héros, et...

— Et je ne suis pas un héros, moi, interrompit M. Lebreton ; entre un héros et moi, il y a la différence qui existe entre la colonne Vendôme et cette bougie, eh bien ! une nuit, deux voleurs s'introduisirent à ia campagne, dans la chambre de ma fenome; j'entendis son cri d'épouvante ; je sautai sur mon fusil de chasse, et je mis en déroute mes coquins. M. Auguste te laisserait égorger sur place en pareille occasion.

— C'est possible, mon père, mais...

— Mais ! interrompit le père ; toujours mais ! toujours mais!... C'était un fort joli garçon, tout le monde le disait, excepté les femmes... Oui, oui, demande à Mme deOérenty... Une femme qui a voyagé partout !... demande-lui ce qu'elle pense de ce joli garçon?... Un jour, ^e disait: Je ne sais pas trop ce qu'il y a sur la figure de ce monsieur, mais elle ne promet rien de bon à la femme qu'il épousera.

— Je ne comprends pas bien cela, mon père. i

— C'est fort clair, pourtant ! ce M. Auguste n'est pas fait pour le mariage, voilà... Il y a des savants

qui ne se marient jamais... Le colonel disait Tautre jour que le plus savant de tous, un nommé Platon, n'avait jamais parlé à une fenmie... M. Auguste est peut-être un fils... que dis-je, un fils!... un neveu de ce Platon... La passion de M. Auguste était de poursuivre Annibal dans la Champagne ; il ne sortait pas de là !

— Enfin, tout est fini ! comme vous le dites, mon père, répondit Louise avec un soupir de résignation.

M. Lebreton regarda la pendule, se leva, et embrassa tendrement sa fille.

— Ha chère Louise, dit-il avec la plus vive émotion, oublié le passé ; songe à ton père, et commence ta vie aujourd'hui... Essuie tes larmes, ma fille... Ne pleure plus... Montre-toi à ton mari avec un visage riant... Ma sœur t'attend dans ta chambre ; c'est ta seconde mère. Écoute bien ce qu'elle te dira... et demain matin, ta première visite sera pour moi.

— Mon père, dit Louise en essuyant sa dernière larme, je ferai tout ce qu'il est au pouvoir d'une femme de faire, pour répondre à votre tendresse ; mais je ne veux pas que ma dernière parole -soit un mensonge... Je ne l'aime pas ! je ne l'aime pas!

Et elle sortit avec précipitation, comme une jeune

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fillQ désespérée qui court à la guérison du suicide.

M. Lebreton demeura comme accablé par la dernière parole de sa fille. Minuit sonnait, et ce malheureux père, assis dans un fauteuil, sentait que ses yeux brûlés par les larmes ne pouvaient être fermés par le sommeil. Dévoré par une insomnie afEreuse, il compta toutes les heures de cette nuit sans fin; il vit blanchir Taube et lever le soleil, et garda son immobile pose d'accablement.

— Je suis le meurtrier de ma pauvre fille, disait^ il k haute voix, pour se donner le douloureux plaisir d'entendre de sa bouche sa propre condamnation. Quand les heures matinales versèrent un peu de fraîcheur sur son front, il s'endormit, mais son sommeil ne fut pas long; un rêve affreux l'interrompit : il lui sembla qu'il voyait sa fille agonisante, couchée sur un grabat> avec sa riche toilette de ma^ rié&, et le visage bouleversé par un rire fou, racontant à une. statue de pierre des histoires incohérentes, oh le nom d'Auguste était prononcé à chaque instant.

Un léger bruit réveilla en sursaut M. Lebreton.

Il ouvrit les yeux, et vit, k la clarté du soleil, sa fille Louise, enveloppée d'un burnous blanc, lur le^ quel se déroulait, comme un ornement splendide, sa longue chevelure d'ôr. Sa figure rayonnait d*Uno

MONSIEUB AUGUSTE 273

joie ineffable, et la langue humaine n'avait plus d'expression à donner à sa beauté.

Elle enlaça de ses bras nus le cou de son père, et lui dit, avec une voix notée par les anges :

— Mon père, soyez heureux! je l'aime!

Et elle disparut comme une- apparition que le ciel aurait prêtée à la terre un instant.

Le père joignit ses mains, et remercia Dieu, avec ces actions de grâce qui partent du cœur, et que la parole ne diminue pas.

— Elle l'aime! dit-il ensuite.

Et deux heures après, Louise vint montrer à son père la même joie innocente, et lui redire les mêmes mots de consolation.

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