A MADEMOISELLE ROSE
Quand une seule des trois Gr&ces Accompaçne Vénus au bain, Si l'œil d'un Actéon mondain Invisible, suivait leurs traces, Son choix serait bien hasardeux S'il lui fallait, dans l'eau moavanto, Deviner laquelle des deux Est la déesse ou la servante.
•«- Mais où youIez<-vous donc en venir, ma bonne Rose, avec toutes ces histoires.
— Attendez, mademoiselle, j'arriverai à M. Auguste... Mais comment trouvez»vous ces vers?
— Ils sont très-flatteurs...
— Cest un académicien de quatre-vingt-quatre ans qui les a faits.,, et il me regarde avec les yeux d'un jeune homme.
— Ah ! si mon père savait cela!
~ Votre père ! oh ! par exemple ! en voilà encore im que je crains.. • Vous me regardez avec vos plus beaux grands yeux !... Votre père est un homme... Un jour il a voulu m'embrasser.
— Rose! Rose! tu t'égares!
— C'est votre père qui voulait s'égarer, mais je Tai remis dans le bon chemin... et Mt Octave.... en voilà un de volcan !... Celui-là vous adore. Si ses yeux avaient des déntSt vous séries déjà dévorée... Eh bien ! ça ne l'empêche pas de me rendre justice; il me prodigue les mots charmants, lorsqu'il voltige autour de mcd, comme un papillon... Et le colonel de Gérenty, un homme sombre comme un requiem, et qui, dans un salon, parle comme une messe de mort, eh bien ! quand il me trouve seule, dans l'escalier, il me barre le chemin et demande le péage, comme au pont d'Asnières.,, un baiser...
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Je ne refuse pas, parce qu'il m'a promis de parler pour mon frère, au conseil de révision... Enfin ma liste n'en finirait pas. Je pourrais faire mettre à la porte tous invités de Paris, jeunes ou vieux, si je les dénonçais à M. Lebreton... Il n*y en a qu'un, un seul, qui n'a jamais daigné me donner un coup d'œil ou me dire un mot. C'est M. Auguste.
— Mais tu me combles de joie, dit Louise, en se mettant au lit. Tu fais de ce jeune homme Téloge le plus complet. Crois-tu que je voudrais d'un mari qui aurait adressé des vers à ma femme de chambre ?
— Ah! vous prenez la chose ainsi, mademoiselle!... Eh bien! si vous pouviez la faire juger par un tribunal de femmes de trente ans , votre amour perdrait son procès.
— Cest possible, mais je ne convoquerai pas ce tribunal.
— Un jeune homme qui sera votre mari dans huit jours, et qui ne vous a pas encore dit : je vous aime.
— Il n'a qu'un défaut, un seul, et j'adore ce défaut.
— Quel défaut, mademoiselle î
— La timidité.
— C'est un défaut de femme.
— Eh bien! je l'aime chez un homme... Écoutez, écoytez. Rose... il est encore debout là-haut... il
marche avec précipitation... un souvenir éloigne son sommeil... il pense à moi... il pense à ce regard que je lui ai donné, quand une belle voix de contralto a chanté : 0 mon Femand!.., Entendez-vous ce bruit?... il ouvre la fenêtre... il veut penser à moi, en écoutant les harmonies de cette belle nuit... il ne songe pas à dormir, lui !
— Les hommes comme M. Auguste dorment en chemin de fer.
— Décidément, Rose, je crois que vous l'aimez.
— Soit.
— Et j'excuse alors tout le mal que vous dites de lui.
— Tant mieux! je continuerai... A quelle heure dois-je réveiller mademoiselle, demain?
— Oh!... fort tard...
— Ce diable de promeneur de là-haut va vous empêcher de dormir!
— A propos, Bose... tenez-vous beaucoup à ces vers que vous venez de me dire?
— Mais c'est toujours agréable de...
— Eh bien! gardez-les, interrompit Louise... bonne nuit, Rose, et fermez ma porte à double tour.
— Si mademoiselle désire ces vers... ils sont là, dans la poche de mon tablier... Nous pouvons faire un échange...
— Quel échange pouvons-nous faire?
— 11 y a, là, sur votre table, des vers et un dessin... vous savez?...
— Oui, les vers de cet inopertinent jeune bomine.., vous pouvez déchirer la page ; je n'y tiens pas du tout.
— Moi j*y tiens, mademoiselle.... Je suis une ignorante, moi ; je ne comprends pas grand'chose à toutes ces lignes que font les auteurs de Paris... Eh bien! j*aime cent fois mieux les vers de M. Oc* tave que les autres... M. Octave ne va chercher ni Vénus, ni les Grâces, ni Âctéon, et toutes ces bêtises de mon grand-père ; il dit des choses vraies, des choses qui ont cœur... Tenez, mademoiselle, voilà mes vers, et je prends les vôtres. Je donne du vieux pour du neuf, ça me va... Il marche toujours, Ià*haut, comme un foup en cage !... Voulezvous qu'en montant à ma chambre je prie ce monsieur de prendre des pantoufles, pour économiser ses talons?
— Oh! garde-t'en bien ! Rose!... je suis si heureuse de l'entendre 1 il pense a moi !
— Ah ! mademoiselle, vous n'aurez pas toujours seize ans ! dit Rose, après un long soupir.
Louise fit un geste impérieux qui ordonne le silence, et s'élançant hors de son Ut , elle courut
MONSIBUR AUGUSTE 119
pieds nuds à sa fenêtre et colla son oreille contre les
petits rideaux de la vitre. Un délicieux prélude de
cor se faisait entendre du côté de la rivière; on
aurait cru que Vivier modulait sur son instrument,
sans rival, un de ses admirables monologues qui
sont la langue suave de l'insomnie amoureuse, dans le calme des belles nuits du milieu de Tété ; iRftrf-
summer, comme le dit le grand poëte du songe.
Un canot s'était arrêté devant les derniers arbres du parc riverain, et un ensemble de voix, douces à l'oreille, comme des brises de midi, chantait cette barcarolle:
La nnit passe tita Près de la beauté ; La nuit nous intite A la volupté.
Cette heure ehannanta Lie en ce moment^ La main de Tamante, Aux mains de Tamanti
Qn*il est doux de vivre Quand tombe le jour !
Le désir enivre L'air est plein d'amonrj
0 nuit, ta réveilles L*amoar dans nos cœars; Répands snr nos veilles Tes doaces langnears.
- Vallons, bois et plaines, Beaa ciel qni noas lait, Mêlez vos h.aleines Aux chants de la nait.
Aimons aax étoiles, Libres de soad ; La nait est sans voiles, EtTamoar aussi.
Et peu noas importe Que la loi du sort Demain noas apporte La vie on la mort.
Puis le chant s'éloigna, et on l'entendit expirer dans une mélodie vague et vaporeuse, comme le souffle de Tair qui s'éteint dans les bois.
Louise regarda sa femme de chambre et lui dit tout bas :
— Eh bien ! que pensez-vous de ce chant?
— Je pense que c'est une promenade sur l'eau ; il y a beaucoup de comédiens de Paris dans notre
MONSIEUIE^ AUGUSTE 121
voisinage, et .ils s'amusent en chantant, au lieu de dormir. Voilà.
— Rose, vous ne dites pas ce que vous pensez.
— Si mademoiselle le veut ainsi. /
— Rose, il est de toute évidence que cette jolie sérénade est une surprise, et je reconnais l'auteur à sa délicatesse. Deux ou trois comédiens du voisinage ne formeraient pas un pareil ensemble. On a aujourd'hui, amené de Paris un chœur complet de belles voix, et voilà pourquoi nous entendons marcher là-haut; est-ce clair?
— Ah ! dit Rose, avec un sourire malin, vous croyez que cette sérénade vous vient de M. Auguste?
— Mais c'est à ne pas en douter, mademoiselle Rose, vous êtes d'une obstination révoltante !... Oh! comme il m'aime !
Rose alluma son bougeoir, souhaita une bonne nuit à sa âiattresse, et sortit, en poussant un se^ cond soupir.
Avant cinq heures du matin, Octave donnait un dernier regard au balcon de la chambre de Louise* Avec cette seconde vue qui est le sixième sens des artistes, il voyait la jeune fille endormie* et reposant sa belle tête sur un nuage de cheveux d'or, entre le cercle de ses bras d'ivoire. Qu'il me serait doux de la peindre ainsi, pensait-il... avec tout le reste! La chaleur de la nuit doit avoir dérangé beaucoup de précautions !
Il s'arracha lentement à la contemplation de ce tableau invisible, comme rAdonis du tableau de l'Albane, où Vénus est représentée endormie, et il s'achemina vers le point du rendez-vous, par de
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petits chemins détournés, à travers les haies vives et les murs blancs. La céleste image le suivait.
Arrivé devant la faisanderie, il vit un hoiflme arrêté dans la pose de l'attente, et babillé, à cinq heures du matin, comme pour un bal. C'était le colonel de Gérenty.
Octave salua en souriant. Le colonel répondit par un de ces saluts froids et roides, qui sont la stricte politesse des duels, entre gens de bonne compagnie,
— Monsieur, dit le colonel, avec une parole brève, accompagnée d*un léger sifflement, organe des grandes occasions, monsieur, en vous voyant arriver seul, j'ai deviné votre intention, et je l'approuve ; lorsqu'il s'agit d'une femme dans une ^af^ faire d'honneur, on doit choisir pour témoins des inconnus, et non des confidents.
Octave approuva par un geste très-expressif. — - Je ne m'étais pas trompé, pensa-t-il, c'est un rival. Les cinq cent mille francs de dot le tentent plus que la beauté de Louise. N'importe ! je n'ai pas à examiner l'intention,
— Monsieur, ajouta le colonel, à voix très-basse, il ne faut pas réveiller les soupçons; ainsi séparonsnous... vous connaissez les localités?
^- Parfaitement, colonel.
— Vous m'attendrez là... vis-à-vis.., de l'autre
côté de la chaussée de Saint-Germain... là où les maisons finissent, où le bois commence. A tout moment, les soldats ou les cavaliers de la garnison voisine passent sur ce chemin. Je vais arrêter les deux premiers pour en faire des témoins; ce sont les meilleurs pour ces sortes d'affaires.
Octave fit un second geste affirmatif, salua le colonel, et se rendit au poste indiqué.
Cinq minutes après, le colonel arrivait avec deux hussard»; et on s'enfonça dans le bois.
Une seule chose inquiétait Octave ; il ne voyait des armes nulle part. Les deux témoins allaient probablement nager dans les eaux de Ghatou, et ils étaient en grand négligé d'écurie et sans sabres. Octavci qui connaissait tous les coins de ce bois, son second atelier, fit faire halte sur un terrain nu, entouré d'un impénétrable massif de sicomores, d'ormes et de noisetiers.
— Monsieur, dit. le colonel, je vous ai rendu maître des conditions, c'était le devoir d'un militaire ; je pense que vous avez choisi le pistolet. Vos armes sont les miennes ; vous pouvez maintenant les tirer des poches de votre paletot, personne ne nous voit.
Les hussards se frottaient joyeusement les mains, comme des oisifs ennuyés qui ont trouvé une dis-
traction, et disant : Nous allons bien nous amuser.
— Hussards, leur dit le colonel d*un ton grave, ce duel auquel vous allez assister, a une cause qu'il nous est impossible de dire. Vous êtes ici pour attester au besoin, que tout s'est passé, entre les adversaires, selon les rigoureuses lois de l'honneur et du code de M. de Chateauvillard.
Les deux hussards s'inclinèrent respectueusement.
— Veuillez bien remettre vos armes aux témoins, dit le colonel à Octave.
— Mais je n'ai pas d'armes, répondit Octave en secouant les basques de son paletot.
— Comment, monsieur, vous arrivez sur le pré sans armes ! s'écria le colonel, avec le léger sifflement obligé.
Ce sifflement irritait la nature nerveuse d'Octave, et plusieurs plis d'irritation se dessinèrent sur sa figure, conmie ces petits nuages horizontaux qui annoncent sui* l'horizon du couchant la tempête du lendenâîin.
— Il vient sans armes à un rendez-vous d'honneur ! poursuivit le colonel, avec un sifflement plus aigu.
— Faut espérer, dit l'un des hussards, qu'on ne nous a pas fait venir ici pour assister à un combat à coups de poings.
— Colonel, dit Octave sur un ton léger, je suis peintre de mon état, je manie le pinceau... Que diriez-vous, si je vous proposais un duel dans lequel nous serions obligés, tous les deux, de dessiner cet arbre que voilà, et de déclarer vainqueur celui qui se tirerait le mieux de ce travail î
— Jeune homme, dit le colonel, je vous prie de* parler sérieusement. Nous ne sommes pas ici pour échanger des fadaises... ou bien...
— Puisque vous ne voulez pas répondre à ma question, dit Octave, je vais répondre, moi... L'épée, le pistolet, le sabre, sont les outils de votre profession. Ma main ne les connaît pas ; elle a perdu son temps à s'exercer sur le pinceau.
Les hussards donnaient de violents signes d'impatience,
— Un instant, mes camarades, dit Octave.
— Il va proposer un duel au pinceau ! dit un témoin en riant.
— Colonel, reprit Octave, vous n'avez pas un grand mérite à vous servir des armes que vous connaissez si bien contre un jeune homme qui ne les connaît pas. Vous ne voulez point m'assassiner, n'est-ce pas ?
— Monsieur, dit le colonel, un duel peut toujours s'égaliser.
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^^ C'est juste 1 colonel... Eh bien, acceptez-vous un duel à mort... à mort, et sans blessures... je redoute les blessures. J'ai un frère boiteux, il n'a jamais pu avoir une maîtresse.
— Au moins, c'est'un honnête homme l remarqua le colonel.
— Un honnête homme, oui, mais boiteux,
— Et il ne jette pas le désordre dans les familles, monsieur.
— Bon ! pensa Octave, il me croit plus avancé
que je ne suis.
— Et il respecte l'honneur des femmes, poursuivit le colonel.
— Mais, dit Octave, j'attends toujours votre réponse... Acceptez- vous un duel à mort?
— Oui, monsieur, j'accepte tout,
— Sur votre croix d'officier ?
— Sur mon honneur,
— Alors, tout va être décidé dans l'instant.
— Vous avez donc des armes ?
— Il ne faut qu'une seule arme, colonel,
— N'importe I
— Mais terrible !
— Oui, je connais cela, un pistolet chargé, et.,,
— Oh ! interrompit Octave en riant, vous autres, vous croyez qu'il n'est permis de se tuer qu'avec
VOS armes. Nous autres, bourgeois, nous croyons qu'on peut se tuer avec tout. C'est ce qui égalise les duels entre les bourgeois et les soldats.
— Oh ! je connais cette vieille histoire, dit le colonel... Deux pastilles, Tune à Tarsenic, l'autre à la vanille; je refuse; celui qui tient la boite tient le contre-poison.
— Je n'ai pas la moindre pastille sur moi, dit Octave. Mon arme est tout près d'ici... Veuillez bien me suivre, messieurs.
— Allons, dit le colonel; ceci commence à m*ennuyer.
— Et moi aussi, dit Octave; mais dans cinq minutes, l'un de nous deux ira s'amuser dans l'éternité.
Le ton avec lequel ces paroles furent dites firent une certaine impression sur le colonel et les deux témoins.
Octave traversa le bois en homme qui connaît le terrain ; il arriva bientôt sur là lisière, franchit la brèche d'un petit mur du parc, et mit le pied sur la campagne nue et déserte. Un amoncellement de planches vermoulues cachait l'orifice d'un puits abandonné pour cause de sécheresse, un puits d'une profondeur extraordinaire. Octave écarta les planches et dit au colonel: Voici mon arme.
Et prenant une pièce d'argent, il dit :
— Pile ou face ! Si vous devinez, je me précipite, tête première, dans ce gouffre sans fond; si vous ne devinez pas... Acceptez-vous ?...
Une légère teinte de pâleur courut sur la figure du colonel.
Puis, il essaya de sourire, et dit :
— Votre arme est un paradoxe, une arme absurJe I
— Ah! c'est un paradoxe, s'écria Octave d'une voix stridente; ah! c'est une arme absurde, monsieur ! L'arme absurde est celle que j'aurais prise pour me faire tuer avec une pointe d'acier ou avec une balle de plomb, par un duelliste, docteur in utroque. Tout ce qui tue est une arme ! Tout ce qui montre le courage d'un homme est un honneur! Toute fuite devant un péril est une lâcheté. Colonel, si vous n'acceptez pas cette arme d'un bourgeois, je vais publier partout que vous êtes un poltron.
Les deux hussards serrèrent la main du jeune homme, et firent des signes d'approbation.
— Lancez la piè'ce de cinq francs, dit le colonel d'un ton résolu.
— Colonel, je vous rends toute mon estime, dit Octave, et je rétracte tout ce que j'ai dit.
— Témoins, vous entendez ! dit le colonel.
— Nous sommes donc tous les deux à l'article de la mort, reprit Octave... Colonel, si je succombe
dans l6 duel, j'implore de vous un grand service. Vous if ez chez mon père , ^t vous lui direz qu'un violent désespoir d'amour me chasse de France, et que je suis parti subitement pour le Havre, où j'ai arrêté mon passage pour l'Inde. Il reste sept enfants à mon père, il se consolera.
Le colonel fit un signe afflrmatif ; les deux hussards détournaient la tête pour cacher des larmes.
Octave lança une pièce de cinq francs à une trèsgrande hauteur.
— Face, dit le colonel, d'une voix assurée. On courut vers )a pièce tombée :
— C'est face^ dirent quatre voix.
Octave marcha coura*geuseraent vers le gouffre, et les deux hussards, émus aux larmes, s'élancèrent après lui, en criant qu'ils voulaient l'embrasser avant sa mort. Octave s'arrêta sur la margelle du puits et dit:
— Je meurs pour elle l
Il allait se précipiter; le colonel fit un mouvement qui suspendit l'élan désespéré du jeune homme.
— Je vous jure, dit-il avec émotion, que si l'honneur d'une famille n'était pas en cause, je.,,
— Pas un mot de plus, interrompît le jeune homme; j'ai juré. Je ne vous aurais pas fait grâce, moi... Seulement, dites-lui que ma dernière pensée
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fut pour elle, et voici la suprême faveur que je vous demande. Vous entrerez aujourd'hui dans mon atelier, après votre visite à mon père; vous trouverez un tableau couvert sur mon chevalet; vous l'apporterez ici et vous le jetterez dans le puits... C'est son portrait en pied, et..: vous ne le regarderez pas... Oh! vous ne le regarderez pas... Vous jurez de ne pas le regarder... Jamais fille de seize ans n'a été plus belle! Adieu Louise ! je meurs pour toi!
Il allait consommer le sacrifice. Le colonel poussa un cri et l'arrêta.
— Que dites-vous? que dites-vous î
— Je dis la vérité, comme tout homme qui va paraître devant Dieu. Soyez heureux avec elle: épousez-la.
— Épouser ! . . . qui? ma belle-sœur 1 Voyons. . . tout ceci n'est pas clair... expliquons-nous... C'est bien vous que j'ai gravement insulté, hier soir, dans l'allée des tilleuls?
— Moi, colonel !..« Vous ne m'avez jamais insulté gravement , jamais.
— Quand vous sortiez de la maison de.*i Il acheva très-bas à l'oreille :
— De M"e de Gérenty.
— Je jure sur l'honneur que je n'ai jamais mis le pied dans la maison de cette noble femme... Ah I j'y
132 HONSIEUR AUGUSTE
suis!... C'est Tautre... ce pauvre diable d' Auguste- Mais, colonel,... oui, je comprends tout maintenant... Celui-là est incapable de compromettreune femme... C'est un Caton... Il avait une explication à demander à M"*« de... votre belle-sœur... Juste ciel! il était temps de nous expliquer, nous aussi... Venez chez moi; je vous montrerai le portrait deM^'^ Louise...
la tète seulement... Mais vous garderez mon secret, colonel.
Le colonel pleurait de joie.
— Oui, lui dit-il; la franchise respire dans toutes vos paroles, dans vos yeux, sur votre figure... Donnez-moi votre main que je la serre, et quittons vite cet endroit maudit.-
Les deux hussards étaient dans l'extase de la Joie, et ils serraient aussi la main d'Octave, sans trop se soucier du motif de la réconciliation.
— Mes amis, leur dit Octave, je suis obligé de vous licencier ; je vous remercie de tout mon coeur, si vous acceptez une gratification pour frais de route.
Et il leur donna un portennonnaie très-bien garni, et sans compter.
Les hussards hésitèrent un instant. Mais H. de Gérenty leur dit en riant, et d'un ton sévère : — Obéissez à votre colonel.
Les deux cavaliers se résignèrent à leur bonheur, par ordre, et se retirèrent, en faisant mille démonstrations de joie. Octave et le colonel les suivirent quelque temps des yeux, et ils rentrèrent bras dessus bras dessous au village, comme deux bons amis qui venaient de respirer Tair du matin dans les bois.
Chemin faisant, Octave avait complété Texpiication sur le caractère exceptionnel d'Auguste, et le colonel avait promis de se conduire auprès de ce jeune déclassé* de la nature, comme si Finsulte de Tallée des tilleuls n'eût jamais existé. — Je puis vous affirmer, colonel, avait dit Octave, qu'il ne fera rien pour vous en faire souvenir»
En passant devant la grille du jardin de M"** de Gérenty, le colonel dit à Octave :
— Voulez-vous venir souhaiter le bonjour à ma belle-sœur? Proposition qui fut acceptée avec joie; car, malgré son violent amour pour Louise, Octave voyait toujours une jolie femme avec plaisir. C'est un beau défaut d'artiste.
MONSIEUa AUGUSTE 135
}llm» de Gérenty était assise sous les arbres de la terrasse, et lisait. Elle se leva tout de suite, eu apercevant son beau-frère, et lui dit ;
— Eh bien ! votre mauvaise humeur est passée ? Je vous vois sourire... Bonjour, monsieur Octave, ajouta*t-«Ile, en saluant le jeune peintre ; vous fré* quentez les colonels, maintenant. Prenez garde, celui-ci veut vous conduire en Afrique pour vous faire peindre une chasse au lion, et dans ce pays, les modèles tuent souvent les peintres.
— Cela est arrivé en France, quelquefois aussi, dit Octave ; j'en sais quelque chose.
— Mais, reprit M"*' de Gérenty ; peut-on savoir, cher beau-frère, la cause secrète d'une mauvaise humeur qui vous a mis en délicatesse avec moi ?
— Oh ! chère sœur, répondit le colonel, avec embarras; un colonel a toujours en perspective une épaulette de maréchal de camp, et ce n'est pas dans une garnison de province qu'on gagne un grade supérieur. Hier, j'ai appris que mon régiment n*irait pas en Afrique.
— Eh bien ! tant mieux! dit la jeune femme.
— Eh bien ! tant pis! dit le» colonel.
— Méchant frère ! il veut me laisser toute seule ! . . . Asseyez-vous, messieurs ; on va nous servir du cho-
colat, sous les arbres... acceptez-vous, monsieur Octave?
— Volontiers, madame.
— Ah ! voici une visite matinale, dit M«*« de Gérenty, en regardant la grille; c'est notre voisin, M. Lebreton... Ne vous dérangez pas, monsieur Octave ; restez donc assis... M. Lebreton vous fait peur?
Le voisin millionnaire arriva, fit de profonds saluts, et s'assit, à Finvitation de M"*' de Gérenty.
Après quelques phrases insignifiantes, M. Lebreton . dit:
— J'étais fort inquiet sur ma belle voisine ; hier vous avez subitement disparu, vous n'êtes pas rentrée pour mon petit concert, et je viens m'informer de votre santé.
— Je Vous remercie de votre gracieuse attention, dit M**' de Gérenty ; ma santé n'a pas à se plaindre... Hier soir, j'avais des lettres à écrire... à mon mari... à ma mère... On n'écrit bien qu'à la clarté delà lampe... le grand soleil m'humilie; je ii'ose pas écrire devant lui... Peut-on vous offrir mie tasse de chocolat, monsieur Lebreton? ^ I
— Avec plaisir, madame...
-r- Et Mlle Louise s'est-elle bien amusée à ce concert?
— Oui, madame... C'est pour elle que je donne deux ou trois concerts, chaque été... Mol, j'écoute
lamusique, mais je ne la comprends pas... Nous avons eu une belle sérénade, cette nuit ; une sérénade sut l'eau.
— Tiens ! dit M"* de Gérenty, je n'ai rien entendu... Une sérénade à M**® Louise?
— Mais, dit M. Lebreton, avec un sourire mystérieux, il parait que oui... Ce matin, Louise est venue m'embrasser de très-bonne heure ; elle était au comble de la joie.
— A cause de la sérénade ? demanda M»"© de Gérenty.
— Oui, dit Lebreton en riant, à cause de la sérénade... et puis à cause de... c'est une galanterie espagnole..^ vous savez ce que je veux dire...
M"* de Gérenty garda le silence, et donna un morceau de sucre à sa perruche.
— Au reste, ajouta M. Lebreton, ce sera demain le secret de tout le monde.
— Vous mariez donc cette belle enfant? dit le colonel pour ramasser la conversation qui tombait,
— Eh oui ! dit M. Lebreton, en épanouissant son visage. Je la marie... et avec un jeune homme qui sera un jour l'honneur de son pays.
— Un grand artiste ? demanda le colonel.
— Oh ! mieux que cela ! les artistes sont de pauvres
maris... Mon futur gendre sera couronné par Finis.
stitut, le mois prochain. C'est un historien, un...
— Qu*avez-vous, monsieur Octave? dit M'"* de Gérenty ; vous vous trouvez mal ?
Octave montrait une pâleur horrible, et luttait contre une crise de nerfs.
— Ce n'est rien ! dit le colonel en enlevant Octave par le bras et le conduisant vers une allée voisine, ce n'est rien ; c'est la troisième fois que ce malaise lui prend depuiscematin.il a besoin d'air.
Quand le colonel soutenant Octave se fut éloigné, M. Lebreton dit en hochant la tête:
— 11 n'y a rien d'étonnant ! Ce jeune homme mène une conduite désordonnée... Voilà les artistes!... Vous êtes bien bonne de vous effrayer, madame... et puisque nous sommes seuls, et que vous êtes dans le secret, je vous dirai que mon futur gendre a passé une nuit blanche, tout exprès pour voir l'effet que produirait sa sérénade. Il n'a pas écrit une ligne sur... le... la... N'importe! il s'est promené toute la nuit! un homme d'étude! Aussi, il fallait voir ce matin ma chère enfant!... ma Louise!... entre nous, je crois qu',elle l'aime un peu. Diable ! ce n'est pas étonnant. Un jeune homme accompli, doux comme un agneau, honnête, sage, laborieux, et beau comme un Adonis, ce qui ne gâte rien... Mais vous êtes distraite, madame... il
me semble que vous ne m' écoutez pas, ou que je vous fais de la peine en...
— Oui,- interrompit M™o de Gérenty, oui, vous me faitesf beaucoup de peine en me parlant ainsi.
— Et pourquoi? demanda Lebreton stupéfait.
— Parce que vous êtes Un honnétç homme, et que je m'intéresse à vous.
— Eh bien ! madame ?
Eh bien! monsieur, M. Auguste Verpilliot n'épousera jamais votre fille.
M. Lebreton faillit tomber du haut de sa chaise de jardin.
— Et qui vous a dit qu'il n'épouserait... ?
— Lui !
La bouche de M. Lebreton s'ouvrit et ne se referma pas.
— Je voulais me taire, poursuivit M™« de Gérenty, mais j'ai parlé. Tant pis! c'est plus fort que moi. On doit toujours éclairer un honnête homme, • et voir pour lui, quand il est aveugle.
— Je suis aveugle! dit Lebreton, en reprenant la parole.
— Comme un Quinze-Vingt... D'abord, la sérénade de cette nuit n'a pas été donnée pour votre fille; M. Auguste n'aime pas votre fille; M. Auguste n'épousera pas votre fiUe ; il aime passionnément
une autre femme, et cette femme je la connais... Brisons là» voici ces messieurs.
La figure de M. Lebreton ne rappelait rien de connu dans toutes les nuaâces des expressions.
Le colonel avait rendu par ses conseils un peu d'énergie à Octave, et il le ramenait pour effacer le mauvais effet produit.
— Je vous l'avais bien annoncé, dit-il; c'est une légère ébullition produite par la chaleur... Le sirocco souffle; je reconnais mon Africain... Craignez-vous le sirocco, M. Lebreton?
— Moi ! dit M. Lebreton, comme réveillé^n sursaut. Oui, monsieur... nous causions avec madame.
— Eh bien ! causons, dit le colonel en s'asseyant. M. Lebreton se leva, sans savoir ce qu'il allait
faire , il chercha sa canne qu'il tenait à la main, son chapeau qu'il avait sur la tête; puis se frappant le front, il dit :
— J'avais quelque chose à dire, mais je ne sais plus... Madame, aurai-je bientôt l'honneur de vous revoir? j'ai besoin de vous revoir?... Pouvez-vous me faire le plaisir de venir dîner à la maison à cinq heures?... Ne m'abandonnez pas, je vous prie... J'ai besoin de vos conseils.
— Vous avez un procès? demanda le coloneL
— Oui, dit Lebreton au hasard; un procès... un procès grave...
— Tant pis ! remarqua le colonel, et vous prenez pour avocat ma belle-sœur? tant mieux! c'est une femme d'excellent conseil.
— Eh bien ! madame, dit Lebreton en se rapprochant de M™« de Gérenty, que me conseillez-vous de faire pour le moment î
— Ne faites point d'éclat, dit M™« de Gérenty. Ne changez rien dans vos relations avec ce jeune homme...
— Ce sera difficile, madame...
— Ah! mon cher voisin, on ne fait pas toujours ce qui est aisé; il faut souvent être diplomate dans les familles. J'ai app^s cette maxime danà les palais des ambassades.
— Je serai diplomate.
— Rien n'est plus facile, monsieur Lebreton ; ne parlez pas, souriez continuellement, et tenez votre main droite dans l'ouverture de votre gilet; en haute diplomatie, on réussit toujours avec ces trois choses, et on trompe l'Europe : en petite diplomatie domestique, on trompe son voisin, cela suffit. Si vous trouvez quelquefois l'occasion de placer cette phrase : à Dieu ne plaise, ou celle-ci : il y a deux manières d'envisager cette question, cela ne com-
promet rien, et on vous croit profond ; mais tfaU lez jamais plus loin. J'ai appris cela en fréquen* tant les cbancell^ies. Les Turcs sont les premiers diplomates du monde : ils dorment toujours, surtout enfumant; et lorsqu'ils sont obligés de répondre, ils se taisent, inclinent la tète en arrière, poussent une aspiration gutturale, et lèvent les yeux au ciel. Je vous recommande ce genre de réponse. A Malte, tout le monde répond ainsi. Cette diplomatie irrite parfois le MaltorTimes^ et fmira par chasser les Anglais de Tile. M. de Talleyrand n'a, dit-on, réussi qu'avec ce procédé, seulement il ne regardait pas le ciel.
M. Lebreton attendait avec impatience la fin de cette leçon pour partir ; il lui tardait de voir la con» tenance d'Auguste dans une première rencontre, et il se proposait bien de ne pas suivre une diplomatie dont la gravité fausse était assaisonnée de trop de plaisanteries légères. Il prit donc congé de W^^ de Gérenty, et la désolation était peinte sur tous ses traits. L'homme heureux avait rencontré un chagrin, et il s'étonnait de cet accident injuste,
— Messieurs, dit M"^» de Gérenty, à son beau* frère et à Octave, vous pouvez maintenant vous rapprocher ; vous n'êtes plus de trop ; cet excellent voisin est désolé*, je comprends sa douleur, mais
ttONSlEtR AUGUSTE 143
je n'ai jamais la bonté de m'attendrir sur les Infortimesdes millionnaires, je réserve mes farmes pour les pauvres* Comprenez-vous qu'un père soit consterné parce que sa fille ne se marie pas? faut-il avoir un urgent besoin de désespoir, pour s'en forger un avec ce malheur! Vraiment les hommes sont fous... ( Veuillez bien m*excuser, messieurs, je parle en général... M. Lebreton a trois cent mille francs de rente, hôtel à Paris, château à la campagne, fermes en Normandie ; il a cinquante ans et une santé robuste. Vous connaissez sa fille unique; c'est la grâce et la beauté fondues ensemble, et complétant une merveille. Comment ce chef-d'œuvre a-t-îl été créé et mis au monde par M. Lebreton, qui n'est pas gracieux, mais qui est laid? C'est un de ces secrets dont la nature a le mot : la nature est le plus amusant de tous les auteurs comiques. Vous croyez que ce père, fier d'un tel trésor, veut le garder précieusement chez lui? Non. Ce père veut s'en débarrasser au plus vite ; lui qui serre k triple tour des chiffons de banque dans un coffre-fort! Bien plus! Si un jeune homme venait demander cinq cent mille francs à M. Lebreton, ce demandeur serait mis à la porte ignominieusement, comme un escroc. Mais si un jeune homme lui demande cinq cent mille francs et la belle Louise par-dessus le marché^ alors le père
jette son argent et sa fille par la fenêtre avec un empressement tout paternel. Et si, le lendemain, le gendre, plus sensé que le père, veut laisser l'argent et la fille, et rester garçon, ce même père va se donner une attaque d'apoplexie pour ne pas survivre à pareille catastrophe domestique ! c'est ce que je viens de voir là, messieurs, en causant avec M. Lebreton.
— Oh ! tant pis ! s'écria le colonel ; il faut que je parle : je suis un soldat, et ne sais rien garder... Oui, ma chère sœur, vous venez de ressusciter ce pauvre jeune homme après l'avoir tué. C'est le miracle de la lance d'Achille. Vous venez de parler avec une vivacité si charmante, que vous n'avez pas vu éclater la joie de la vie sur le visage de feu Octave. Tranchons le mot. Octave que voilà, est amoureux de M^^"" Louise, mais amoureux conune le serait le Soleil, s'il pouvait aimer la planète de Vénus. Ce petit Octave est un volcan parisien en paletot gris... mais il n'est pas très^logique dans sa joie, car enfin, voilà un père qui annonce le mariage de sa fille, et puis vous nous annoncez que sa fille ne se marie pas.
— Mais c'est moi qui ai rompu le mariage, là, en tête à tête, dit M""' de Gérenty, et vous l'avez vu aussi consterné en sortant qu'il était radieux en en-
trant... son futur gendre est acioureux, non pas de Louise, mais de.,,
— De qui? demanda le coloneK
— Je vous le dirai, reprit M°*® de Gérenty... je suis un peu diplomate ; je lis dans les yeux la pensée du cœur, et j*ai découvert Tinsolente passion de cet historien ; il sera peut-être couronné par l'Institut, mais par moi, jamais.
— ^ Pouvons-nous savoir son nom? dit le colonel.
— Ma foi, je tfai aucune considération à garder pour ce petit monsieur... C'est M. Auguste Verpilliot.
Octave fit un mouvement de surprise, et prenant la parole, il dit d'une voix tremblante :
— Pardon, madame; il y a erreur, sans doute... M. Lebreton a parlé d'un homme d'étude... d'un historien... d'un... et }e n'ai pas reconnu à ce portrait M. Auguste. Si ce n'est pas lui, ce mariage n'a pas été rompu.
— C'est lui, vous dis-je, c'est lui; ne mourez pas une troisième fois. J'ai entendu un soir... le soir du bal... une conversation entre M. Lebreton et M. Auguste. Eh bien ! M. Lebreton s'extasiait en entendant M. Auguste parler de ses travaux sur l'histoire : je vous affirme que c'est lui, et que vous n'avez pas à craindre d'autre rival.
— Le voilà radieux I dit le colonel, en secouant
146 MONSiEra auguste
la main â*Octave; c'est que vous ne savez pas quel excellent jeune homme vous avez là devant vous!
— Mais, dit M™® de Gérenty, en riant, d'où vous est venue tout à coup cette belle amitié? Vous vous connaissiez à peine hier, et aujourd'hui vous res* semblez au groiq)e d'Qreste et Pylade, exposé dans un jardin!
— Ah ! chère sœur, dit le colonel ; vous connat* trez ce mystère un jour. Qu'il vous sdfise de savoir, à présent, que M. Octave mérite mon estime et mon amitié.
«-* Ordinairement, reprit la belle*s(sur, vous n'é* tes pas prodigue de ces dioses.
— Oui, Anna; aussi, quand je les prodigue, elles sont méritées.
— Eh bien! monsieur Octave, dit M"m de Gérenty, en se levant; en attendant que mon frère me révèle l'origine mystérieuse de cette amitié, laissez-moi vous serrer la main. Mon frère ne m'a jamais fait réloge d'un homme. S'il tenait la lanterne de Dio* gène, il ne l'éteindrait pas.
— Octave,ditle colonel, vous me devez une visite à votre ateUer... Ma belle«-Boeur peut nous accompagner, n'est-ce pas?
Octave hésita pour répondre, et regarda le colo-* nel d'un air significatif.
MONSIEUR A17&U9TK 147
— • Ohl je ne suis pas Anglaise, dit M"® de Gérenly, en riant ; je ne redoute pas les chefs-d'œuvre des arts. J'ai vu la sacristie" de Sienne , avec les trois grâces; la cathédrale de Pise, avec le groupe d'Adam et Eve; la basilique de Saint-Pierre , avec le tombeau de Paul III; la chapelle Sixtine, avec la fjresque de Michel-Ange; le Vatican avec tout, et je ne redoute pas un atelier,.. M'ofirez-vous votre bras, monsieur Octave ?
-*• Très-volontiers, dit le jeune homme.
— En avant! dit le colonel.
. L'atelier d'Octave était meublé et décoré avec luxe; il attestait la grande fortune du père. Les objets d'art, les panoplies, les porcelaines du Japon et de la Chine, les reUques de Pompei,y étaient amoncelés avec profusion et disposés avec goût. Mais les visiteurs graves reconnaissaient aussi avec tristesse que le jeune maitre de cet atelier était un peintre amoureux de la forme et trop dédaigneux de l'esprit. On y trouvait une exacte réduction, en marbre ou en bronze, de toutes les blondes et brunes divinités que le ciseau a illustrées pour les autels païens. Pas une ne manquait à la collection. Quant aux dieux de l'Olympe, ils brillaient par leur absence. L'Apollon du Belvédère, lui-même, le dieu vainqueur de Python, n'avait pas trouvé grâce devantrostracisme
général. Les Vénus abondaient, mais on ne voyait pas un seul Gupidon.
— Mais, je ne conçois pas vos scrapules de tout à rheure, dit Mm« de Gérenty, après avoir passé en revue toutes les divinités de son sexe; je n*ai jamais visité un atelier plus décent.
— Oui, dit le colonel; mais il y a ici, comme au musée de Naples, un recoin secret.
— Ah! dit la jeune fenmie, d*un air comiquement ingénu; j*ai refusé à mon mari de l'accompagner au musée secret de Naples; mais mon mari a usé de sen pouvoir, et j'ai obéi aveuglément, les yeux ouverts. L'art est une diose sacrée qui purifie tout.
— Oh! ma chère sœur, dit le colonel en riant, M. Octave n'est pas si terrible dans ses exhibitions. Il s'agit tout simplement d'un portrait de femme.
— En buste? demanda Mm» de Gérenty.
— En pied... Mais Octave ne laisse voir que la
tête.
— Alors ce rfest pas une déesse de l'Olympe,
— Oh! mieux que cela.
Cependant Octave préparait l'exhibition de son chef-d'œuvre, mais dans les conditions de réticence dont parlait le colonel.
— Eh bien ! est-ce visible à l'œil nu? poui^uivit M. de Gérenty.
Octave s'éloigna du chevalet, et fit le signe qui veut dire : Regardez !
Le colonel et sa belle-sœur coururent, regardèrent, poussèrent un cri de surprise, et dirent en duo:
— Cestelle!
Après cinq minutes d'admiration muette, ou d'adoration, M"^« de Gérenty dit à Octave :
— Et vous avez fait ce portrait de souvenir ?
— Pouvais-je le faire, autrement, madame? dit Octave d'un ton naïf.
— Voilà un amour I reprit la jeune femme en joignant ses mains* Faut-il qu'une figure soit profondément incrustée dans un cerveau de peintre, pour qu'elle soit reproduite avec cette fidélité de souvenir ! Comme cette jeune fille est aimée !
— J'espère, madame, dit Octave, que vous aurez la bonté de garder le secret sur cette petite confidence d'atelier.
— Moi ! reprit la jeune femme ; ah ! vous ne me connaissez pas ! Soyez bien tranquille. A la première occasion favorable, je raconte ce secret à tout le monde. . . Vous croyez bonnement qu'un chef-d'œuvre comme celui-là est fait pour rester sous cloche ?... Mais pardon de mon indiscrétion, monsieur Octave ; je suis très-curieuse, ma mère se nommait Eve. Ne
160 MONSIBUR AUGUSTE
pourriez-vous pas enlever ce voile impertinent qui ne permet de voir que la tête?
— Oh I madame I dit Octave d'un ton suppliant ; Je vous conjure de ne pas me demander l'impossible.
— Ce sera possible une autre fois, dit la jeune femme; je ne veux pas être exigeante à ma première visite...
Un domestique entra et dit:
— Puis-je introdîiire M. Auguste Verpilliot? il est déjà venu cinq fois demander monsieur.
— Dites-lui que j'ai du monde dans l'atelier, et qu'il attende au jardin.
— Il sait que je suis ici, dit M°^« de Gérenty.
— Mais il croit que je n'y suis pas! remarqua le colonel, d'un ton menaçant*
— Oh ! cher beau^-frèrel reprit la jeune femme; point d'esclandre. Je sais me défendre toute seule, en cas d'attaque...
— Un insolent oui ose vous aimer.
— £h bien 1 c'est toujours flatteur pour une femme; s'il osait me détester, je vous prierais de me défendre.
— Qui a l'impudence coupable de vous dire, je vous aime! à une femme mariée, et placée sous ma protection !
— Là, je vous arrête, cher beau-frère; il ne m'a jamais dit je vous aime; c'est son silence trop ex-
pressif qui me Ta dit, et ma perspicacité de femme qui a parfaitement compris cette muette déclaration... Merci! monsieur Octave; votre atelier vaut la peine d'être revu. Je lui dis au revoir, et à vous aussi... à bientôt... chez notre voisin, ou chez moi...
— Octave, dit le colonel, en souvenir de ce jour, jour de mort et de résurrection, je vais vous envoyer un petit cadeau qui entretiendra Tamitié.,. Taccepterez-vous ?
— Avec grand plaisir, colonel; à condition d*échange.
Un inslant après Octave était seul dans son atelier et Auguste eu ouvrait la porte.
— Dieu soit bénil te voilà ! dit Auguste ému aui larmes, je soufire depuis cinq heures du matin toui ce qu*un ami peut soufirir, dans la plus cruelle des attentes. Je te vois, j^oublie tout... tu ne connais pa5 l'amitié, toi; que tues heureux!
— Ah ! j'en ai déjà bien assez de l'amour I dit Octave, en se laissant serrer la main par complaisance.
— 11 faut que je te fasse lire l'opéra de Castor et Pollux , reprit Auguste.
— Merci ! j'aime mieux la Favorite.
— Tu trouveras dans cet opéra un éloge de Tamitiéqui...
— Auguste, interrompit Octave , va te promenei avec Castor et Pollux, et laisse-moi tranquiUe !
Auguste étouffa un cri de douleur et se laissa tomber sur un fauteuil.
Octave s'occupait, en sifflant, à remettre en ordre ses nombreuses déesses, dérangées, dans leur symétrie olympienne par les belles mains de M"»« deGérenty.
Le domestique entra, et déposa sur une table quelque chose d'informe, comme uo petit ballot de marchandise, en disant :
— C'est un envoi de M. de Gérenty.
OctavQ opéra le déballage, et mit en lumière un magnifique bronze du Bacchus indien.
— Que veut-il que je fasse de tous ces angles-làî. . . dit Octave. Il me semble que je reçois des coups d'épingle dans les prunelles. Le diable emporte les dieux I Marcel , prends cela , et porte-le dans la chambre de mon père. Il a été membre du Caveau ; il croit à Bacchus, lui.
Octave, sans prendre garde au mouvement d'impatience d'Auguste, vint se placer devant son chevalet, découvrit la mystérieuse toile, et commença une longue adoration comme pour donner un dédommagement à ses yeux blessés par les angles du Bacchus indien.
On entendit un coup de talon sur le parquet, et
154 MOKSIEm AUGUSTE
Auguste se leva brusquement, la figure bouleversée par une douleur incompréhensible.
— Octave, dit-il; je viens d'avoir un long entretien avec M. Lebreton.
— f aimerais mieux l'avoir avec sa fille, dit Octave, sans quitter Tadorable image du chevalet.
— Il paraît que je viens d'être fort calomnié par des voisins, auprès de M. Lebreton, poursuivit Auguste ; mais je ne suis pas homme à me laisser écraser ainsi... M. Lebreton a pleine confiance en moi; ainsi il m'a été très-facile de me justifier.
— Eh bien ! que m'importe cette histoire ? dît Octave.
— Tu vas voir... écoute... Si je me suis donné, par beaucoup d'adresse, un logement chez M. Lebreton, c'est pour être ton voisin, et te voir tous les jours....
— Sacrebleu I interrompit Octave ; veux-tu que je te parle franchement ? Ne sois plus mon ami ; sois mon ennemi. Un ami comme toi finirait par me tuer ou me rendre fou. Un ennemi nous laisse tranquille. On ne le vois jamais. S'il vous poursuit à la caaipagne, on le fait arrêter par un gendarme, en criant KTassassinl Je n'ai eu dans ma vie qu'un ennemi. C'était à Naples. Il étudiait la peinture, et moi aussi. Il se disait appartenir à l'école de l'esprit, et j'ap-
partenais, moi, à Técole de la forme. Il copiait mal une tête de Mazaccio, et je dessinais bien la Vénus Callipyge. De là querelles sur querelles, au café Américain, rue de Tolède. Un soir, j'égarai ma main droite et ouverte sur sa joue : il jura de m'exterminer dans les vingt-quatre heures. Pendant qu'il jurait, un sbire de buon govemo lui frappa sur Tépaule et le conduisit à bord du Pharamond qui partait pour la France. Quatre ans se sont écoulés ; mon exterminateur m'a laissé vivre ; je ne Tai plus revu. Voilà unamil
— Eh bien t Octave, dit Auguste, pâle de colère contenue, veux-tu que je sois ton ennemi?
— Oui, Auguste, fais-moi cette amitié.
-î- Tu m'autorises à me servir d'un moyen quelconque pour me brouiller avec toi ?
— Oui, sois l'Érostrate de mon atelier, si tu veux; j*en achèterai un autre, et tu l'honoreras de ton ôbsence.
— Oh! peut-on poignarder ainsi un ami de quinze ans, un ami d'enfance ! dit Auguste, en tordant ses mains jointes sur sa tète.
— Mais tu changes déjà d'idée î demanda Octave.
— Non, répondit Auguste d'une voix sombre.;, tu vas me signer une autorisation..;
— Tout ce que tu voudras... écris; j'approuve récriture, et je signe, sans lire.
* Auguste s*assit devant la table, et écrivit ce qui suit:
c Moi, Octave Desbaniers soussigné, je jure sur rhonneur que je laisse M. Auguste Verpilliot entièrement libre de faire tout ce qu*il jugera cx)nvenable pour être mon ennemi. Je jure de ne m' opposer à aucun de ses actes et à ne tirer vengeance d'aucun. Si je manque à ce serment, je veux que la honte et rinfamie de mon parjure me soient publiquement reprochées par M. Auguste Verpilliot, et je renonce au droit de me justifier. »
Ce papier fut présenté à Octave qui le prit, le lut négligemment, ajouta la formule approuvé^' la date, et signa.
— Maintenant, dit-il, en rendant le papier. Va te venger comme tu pourras, et oublie le numéro de ma maison.
Auguste, à ces derniers mots, poussa un cri strident; ses yeux d*un azur doux prirent une teinte d'orage ; son teint frais et calme se couvrit d'une pâleur livide; il ouvrit la porte avec un mouvement de fureur, et dit:
— Lé désespoir que tu me donnes, je vais te le rendre. Attends.
Octave s'avança nonchalamment, et lui dit :
— Monsieur pas de menaces, s'il vous plaît ; pas un mot de plus.
Octaye poussa violemment la porte sur Auguste et la ferma à double tour.
— Enfin je respire I se dit-il à lui-même ; ce jeune homme était mon mauvais génie ; m'en voilà délivré.
Un léger bruit se fit entendre à la persienne de l'atelier ; deux lames vertes s'entr'ouyrirent comme une bouche qui va parler, et Octave entendit distinctement ces mots formidables :
— J'épouserai ta Louise avant huit jours. Voilà ma vengeance.
Octave courut pour saisir Auguste derrière la persienne, mais le jeune homme était déjà loin, et un rire éclatant se mêlait, sous les arbres, à la gamme du rossignol.
Octai^e fut un instant comme foudroyé par la menace d'Auguste, mais la réflexion fit ensuite naitre le doute.
^- C'est un poltron qui crie aux armes l pensa-t-il, et le sourire du consolé ranima son visage. Je ne dois pas craindre un danger impossible, ajouta-t-il; malheureux fanfaron I
Auguste avait pour Jui la ruse, cette force des faibles, et quand sa fureur et son désespoir furent un peu calmés, il organisa son plan, avec cakne, et le soumit à toutes les combinaisons de réussite. Il ne voulait pas se venger. A quoi lui aurait servi la vengeance ? il voulait arriver à l'un ou l'autre de ces
MOKSlCtl^ AUGUSTB 159
dénoûtnents; tuer Octave par ia violence d'un désespoir égale à la furie de sa passion, ou, le dernier moment venu, reconquérir son amitié, en brisant le mariage, avec la condition de partir tous les deux, la veille des noces, de gagner le Havre, et d'aller vivre de Tautre côté des mers. Dans le premier de ces cas, le suicide de désespoir, Auguste trouvait une sorte de soulagement inexplicable, mais qui donnait du calme à sa vie : un voyage lointain était encore la conséquence forcée de cet horrible dénoûment. Il n'y avait pas de mariage dvil.
Aucun incident ne paraissait devoir modifier ces deux prévisions.
Avec le calme que donne une résolution prise, Auguste aborda M. Lebreton, et lui dit, en lui serrant la main.
— Ne parlons plus du nuage qui a passé sur notre tète... n'est-ce pas?
— Oh ! les voisins ! les voisins ! dit M. Lebreton, en maudissant les environs, par un geste dramatique.
— Les voisins, dit Auguste ; ils ont beau dire qu'ils sont retirés des affaires; ils sont toujours des industriels en calomnies,
^ Parfait ! dit Lebreton, dans un éclat de rire
je leur dirai cela le jour que je me brouillerai avec eux.
— Attendez la fin de Tété. On ne doit se brouiller qu'à l'automne avec ses voisins de campagne.
— Voilà une idée ! dit M. Lebreton ; on prétend que le bon sens vient tard, mon cher Auguste ; il est né avec vous.
— Et quand nous serons mariés, reprit le jeune homme, les voisins se tairont.
— Très-bien ! dit \& bon père, au comble de la joie. Voyons, mon cher -fils... vous avez quelques formalités à remplir... 11 faut accélérer tout cela... l'argent accélère tout... je ne le ménagerai pas... le mariage se fera ici... et nous donnerons au village cette bonne aubaine ... Je réserve cinq mille francs aux pauvres et un tableau à l'église... Vous voyez cette aile de ma maison ? elle est toute meublée, et fort commode. Vous vous installez là avec ma fille. Vous serez chez vous ; ménage à part. Liberté pour tous !... Le tapissier arrivera ce soir de Paris, pour compléter l'ameublement... Cette chère Louise ! comme je pleurerais, si je ne la donnais pas à un homme comme vous !
Et le bon père se mit à pleurer. - Auguste prit son mouchoir, et en frotta ses yeux pour essuyer des larmes qui n'existaient pas.
— Ce sont des larmes de joie; elles sont douces, dit Auguste, en cachant le rire derrière son mouchoir.
— Oui... oui... dit Lebreton avec effort.
— Mais, reprit Auguste, dérobons nos larmes à tous les yeux ; on pourrait se tromper sur leur origine. . . Ah ! les voisins ! les voisins ! . . . monsieur Lebreton...
— Appelez-moi cher père, interrompit Texcellent homme.
— Cher beau-père, reprit Auguste, je vais écrire à mon bijoutier de venir demain... Vous me permettez de lui donner votre adresse?
— Mais certainement, cher fils... Mais pas de dépenses foUes, monsieur, entendez- vous?... Delà simplicité, de la simplicité...
— Oui, en tout, excepté en bijouterie, dit Auguste en riant. Un simple cadeau de noce d'une vingtaine de mille francs... Allons, cher père, ne vous fâchez pas ! je ne veux pas dépasser dix-neuf mille... vous voyez que je suis raisonnable.
— Et charmant, j'ajoute, moi, cher fils... Mais vous avez un défaut... ah î un défaut... rare... la timidité... Au reste, j'avais ce défaut-là aussi... à telles enseignes que, l'avant-veille de mes noces, je n'avais pas encore embrassé ma femme!... O'est comme
162 HONSieUH AUOtSÎE
je vous le dis... Nous étions en famille^ dans une loge, au théâtre de... bref, à un théâtre... on jouait une pièce de M. Scribe... U... la.., n'importe!... un jeune homme chantait à sa fiancée un couplet très-spirituel, où il y avait ceci :
Je Tondrais bien prenâre un baiiert
A quoi la fiancée répondait... C'était mademoiselle... une actrice très-courue... j'ai oublié son nom :
Mol, je voudrais le refuser.
Ma fiancée à moi, celle qui devait être ma femme le lendemain, me regarda avec malice... ayant Tair de me dire : Tu es bien novice, mon ami! Moi, je compris et je devins écarlate... Que voulez-vous? c'était mon éducation... Je n'avais pas fait de jeunesse comme vous, cher fils; j'étais un vrai innocentin... Non, non, ne vous excusez pas, ne vous excusez pas, mon gendre; c'est un noble défaut que vous avez ; on a le temps de s*en corriger après le mariage.
M. Lebreton se récompensa de cette phrase par un grand éclat de rire, et Auguste, qui venait de répandre des larmes fausses, paya de la même monnaie l'hilarité de son naïf interlocuteur. Le duo
de gaieté se prolongea; Auguste aurait voulu qu'il ne finit jamais ; le rire faux le dispensait de parler faux.
La cloche sonna le déjeuner,
— Nous serons très'*peu de monde à table, dit Lebreton, un déjeuner de famille : la petite Agnès, ma nièce ; ma fille et moi ; nous nous amuserons.
Louise, aux aguets derrière une persienne, n'avait rien entendu de la conversation b cause de ré« loignement, mais elle avait entendu les bruyants éclats de cette gaieté folle qui annonçait une cordialité si parfaite entre son père et Auguste. Cela lui suffisait. Bien n*était plus doux à son cœur que l'union intime de ces deux hommes. Elle était joyeuse de leur joie, car elle présumait bien que son mariage était le sujet de cet entretien^ et que rien ne pouvait désormais s'opposer à son bonheur, puisque les deux maîtres de son destin paraissaient en si parfait accord. Pauvre jeune fille, novice au monde, eue acceptait pour vrai ce que donnent les appa^^ rences, et elle descendit à la salle basse avec un visage rayonnant, car elle ne connaissait pas encore l'art de dissimuler sa joie, cette science hypocrite qu'on apprend plus tard lorsqu'on redoute d'effrayer et de mettre en fuite le bonheur, s'il fait mine de venir nous visiter.
Cette première caresse du malin qu'un père donne à sa fille a toujours remué le cœur des plus indifférents. Auguste détourna les yeux pour ne pas voir M. Lebreton embrassant sa fille ; il aurait voulu pouvoir fermer ses oreilles pour ne pas entendre ce bruit charmant qui retentit sur un front virginal, humecté par des lèvres pleines de tendresse. A coup sûr, chez Auguste, cette répugnance ne provenait pas delà jalousie. Quel en était donc le motif? Auguste, lui-même n'aurait pu répondre à cette question. Il s'avouait tout bas l'effet, il ignorait la cause.
En saluant Louise et Agnès, M. Auguste daigna leur donner un de ces regards qui ne regardent pas ceux qu'on salue. Ces gaucheries étaient toujours mises sur le compte étemel de la timidité.
Sur un signe très-adroit de son père, Louise attaqua la conversation, en parlant d'une fleur d'aloès qui s'était brusquement épanouie, la nuit dernière» dans la serre, et à propos de ce miracle de végétation spontanée, elle dit des choses charmantes, qui étaient aussi des allusions délicates au mutisme obstiné ou à la timidité enfantine de M. Auguste. Cette parole de jeune fille, cette mélodie suave qui se divinise et s'embaume en traversant un clavier
de dents de perles, arrivait à Toreille d'Auguste comme un de ces bruits aigres qui révoltent les nerfs, comme le cri de la vitre sciée par une . lime d'acier ; mais le jeune homme comprit qu'il était temps de lutter contre toutes ces répugnances, pour arriver au succès de son plan. 11 se composa une figure sereine, écouta Louise avec un sourire presque naturel, et il trouva même en lui assez de courage pour regarder fixement cette merveille de grâce, de mélodie et de beauté.
Enfin, elle n'avait pas perdu ses frais de toilette, là belle enfant ; car c'était pour lui qu'elle prenait tous les jours la douce peine de diminuer sa beauté en sacrifiant à toutes les fantaisies de la mode. Ce jeune homme, pensait-elle, est si recherché, si soigneux dans sa mise, qu'il doit aimer le luxe et l'éclat dans la toilette des femmes. Ce raisonnement ne pénétrait pas avec la même évidence logique dans l'esprit de M"® Rose, mais la femme de chambre ne s'en prêtait pas moins aux caprices quotidiens de son élégante maîtresse. Rose comprenait que cette dépense de goût et d'étoffes était perdue, dans ses intentions; mais comme elle éprouvait un plaisir infini à voir cette riche jeune fille épuiser toutes les charmantes inventions du journal des modes, elle l'habillait pour son égoïste satisfaction
166 MONSIEUR AUGU&TB
de soubrette, comme fait la femme pieuse pour la sainte Madone, objet de sa vénération.
Comme sous le Directoire, époque de péril, les femmes ont compris instinctivement, en 1858, qu'il fallait demander à la mode une plus large tolérance. Dans les siècles d'amour, où les hommes se rapprochent des femmes, la mode resserre les plis des étoffes, et prodigue les pudiques intentions sur toutes les coutures; elle ne montre rien, elle laisse deviner. Quand les hommes s'éloignent des femmes, et préfèrent les questions d'argent aux questions d'amour, la mode change sa stratégie et se relâche dans ses mœurs : elle permet aux fleurs de s'épanouir à l'air libre, et supprime la serre; elle permet aux trésors de briller au grand jour, et supprime le reliquaire jaloux. Alors, les belles épaules s'arrondissent sur toute la ligne d'un bal, comme les friandises d'un festin de volupté ; les gazes indiscrètes s'échancrent, et découvrent les seins d'ivoire, ces anciens captifs de la pudeur; on fait rayonner aux bougies l'échantillon excitant de toutes les beautés secrètes, et avec ces belles armes nues, tirées du fourreau, on déclare la guerre aux indifférents, aux infidèles et aux apostats.
la mode est moins frivole et plus intelligente qu'on ne le pense. Le costume de la jeunesse du
siècle d'Henri III explique les corsages indiscrets des Médicis. Les mœurs du Directoire expliquent la tunique transparente mise en vogue par Mo^^» Tallien. On pourrait faire ainsi Tbistoire morale de la mode depuis la robe ouverte des Athéniennes jusqu'à nos jours. Les fenunes ont toujours eu le génie de la dé-* fense légitime, plutôt par instinct conservateur que par observation ou raisonnement.
Ainsi placée sous la protection d'une mode à la fois despotique .et tolérante, Louise se livrait innocemment à Tadmiration de son jeune voisin, et instruite par les continuels éloges de Rose et d'Agnès, elle rayonnait de joie en pensant que la belle fiancée était digne du beau fiancé. Avec quelle adresse de pose, de mouvement, de maintien, elle savait montrer à son futur mari tout ce que le Moniteur officiel de Longchamps lui permettait d'exposer au ^and jour ! Avec quelle adorable coquetterie elle secouait la manche pagode, pour laisser voir jusqu'à la fos*sette du coude un bras du Paros le plus pur, terminé par une main d'enfant ! Hélas ! un observateur profond, témoin de cette scène, aurait cru voir une belle odalisque se mettant en frais de coquetterie pour son stupide gardien.
Auguste avait remis la conversation sur Annibal, et il cherchait toujours des dates historiques au pla-
fond. Pour la première fois, M. Lebreton interrompit par un geste' d*impatience les dissertations sur la Campanie et Tembouchure de TAufide ; il n'avait plus, comme sa fille, qu'une seule pensée dans l'esprit, et il regardait conune perdu le temps donné à toute autre conversation, même à l'histoire romaine. Au moment où M. Auguste déplorait, selon l'usage, la faute qu'avait commise Aunibal en ne marchant pas sur Rome, M. Lebreton frappa sur la table et dit en riant :
— Voilà une faute que vous ne commettrez pas, vous, quand vous serez marié ! Ma fille a une vive passion d'enfance ; elle veut voir la semaine sainte à Rome ; n'est-ce pas Louise ?
— Oui, bon père, dit la jeune fille, en joignant les mains, on dit que c'est la curiosité du monde. Il y a une illumination plus brillante que le soleil d'Italie, et un feu d'artifice, qui est un vrai grand opéra pyrotechnique, avec des cavatines de chandelles romaines, des duos de serpents et de papillons , des chœurs de fusées et des accompagnements d'orchestre tirés parles canons du fort Saint-Ange. C'est Rossini qui en a fait la musique, quant il se nommait Palestrina, sous le pape Marcel.
— Eh bien! eh bien! s'écria M. Lebreton en pleurant et riant à la fois» comment les trouvez-
VOUS les jeunes filles de votre génération, mon cher Auguste ? Elles lisent tout, elle retiennent tout, elles savent tout ! Celle-ci a dévoré toute ma bibliothèque en deux ans, sans compter les journaux, les revues, les feuilletons, que sais-je moi ! Mais si les hommes n*y prennent pas garde, ils passeront tous pour des idiots devant leurs femmes. Je ne dis pas cela pour vous, monchepAugliste, et pour quelques savants de profession, comme vous. A Dieu ne plaise que je veuille médire de vos confrères ! loin de là. Lorsqu'on me montre un homme vêtu de noir dans la rue, et qu'on me dit : Voilà un savant, je me découvre comme devant un corbillard.
— Mais, cher papa, dit Louise, avec vos savants, vous me ferez perdre le voyage de Rome...
— C'est convenu, ma fille, interrompit le père ; autrefois, un mari promettait à sa femme de la conduire à la comédie, dans l'octave des noces; c'est encore l'usage dans ma province...
— Eh bien! aujourd'hui, dit Louise, on devrait écrire sur le contrat la promesse du voyage d'Italie.
— Nous récrirons, dit M. Lebreton en riant. N'est-ce pas, mon cher Auguste ?
Auguste fit un signe de tête affirmatif, et mit
beaucoup d'eau dans son yerre où il y avait peu de Champagne.
— Moi, ditLebreton d'un air triomphant, je conduisis ma femme à la comédie ; on jouait la Misanthrope et Bajazet^ deux chefs-d'œuvre !
-^'aime mieux le voyage d'Italie, remarqua Louise.
—Eh bien ! il me vient une idée, ^'écria le père, en regardant au plafond.
— Ah I voyons l'idée I dit Louise, en appuyant ses deux coudes sur le bord de la table, et son menton d'agate sur ses mains.
— Oui, reprit M. Lebreton, oui, mes cbers enfants, je vous accompagne en Italie.
— Ah! quel bonheur! s'écria la fille, en battant des mains.
— Voyons, voyons ! poursuivît le père, en préparant ses doigts pour établir des calculs sur leurs pointes; c'est aujourd'hui le 24 juin... le plus beau jour de l'année... 25... 26... emplettes... 27... corbeille... 28... 29... détails... préparatifs... piibliçations des bans... SO... juin n'a que trente jours... lef juillet... nous entrons en juillet... comme le temps passe vite!.., 2 juillet, visite à nos parents. . . à Paris. . . ananas et primeurs, chez Chevet, . . le S, retour àia campagne... &, à la maiiid, 5» Te-
glise... noces et festin... bal... Strauss... le 12, nos visites de mariage et de départ... mettons encore deux jours pour diverses emplettes; nous partons le 1 5 juillet, mes enfants !
-**- Mais, mon bon père, dit Louise, il n*y a pas de semaine sainte en juillet.
— Eh bien! nous l'attendrons.
— C'est cela ! et nous irons à Naples en l'attendant.
— Et nous emmenons Agnès avec nous, ajouta M. Lebreton.
— Moi, dit Agnès d'un ton sec, je ne voyage que dans Paris.
— Oh ! dit Louise, toi, quand tu nous verras partir tu changeras d'idée.
— Avez-vous vu une joie folle comme celle de Louise, mon cher Auguste ? demanda le père.
— Jamais... jamais..* dit Auguste. C'est... c'est une joie qui...
— Donne la joie aux autres, interrompit le père. •— Mais laissez donc finir sa phrase à M. Auguste ! dit Louise.
— Oui, ma fille a raison, achevez votre phrase, mon cher fils. i
•— Vous l'avez très-bien finie pour moi, monsieur
Lebreton ; VOUS avez ajouté ce que ^allais dire... Une joie qui la donne aux autres.
— Avouez que vous êtes ému, Auguste? reprit le père. Allons, avouez que vous êtes ému.
— Ému au point de ne pouvoir parler, dit Auguste.
— En effet, monsieur a Tair très-^mu, dit Agnès en fredonnant cette phrase sur une gamme ironique.
— Et je sens qu'un peu d*air me fera du bien, reprit Auguste, en regardant du côté de la porte.
— Allez faire un tour de promenade dans le parc, dit M. Lebreton en sç levant; mon cher fils donnez lé bras à ma fille.
Auguste fit un mouvement convulsif, et obéit à l'invitation paternelle ; il aurait voulu arriver au succès de son plan du matin sans subir les excessives rigueurs de tous ces détails de familiarité intime. II fallait pourtant se résigner.
Louise se leva, prit son ombrelle, et fit un pas devant Auguste, pour attendre l'offre du bras. Jamais elle n'avait été plus belle ; l'irradiation du bonheur donnait à son front une auréole ; ses beaux yeux resplendissaient de rayons ; elle avait en marchant les lumineuses ondulations de Y avis splendida^ ce
merveilleux oiseau de Téquateur, ce diamant ailé, créé par un baiser du soleil.
M. Lebreton, qui marchait avec Agnès derrière Auguste et Louise, remarqua, avec son œil de maître, une ombre agile qui se montra et disparut dans les ténèbres du quiconce.
— Tiens ! dit-il, voilà ce garnement d*Octave qui va jouer son rôle d'espion dans le parc!
Auguste n'avait pas vu l'ombre agile, mais il se fiait à l'œil du maître : changeant tout à coup d'allure, il prit le mouvement gracieux du promeneur qui cause avec une femme aimée, et il s'abandonna aux charmes d'un entretien intime, pour achever le désespoir de l'espion du parc.
La pauvre Louise voyait enfin disparaître cette timidité qui lui causait tant de peine ; elle trouvait dans Auguste l'amant qui allait prendre un autre titre ; elle croyait déjà reconnaître la douce puissance de ce maître esclave qu'on appelle un mari. L'âme exaltée de la jeune fille effleurait dans son vol l'azur du ciel.
La Joie est au comble dam la belle viQa de M. Le* breton; il y a eu trois jours de fôte domeatiquei et tans invltéa. Le maître de la maison a Tégoïsme du bonheur ; il veut avoii* sans cesse devant ses yeux le tableau d'intérieur qui le ravit d'aise, et qui pei^ drait tout son charme au milieu d'unç cohue de voisins jaloux, bruyants ou curieux. Auguste montre dans son amour un emi^essement modéré, mais chez un homme d'étude et de science, cette modé^ ration est une ardente hyperbole pour un bon père aveugle; ce madrigal est un dithyrambe. Louise est la plus fortunée des jeunes filles, et voit son beau fiancé , avec les yeux fermés de son père. Deux femmes s'obstinent à faire schisme dans la maison.
W^^ Agnès et Rose; mais comme on ne les écoute pas» elles se sont résignées au silence, et protestent par ces petits airs malins et ces gestes brusques, qui sont les épigrammes muettes de leur sexe. Les premiers cadeaux sont donnés ; la corbeille est prête; on déploie, chaque jour, des nuages de dentelles, des étoiles de toute couleur, des parures de toute fantaisie, des cachemires de toute mesure. L'opulence du millionnaire n> rien marchandé- Autour des murs de la villa un jeune homme erre conmie une âme en peine, et demande à chaque instant un conseil à son désespoir. Le désespoir lui dit: •"— Attends.
£t Octave attend, et meurt tous les soirs. Nous sommes à la veille de la publication des bans. Il est décidé qu'on n'en fera qu'une. Auguste compte toujours sur un message d'Octave, le message n'arrive pas. Octave se croit lié par son serment. ' On va causer de la liste des invités en déjeunant, et en famille, entre quatre convives. M"e Agnès se récuse.
— On se passera de ton ovis; lui dit sèchement M. Lebreton.
. Auguste invente un oncle, .deux tantes, et deux cousins, avec les premiers noms venus, et quelques-
ans ornés de particules, ce qui réjouit Louise au dernier point. M. Lebreton inscrit ces faux parents au crayon. Le colonel et M.™* de Gérenty boudent et se tiennent à Técart. On les invitera par politesse. Louise propose trois amies de pension et leurs famiUes; le père accepte ces invités. On propose ensuite M. le maire; Auguste ne fait aucune objection. Et M. le curé? demande Louise. Ça va sans dire, réplique le père, et il.inscrit M. le curé.
— Qui fait donc tant de bruit sur la terrasse? dit M. Lebreton, en regardant du côté de la porte, avec inquiétude.
— Je crois, dit Louise, que c'est encore une dispute entre le jardinier et le commissionnaire du chemin de fer. On aura brisé en route quelque envoi, et on ne veut pas le recevoir... Attendez-vous quelque chose de Paris, monsieur Auguste?
Auguste n'existait plus. Ce bruit extérieur semblait annoncer le foudroyant réveil d'Octave si longtemps endormi. Cet infâme, pensait-il, a violé sa parole d'honneur, parole écrite et formulée de vive voix ! Quelle horrible scène va éclater dans cette salle si tranquille ! le volcan va faire son éruption.
— J'attends, dit Auguste en bégayant d'effroi, j'attends... une visite... un infâme qui se naoque des saintes lois de l'honneur... Monsieur Lebreton, usez
de vos droits de maître. Faites-le mettre à la porte, ne récoutez pas. C'est ce misérable qui fait tant de bruit sur la terrasse.
— Oui, je devine, c'est Finsolent petit Octave! s'écria Lebreton.
— Oui, oui, c'est lui ! dit Louise toujours indignée à ce nom. Bon père, faites ce que dit M. Auguste.
M. Lebreton jeta sur la table sa liste des invitations et sa serviette sur sa chaise, et se leva pour accomplir un acte d'autorité domestique, aux applaudissements de sa fille, lorsqu'un homme entra brusquement dans la salle, comme s'il eût forcé la consigne.
Auguste ferma les yeux, et pâlit, comme il aurait fait à minuit devant la plus épouvantable des apparitions.
Cet homme était d'un aspect étrange. Sa figure avait le type mixte du faune et du démon. Un feu sinistre animait ses yeux, et laissait dans une ombre livide le reste de son visage. Une barbe inculte et massive se hérissait sous son menton. Son torse robuste était fortement accusé par un paletot étroit, dévasté sur toutes les coutures. Il promena un regard sinistre sur les quatre convives stupéfaits, et d'une voix rauque, il dit :
178 MONSIEUR AVQtVVn
•^M^Lebreton?
»- Cest fidoi, dit le mattre, ea s'asseyant pour re^ culer.
•— Vos domesticfues, poursuivit ce spectre de midi, voulaient m'empécher d'entrer. Je leur ai dit, je suis dans mon droit... Vous verrez que j'ai dit vrai... Ne nous hâtons pas...
Lebreton fit un signe à Agnès , le signe qui veut dire, sortez.
Agnès lança au spectre un regard d'amazone, et aiguisant ses ongles de nacre sur la nappe , comme la panthère, elle dit :
-^ Puisqu'il n'y a pas un homme ici, je reste.
L'étrange inconnu regarda de travers Agnès, haussa les épaules et déposa sur la table un paquet ficelé.
M. Lebreton regardait Auguste comme pour lui demander un conseil. Le jeune homme attachait sur la table des yeux vitrés et ne regardait rien, il y avait dans l'air de la salle quelque chose de mystérieusement fatal qui semblait interdire un appel au secours du dehors, pour ne mettre personne dans la confidence d'une horrible révélation.
L'inconnu ouvrit le paquet et exhiba deux tableaux.
'— Je suis obligé de les vendre, dit-il ; ce sont mes enfants chéris... Deux chefs-d'oeuvre comme
VOUS voyez...' Celui-ci est un Achille pleurant Patrocle... Celui-là un Endymion endormi, au clair de lune... M. Lebreton est dix fois millionnaire, m'at-on dit, il t'achètera ces tableaux... Je les vends pour rien... Dix mille francs... Après ma mort ils n'auront pas de prix.
— Ce sont deux croûtes, dit Agnès, dont je ne donnerais pas un liard.
— Ce n'est pas à vous que Je veux les vendre, dit le peintre.
— Et moi je ne veux pas les acheté», dît Lebreton, reprenant un peu de courage.
— Ah! vous ne voulez pas les acheter, dit Finconnu, avec un sourire de démon; eh bien! Auguste les achètera.
Et il appliqua un vigoureux coup de main sur l'épaule d'Auguste.
Louise tressaillit et poussa un cri désolé, comme si elle eût été atteinte du même coup.
— Mais je ne connais pas cet homme*îàl dit Auguste, agité de mouvements convulsifs.
— Ahl tu ne me connais pas! dit le peintre, aVeC Un éclat de rire infernal, prends bien garde îi ce que tu vas dire! on connaît ton écriture ici, et tes lettres sont dans ce portefeuille... Veux-tu que...
— i Voyons, interrompit Auguste brusquement, je
vais VOUS donner cinq mille francs de vos tableaux, et laissez-nous tranquille.
— Tu as toujours été avare, Auguste, reprit Thomme, et tu t'avises de marchander avec moi!... c'est parce que tu vas te marier ! ... Il va se marier ! . . . oh! laisse-moi rire!... Voilà le papa beau-père!.,, il a Tair d'un brave homme... c'est dommage!... il va se marier ! . . . Allons vite, donne dix mille francs, et je te laisse mes chefs-d'œuvre.,.
— Mais vous souffrez ces impertinences! s'écria M"« Agnès en se levant comme une furie, vous, mon oncle! et vous, monsieur?... Quel est ce bandit qui prend un salon pour une grand'route, et vole en plein jour? Quel est ce lâche jeune homme qui se laisse souffleter devant sa femme par un bandit?
Auguste se renversa sur le dossier de sa chaise; il était anéanti. Louise avait laissé tomber sa tête sur ses mains et les inondait de larmes. M. Lebreton, le front penché sur la table, se demandait le mot de cette affreuse énigme, le mystère de cette familiarité impossible entre un effronté voleur et un honnête jeune homme, et il ne se répondait pas.
Une sentinelle veillait et n'avait rien perdu de tous les incidents de cette scène inouïe. Rose, avec son infaillible instinct de femme, avait compris qu'il ne fallait appeler aucun étranger ou aucun agent de la
force publique au secours d'une famille, et elle venait d*agir avec intelligence, sous le conseil d'une bonne inspiration.
Au moment où la virile apostrophe d'Agnès tombait comme la foudre sur la tête de l'inconnu, on vit une ombre se dessiner dans une éclaircie de côleil, du côté du vestibule.
— Ma petite brune, dit l'étranger, en donnant à la jeune Agnès un regard de pitié, vous croyez bonnement me faire peur? détrompez-vous. On ne fait pas peur aux morts, et vous voyez devant vous un hoiïime enterré. J'-avais deux pistolets pour toute richesse ; j'en ai vendu un, il m'a fait vivre huit jours; l'autre... que voici, devait me tuer ce matin. Je me suis accordé un sursis. J'ai pensé à ces deux croûtes, et si mon ami Auguste ne m'en donne pas dix mille francs, je vous livre la correspondance d'Auguste, et je me brûle la cervelle ici, devant vous tous.
A ces mots, Tombre du vestibule prit un corps, tomba sur l'inconnu, et le désarma.
— Voilà un homme! s'écria la jeune Agnès. C'était Octave. Rose l'avait suivi, et embrassait
Louise, comme une mère couvre son enfant de tout son corps dans un moment de péril.
Deux cris simultanés, deux c*est lui! éclatèrent
18â MONSIEUR AUGUSTE
à la fois dans la poitrine d'Octave et de Tiriconnu.
— Sortez tout de suite, si vous n'êtes pas un lâche ! dit Octave d'une voix de tonnerre.
Et, le saisissant au collet avec un bras vigoureux, il le traîna jusque sur la terrasse et sortit par la grille qui s'ouvre sur le bois, toujours dominant par sa force et son énergie son étrange compagnon.
Louise avait soulevé sa tête, et vu, à travers ses larmes, l'héroïque Octave accomplissant cette œuvre d'expulsion avec une figure d'archange exterminateur.
Auguste se leva péniblement, coname un podagre octogénaire, les yeux éteints, le visage livide et bouleversé ; il se traîna vers la porte comme un agonisant chassé de son lit de mort par l'incendie, et désireux de vivre cinq minutes de plus, par amour pour la douleur.
Agnès le suivit lentement, après avoir fait à Rose un signe d'intelligence ; elle le vit traverser la terrasse, descendre l'avenue de la grille, et disparaître assez rapidement sur le chemin qui conduit à la station du chemin de fer.
Elle rentra dans la salle et dit à haute voix :
— Ce misérable Auguste est parti,
Louise poussa un cri de douleur, et s'évanouit
MONSIEUR AUaUSTB 133
dans une violente crise de nerfs. Son père courut h elle en sanglotant.
— Vous ne voyez pas qu'elle étouffe ! dit Rose, Le père et les deux femmes soulevèrent la pauvre
fille dans leurs bras unis, et la portèrent dans sa chambre ; là, elle fut déshabillée promptement par Rose ; on la mit au lit, et, après une heure de soins, on vit ses yeux se rouvrir, mais secs, ternes, égarés, fixes, comme les yeux que la pensée raisonnable n'anime plus.
Le malheureux père, à genoux devant le lit et fondant en larmes, ne cessait d'appeler sa fille par les noms les plus doux ; il n'obtenait aucune réponse. D'une voix faible, il dit à Rose :
— Vite une dépèche télégraphique à notre docteur. Allez vous-même, et recommandez aux domestiques de ne pas parler.
Rose obéit, comme l'éclair au nuage ; dix minutes après, la dépêche arrivait à Paris.
La petite chambre offrait un spectacle bien triste. Tout respirait le luxe, le goût, la gaieté dans les tentures, les meubles, les étoffes, les rideaux. On voyait sourire au plafond, dans une fresque charmante, la figure du printemps qui semait, sur des fonds d*azur lumineux, des arabesques de fleurs, et, comme contraste, le cadre de l'alcôve laissait voir
une jeune fille, dans tout Téclat de, la beauté, mais agonisante et blessée de ce mal affreux qui laisse vivre le corps et tue la raison. Les débris de sa fraîche toilette du matin gisaient confusément épars sur le tapis de l'alcôve, avec les fleurs cueillies dans une pensée d'innocente coquetterie et d'amour.
Tout à coup, la pensée et le souvenir rayonnèrent dans les yeux de Louise ; les larmes allaient faire irruption, mais l'issue était trop étroite pour le torrent contenu ; les yeux restèrent secs, et la poitrine se gonfla, comme s'il eût reflué vers le cœur. Ce fut une crise nouvelle qui détermina un violent transport au cerveau, et couvrit le front, les joues, le sein de la pourpre de la fièvre.
— Ma fortune pour la vie de ma fille !... dit le père au désespoir.
Rose était rentrée depuis longtemps, et la pau\Te fille si dévouée avait aussi perdu la tète ; elle allait et venait, sans aucun but; elle s'agenouillait dans le petit oratoire, priait un instant, versait des larmes, les essuyait promptement, prêtait l'oreille aux murmures du chemin de fer, et ne cessait de redire ces mots :
— J'avais deviné tout cela !
Agnès, debout à la hauteur du chevet du lit, gardait une immobilité morne, et répandait les plus
cruelles de toutes les larmes, les larmes invisibles, le» larmes du cœur.
Louise prononça quelques mots sans suite, avec Taccent rauque des mauvais' rêves, et fit glisser sa main sur ses joues, comme pour éteindre le feu humide qui les brûlait.
— Donnez de l'air, ouvrez la fenêtre, dit le père à Rose.
, A ces mots, la jeune malade fit un mouvement comme pour se lever, et ^appuya sUr son coude droit. Elle regarda autour d'elle, avec ce sourire effrayant qui n'arrive pas aux yeux et que le délire donne, et elle dit :
— Rose, fermez la fenêtre... il est minuit... vous savez?... l'autre... il vaut mieux étouffer... je ne puis plus voir ce jeune homme... Aussi, Rose, j'ai été bien imprudente, cette nuit-lk... je me croyais seule... Ohl mon Dieu!... non... je ne verrai plus cet insolent... Nous irons tout de suite en Italie... n'est-ce pas, Auguste?... On dit qu'il y a, en juin, à Rome, une fête charmante... à Gensano... nous la verrons... n'est-ce pas?... C'est une procession déjeunes filles, toutes habillées comme les coquelicots dans les blés, et on porte des bannières avec l'image de la madone; on chante les litanies... ces jeunes filles ont toutes des voix superbes, et sont
186 MONSlEUa AUGUSTE
musiciennes de nature... et, tout le long ducnemm, on fait des dessins en mosaïque de fleurs sur .le sable... C'est au mois de juin... Ma cousine Agnès est une vilaine jalouse ^ elle ne veut pas venir en Italie... elle aime mon prétendu...
Un éclat de rire nerveux suivit ces paroles et se prolongea péniblement \ elle se laissa retomber sur le lit, comme si, après une veille trop longue, elle eût été frappée d'un foudroyant accès de sommeil.
Les trois • personne» présentes, animées de la même pensée, retenaient leur souffle et disaient en elles-mêmes :
— Oh! si elle pouvait s'endormir l
A cette phase de la crise, le docteur arriva. Il fit signe de ne pas troubler le repos de la jeune fille, et, par un autre signe, il demanda au père un entretien particulier.
Les deux hommes entrèrent dans le petit oratoire,, et M. Lebreton raconta une lamentable histoire, à voix très-basse, comme un secret de confession, devant une image du Christ.
Quand il se trouva seuU dans les arbres, avec son prisonnier, Octave lui dit :
— Je vous ai rencontré comme un bandit épouvantant une famille honnête, et je puis vous livrer à la justice comme un malfaiteur. Toutes les preuves sont contre vous. Eh bien ! je ne ferai pas une chose qui serait une lâcheté. C'est moi qui me mets à votre disposition. Vous avez reçu de moi, à Naples, la plus grave des insultes, celle qui veut du sang,
Vous veniez me chercher ici, ce qui prouve que les années n*ont pas refroidi votre vengeance, et vous vous êtes servi des moyens violents pour connaître ma maison, en effrayant un jeune poltron que vous croyez mon ami. Vous avez pris trop de peine; je
ne me cache pas; on me rencontre partout, et toujours prêt à répondre à ce que me demande Thonneur... Tattends votre réponse, monsieur... J'ai oublié votre nom...
— Zoar-Simaï, dit l'autre, d'un ton nonchalant.
— Je ne suis pas étonné de l'avoir oublié, reprit Octave, ce nom n'est pas commun.
— Un nom comme un autre , dit Zoar-Simaï en s'appuyant contre un arbre. D'abord , causons un peu.
— Je veux bien, dit Octave en s'asseyant sur l'herbe devant son interlocuteur.
— Vous croyez donc, monsieur Octave, vous qui avez un nom commun, vous croyez que je suis venu vous chercher ici? à la campagne?
— Mais... il me semble...
— Ah ! il vous semble faux ! ne vous donnez pas tant d'importance. Je me soucie de vous si peu, que je regrette la peine ^e prennent mes yeux en vous regardant. Je suis artiste; j'aime le beau, et vous, monsieur Octave, vous abusez de la permission qu'ont les hommes d'être laids.
. — Diable! monsieur Simar-Ronaï, dit Octave vous êtes changé à votre avantage! je ne vous reconnais plus. Vous êtes devenu amusant. Un jour même vous aurez la chance d'avoir de l'esprit; qui
sait? Je parie même que vous avez fait des progrès en peinture. La seule auberge de ce village n'a pas d'enseigne; voulez-vous la peindre? au moins vous serez exposé une fois. L'aubergiste paye en aveugle et ne convoque pas de jury ; ne perdez pas cette occasion de vous faire un nom. Voulez-vous que j'en parle à l'aubergiste du Grand-Cerff c'est le Mécène de Chatou; il y a tous les jeudis, à son exposition, un public délicat qui arrive de Pontoise et cause peinture jusqu'à l'abattoir : c'est un public fait pour vous et pour les peintres' incompris. A Naples, vous étiez entouré de jaloux : il y avait deux paysagistes qui s'avisaient maladroitement de faire des chefs-d'œuvre à votre côté, pour étouffer au berceau le germe de votre talent. Un seul ami vous mit en lumière, le jour où votre pinceau décapita un grand pinntre florentin, sous prétexte de peindre sa tète. Cet ami, vous l'avez encore devant vous : c'est moi. Votre toile d'araignée méritait une récompense ; je vous décorai de ma main sur la joue, en plein café. Vous le voyez, j'abuse aussi de la permission qu'ont les hommes d'être insolents envers les lâches; j'abuse de tout.
— Monsieur Octave, dit Zoar-Simaï, après avoir écouté avec distraction, je crois avoir compris votre pensée.
190 'monsieur, âugustb
— Et je crois m'ètxe expliqué assez clairement, moi, monsieur Simaï.
— Eh bien ! monsieur Octave, vous n'êtes pas assez fin pour moi.
— Oui, je sais que vous êtes très-fin, excepté au pinceau. Allez toujours.
— Vous me connaissez d'un caractère très-emporté, très-violent.
— Excepté dans vos tableaux de bataille, monsieur Zoar.
— Oui, ajoutez toujours quelque chose... et quand vous m'aurez poussé à bout, quand je vous aurai rendu deux soufflets pour un, vous serez dans le cas de légitime défense, et vous m'assassinerez bravement avec mon pistolet que vous avez encore dans votre paletot. Voilà votre noble tactique.
— Monsieur Simaï, vous avez étudié Machiavel, en Italie ; votre œil perce le front du voisin et photographie la pensée. On devrait vous parler avec un masque et en pantomime, car la perception de votre oreille est si délicate, que vous surprenez aussi la pensée dans l'inflexion de la voix. Vous êtes un homme terrible. Devant cette perspicacité fabuleuse, il faut s'incliner et la payer de franchise. Oui; j'ai voulu vous pousser à bout et vous tuer dans le cas de légitime défense... Tiens ! il le croit,
rimbécile !... Mais que voulez-vous que je fasse de votre mort et d'un gibier tel que vous? Est-ce que vous valez la peine qu'on vous tue ? A l'état de vivant, vous n'êtes rien pour moi ; à l'état de cadavre, vous seriez quelque chose : un remords! En ce. moment, j!ai besoin de vous... Voyons, devinez pourquoi, vous qui êtes si fin ?
— Vous avez besoin de moi? demanda Simaï d'un air étrange.
— Oui. Aussi, je ne vous quitte pas. Vous m'êtes trop précieux; vous êtes mon homme providentiel... Oh ! je puis vous dire cela, parce que la fin de ce
our verra s'accomplir bien des choses !... et alors tant pis!... C'est à moi que je parle... une parenthèse... Ne faites pas attention... Je m'adresse à vous, maintenant... Ce matin, j'avais un chagrin..* violent... je ne trouve que ce mot dans le vocabulaire... violent est faible...
— Et quel chagrin î demanda Simaï*
— Oh ! vous ne l'avez jamais eu celui-là, vous ! Simaï devint pâle et fit un mouvement.
— J'avais fait un petit chef-d'œuvre de paysage^ un coucher de soleil qui aurait éteint Claude, et mon jeune chien qui cherchait un joujou dans ses ennuis, a mis mon chef-d'œuvre en vingt livraisons! Il n'existe plus ! Je lui avais promis la médaille d'or du
salon de 1859. J'ai cru un moment que Corot, Daubigny ou Cabat ont graissé la patte à mon Érostrate de chien... Je voulais me tuer, comme Tarchitecte du temple d'Éphèse, et je cherchais un suicide honorable, lorsqu'une jolie femme de chambre arrive et m'annonce qu'un malfaiteur, armé jusqu'aux dents, arrête mes voisins dans un salon, et leur demande la bourse ou la vie. Jugez de mon bonheur ! Allons nous faire tuer ! me suis-je dit, et j'économise un suicide ! Il faut bien être économe une fois dans sa vie ! Je fais trois bonds, j'arrive et je vous reconnais du premier coup... Alors je vous enlève... parce qu'on va se marier dans cette maison.... et il ne faut pas troubler la veillée des noces... je vous entraîne donc ici comme mon sauveur, mon libérateur, ma providence, et je m'accroche à vous comme le naufragé à la pointe d'un écueil. Que vat-il arriver entre nous ? Je n'en sais rien; mais il y aura toujours bénéfice, profit et diversion pour moi.
— Ma foi ! dit Simaï ; deux hommes ne peuvent pas se rencontrer plus à propos. J'en ai assez de la vie... elle m'est insupportable et odieuse... pourquoi?.^, c'est mon secret... La société ne veut pas de moi, et moi je ne veux pas d'elle... j'apprends que... un... de mes amis, un riche avare, sema-
rie... et épouse une... dot de plus d*un million... cela me parait une fable, un conte... une absurdité...
— Une absurdité qu'un homme se marie ? interrompit Octave.
— Enfin, je n*en dis pas davantage, reprit Simaï; une absurdité, c'est le terme... il ne m'en avait pas soufflé un mot, le misérable !... ma tète se monte... j'arrive, et je ne doute plus; il était là, buvant le Champagne avec deux femmes laides à faire peur. Je l'ai insulté, je l'ai traité comme un chien de Constantinople ; je voulais l'exciter à se battre avec moi, k se battre à mort, jusqu'à nous dévorer, et à nous faire mettre en terre tous deux dans la même fosse! Le lâche a dans les veines du jus de nénufar; il n'a pas plus bougé que cet arbre. Heureusement, vous êtes arrivé, vous, et tout ne me manquera pas.
Octave avait écouté cela comme le récit d'un rêve fiévreux. Il y eut un instant de silence.
— Ce jeune homme qui va se marier, dites vous, était votre ami ? demanda Octave d'une voix tremblante,
— Et certainement, dit Zoar ; on peut avoir des amis partout, je n'ai pas toujours été pauvre ; pas toujours habillé, ou pour mieux dire, deshabillé comme saint Labre. J'ai joué mon rôle de dandy.
— Et qui vous a ruiné ? les femmes ?
194 MONSIEUR AUGUSTB
— Oh! non.
— Le jeu ?
— Je ne joue jamais.
— La Bourse ?
— Je ne la connais pas,
— La table ?
— Je suis sobre.
— Je ne devinerai jamais, si vous ne m'aidez pas.
— Je ne vous aiderai pas.
— Encore un mot, et puis, nous réglerons notre affaire de Naples... Vous avez, dites-vous, trouvé le jeune marié votre ami, avec deux femmes trèslaides ?
— OuL
— 11 y avait une blonde et une brune î
— Ah ! je n'ai pas remarqué leurs cheveux, ni même leurs figures.
— Mon pauvre jeune homme, je vous crois un peu fou ; dit Octave avec commisération.
— Non, je ne suis pas fou; je suis malheureux ; reprit Simaï, avec un ton de mélancolie navrante.
Octave prit le pistolet dans la poche de son paletot, et l'arma.
— Oh! je ne vous crains plus, maintenant, dit Simaï; je viens de voir briller une larme dans vos yeux. Votre arme ne me fait pas peur... et puis
comme eUe doit être douce, la mort, quand on a trop fatigué sa vie!... La tombe est le meilleur des lits de repos.
Octave étendit son bras à sa droite et fit feu.
— La mort vient de passer là, dit Simaï, en montrant la direction de la balle, et la mort n'a rendu service à personne... une mort perdue!
— Maintenant, dit Octave, nous pouvons parler de notre duel de Naples, en toute sécurité. La partie est égale. On a beau ne pas tenir à la vie, on aime toujours à mourir régulièrement... Voyons... j*ai deux témoins excellents... deux hussards... des témoins omnibus... Us logent près d'ici... Vos armes seront les miennes; vous êtes l'insulté, ne perdons pas de temps... Oh! mon Dieu! vous ne sauriez dire ce que je souffre!...
— Oui, vous êtes devenu tout à coup horriblement pâle, dit Simaï avec douceur et en se rapprochant.
— rai les pressentiments des hommes nerveux, reprit Octave... Il se passe en ce moment quelque chose d'affreux pour moi... l'air me le dit à l'oreille.
— Et vous tenez donc beaucoup à ce duel? demanda Simaï.
— C'est mon seul remède en ce moment.
— Et vous voulez me tuer pour vous guérir?
feuille , j*ai , depuis cinq jours, mon viatique en poche; prenez ceci, et ne doutez plus.
— Mais ce n'est pas de vous que je doute, dit Simaï, en repoussant le portefeuille ; c'est de moi, ma conversion est impossible.
— Eh bien ! il m'est impossible alors d'accepter de vous la moindre assistance. Laissez-moi.
Simaï inclina la tête, et s'intçrrogea longtemps; puis se relevant avec énergie, il dit :
— Je connais dans les vallons déserts de Calabre ou de Sicile de petites chaumières isolées, où l'homme résolu à tout peut vivre comme un ermite, loin de toute fréquentation... j'irai vivre là. Je vous le jure. Si le repentir est un second baptême devant Dieu, je me repens ; si l'expiation nous renouvelle, je suis prêt à l'expiation... Maintenant me sera-t-il permis de vous sauver du désespoir?
Octave garda le silence, et se soumit à lui-même un nouveau cas de conscience, avec lequel le rigide casuiste ne crut pas devoir transiger.
— Et moi aussi, dit-il, j'ai juré de laisser s'accomplir ce mariage, sans le troubler. Rien ne peut me délier de ce serment; un serment écrit et signé. Ainsi de toute manière, votre offre est inacceptable; mais je vous en suis toujours reconnaissant... Per-
MOXSIFUR AUGUSTE 201
sistez dans vos bonnes résolutions, et acceptez ceci pour... I
— Je n'accepte rien ! dit Simaï qui parut obéir à une inspiration nouvelle ; tout est mis à néant. Cette minute nous retrouve vous et moi tels que nous étions au début de cet entretien... Où sont vos armes ? où sont vos témoins? Cherchez ce qu'il faut, pour un duel à mort. Je vous attends... dans une heure, vous me reverrez ici, à cette même place, et Tun de nous deux y trouvera le repos éternel.
Ce brusque changement fit peu d'impression sur Octave ; sa pauvre tête d'ailleurs était trop bouleversée, et la réflexion ne pouvait s'y loger un seul instant, il accepta par un signe de tète, sans s'inquiéter du reste, et faisant un léger signe de la main, il partit, en disant:
— A bientôt !
Simaï tira de sa poche un calepin, en déchira une page, écrivit trois lignes au crayon, et chercha sur la limite du village un messager champêtre, qui pût remplir, avec intelligence, l'office de facteur.
Une heure écoulée, Octave arriva au rendez-vous avec cette exactitude rigoureuse qui est la première loi du duel. Il n'est pas permis de faire attendre, quand la mort menace.
Les deux hussards, aisément reconnus par Octave, s'étaient empressés d'accourir au premier signe. On s'enfonça dans le bois, et la bonne place trouvée, ^
on s'arrêta.
— Il a donc toujours des duels, ce. brave jeune *
homme ! pensaient les deux hussards ; quelle mau- '
vaise tète !
Simaï accepta les pistolets. •
On confia les armes aux témoins qui les chargèrent sous les yeux d'Octave, pour éloigner tout
soupçon de fraude amicale. Les balles ne mentaient pas ; elles étaient de vrai plomb.
— Mes camarades, disait Octave , ce n*est point un duel de conscrit, que vous allez voir. C'est un combat à mort. Vous portez la médaille de Grimée, ainsi ce petit jeu ne vous fait pas peur. Vous en avez vu bien d'autres.
— C'est égal ! dit l'un des hussards ; j'aime mieux une bataille qu'un duel sérieux.
L'autre comptait vingt pas, et marquait les deux places avec une ligne de petits cailloux.
Les témoins tirèrent au sort pour les combattants, et Octave fut favorisé.
— Je jouerai de malheur, jusqu'à la fin, dit-il, en riant.
Il visa son adversaire un peu au hazard, et fit feu.
— Rien, dirent les témoins.
La balle coupa une branche à un mètre au-dessus de la tète de Simaï, qui dit :
— Voilà une branche plus heureuse que moi !
Et il la ramassa précieusement comme une relique, en détacha une mince tige et s'en décora.
~ A vous donc! lui cria Octave,
Simaï prit la pose expérimentée d'un héros de tir, abattit lentement son arme, mit le point de miré
dans la bonne ligne visuelle, et, relevant tout k coup le pistolet, il dit aux témoins :
— Vous êtes bien pâles tous deux ! Allons, vous avez un bon cœur ; vous vous intéressez à ce jeune homme et vous avez raison... Écoutez ceci et répandez-le partout. Ce matin, je suis entré dans la maison de M. Lebreton, ici tout près; il y avait deux jeunes femmes qui ont eu peur de moi... vous voyez que mon uniforme n'a rien de rassurant... Ce brave jeune homme que vous voyez là... M. Octave est venu au secours de ces deux femmes, et, pouvant me tuer, ilest descendu jusqu'à consentir à se battre avec moi, lui riche et heureux, moi pauvre et avili! Est-ce beau cela ! Vous le raconterez à votre régiment, à toute la garnison, à toute la ville, n'est-ce pas? Merci, mes camarades; je me retire en Sicile, au Val di Nota. Nous ne nous reverrons plus. Je tire le canon d'adieu.
Et il déchargea le pistolet dans lei arbres, en saluant les deux hussards.
Octave écoutait et regardait avec une surprise qui ressemblait à de Tadmiration.
Les deux hussards battirent des mains et demandèrent si leur présence était encore utile. Octave leur fit un signe négatif et leur serra les mains.
Simaï se tint à l'écart.
Qaand les deux adversaires furent seuls, Simaï dit : Monsieur Octave, votre serment ne peut pas vous empêcher de subir, malgré vous, ce que je viens de faire. Vous n'avez pas trempé dans mon stratagème et vous en aurez le profit malgré vous. Demain, tout le monde saura ce que vous avez fait. Je connais peu les femmes, mais je crois qu'elles ont du cœur comme les hommes, et votre récompense viendra.
— Votre service est inutile, mais je vous en sais gré, dit Octave.
— Inutile! inutUe! Eh bienl écoutez... Malgré vous et à votre insu, par respect pour votre serment, j'ai écrit un petit billet à Auguste, pour lui demander un rendez-vous, à la minute... Savezvous ce que mon messager m'a rapporté de la maison?
— Parlez, parlez vite...
— Auguste n'est plus chez M. Lebreton; il est parti, il s'est enfui comme un lâche, et poursuivi par les malédictions d'une famille. Le désordre est à la maison; le mariage est à jamais rompu. On dit aussi que la petite est malade ; il n'y a rien d'étonnant ; la scène de ce matin a été chaude. On a fait venir un médecin de Paris, mais un médecin faux ; c'est vous qui serez le vrai. Les domestiques vous regardent comme un dieu sauveur ; on obtient tout
dans une maison, quand on a les domestiques pour soi. Monsieur Octave, il ne reste plus que moi de malheureux. Le soleil se couche, et se lèvera demain, aussi brillant que vous. Je vais voyager aux étoiles avec plaisir, car vous ne souffrirez pas de la jalousie de la nuit. Me permettez-vous de vous dire adieu, sans vous serrer la main?
Octave ressuscitait par secousses, et n'osait douter, car la parole de Simaï portait la vérité avec elle.
— Voici pour votre ermitage du val di Nota, ditil, en donnant son portefeuiDe à Simaï; et si vous me promettez une dernière fois, devant ce soleil qui se couche, de vivre honorablement, je vous permets de me serrer la main.
— Simaï poussa un cri de joie et serra la main d'Octave, en disant :
— Cette main d'honnête homme m'a guéri!... adieu.
Octave suivit quelque temps des yeux ce personnage étrange qui venait de jouer dans sa vie un rôle si court et si décisif. Le malheureux avait reçu TargenJ avec une sorte d'indifférence, ayant plutôt l'air d'obliger le bienfaiteur que d'être obligé luimême, et donnant ainsi un certain crédit au dicton : L'arqent ne fait pas le bonheur.
MONSIEUR AUGUSTF 207
Quand la nuit tomba, Octave trouva un expédient pour s'assurer plus complètement de la vérité du récit de Simaï. 11 se ménagea avec adresse un entretien avec Rose, et là tout fut confirmé. Seulement la femme de chambre, émue par les souffrances d'Octave, n'osa pas donner le vrai bulletin de la santé de Louise; elle se contenta de parler d'une légère indisposition qui n'avait rien d'alarmant. Octave rentra dans'son atelier, regarda le portrait, et lui donna toutes ses plus chaudes caresses, comme un à-compte sur l'avenir..
Le docteur s*était installé chez M. Lebreton, pour se consacrer exclusivement à la guérison de Louise. Trois jours s'étaient éco.ulés et la raison n'était pas revenue. Les symptômes d'aliénation mentale avaient succédé au délire de la fièvre; les yeux de la pauvre fille étaient bouleversés par un égarement sinistre, et quand une parole sourde tombait de ses lèvres, elle s'adressait toujours ou à l'amant ou au mari. Ceux qui écoutaient ces confidences des rêves, pleuraient, en désespérant de la guérison.
Le docteur *** à peine âgé de trente-cinq ans, est un des praticiens les plus distingués de cette illustre Faculté de Paris, la première du monde. Il entre dans la chambre d'un malade avec ce calme et cette
sérénité de visage qui rassurent la famille et semblent annoncer la guérison. Sa visite est le meilleur de ses remèdes; Tair de santé qui flotte autour de lui dissipe les miasmes de Talcôve et fait croire au privilège d'une contagion salutaire. Le malade accablé par les langueurs de la nuit, le regarde entrer avec un sourire comme s'il était l'ange de la guérison. Aussi peut-on dire de lui que ce n'est pas souvent la médecine qui guérit, c'est le médecin.
Il était donc devenu le commensal de M. Lebreton, et prenait ses repas en tète à tète avec lui, car M"® Agnès ne quittait pas l'appartement de sa cousine. Le quatrième jour, le malheureux père, entraîné par la conversation, dit au docteur :
— Au moment où je croyais marier ma fille, j'ai fait le bilan de ma fortune, et comme je suis de ceux qui se sont enrichis honorablement, je n'ai à dissimuler aucun chiffre... Je possède huit millions et même quelque chose en sus...
— Peste! dit le docteur, l'industrie vaut mieux que la médecine.
— Eh bien! monsieur le docteur, je vous ai enlevé violemment à votre grande clientèle...
— Non, interrompit le docteur, vous ne me portez aucun préjudice. Nous sommes dans la morte saison... Nous appelions ainsi la saison où on ne
910 MOKSIEUR AU6USTB
meurt pas. fallais prendre mes vacances du côté du Rhin, soit à Bade, soit à Ems. Beaucoup de mes confrères font déjà récole buissonnière en Allemagne. Vous voyez que je ne vous fais aucun sacrifice. Et d'ailleurs notre malade n'est pa$ une malade ordinaire. Comme on se porte toujours très-bien chez vous, M. Lebreton, je n'avais pas vu W^^ Louise depuis deux ans. Cest un miracle de beauté. La Faculté en masse devrait s'associer pour rendre la raison et la vie à cette admirable enfant. On n'a pas toujours entre les mains un pareil chef-d'œuvre à soigner. Le jour de sa guérison sera le plus beau de ma vie.
— Ainsi vous espérez, docteur? demanda le père d'une voix tremblante.
— J'espère .en Dieu, j'eâpère en sa jeunesse, j'espère en mes soins, dit le docteur avec un ton ferme et convaincu.
— Eh bien! cher docteur, si vous guérissez ma fille, la moitié de ma fortune est à vous; vos soins ne seront pas payés.
Le docteur tressaillit et fit le mouvement d'Hippocrate refusant les présents d'Artaxercès.
— Mon offre est sérieuse, ajouta le bon père ; celui qui dit je donne toute ma fortune ne donnera jamais rien. Un spoliateur n'aurait pas le courage
d'accepter. Ma promesse est dans des conditions acceptables, et je la maintiens.
Après un moment de silence, le docteur agita la pointe d'un couteau sur le bord d'une assiette, et dit avec nonchalance.
— Vous n'avez absolument rien omis dans les détails que vous m'avez donnés le premier soir,
— Rien, docteur.
— Cest que voyez-vous, monsieur Lebreton, le moindre oubli pourrait m'égarer sur le chemin de la guérison. Je ne veux pas faire fausse route, faute d'un petit renseignement.
— Je crois avoir tout dit ; répliqua le père, en se û'ottant le front.
— Ainsi... par exemple, reprit le docteur, conime illuminé par une idée soudaine ; ainsi, vous croyez que votre fille n'était pas éprise de ce jeune homme? de cet Auguste ?
— Éprise d'Auguste ! Oh 1 cher docteur ; ma fille a été élevée dans les principes les plus sévères : quelques jours seulement avant le jour fixé pour le mariage, je me suis un peu relâché dans ma surveillance ; mais j'ose affirmer que le mot d'amour n'a jamais été prononcé entre elle et lui. C'était des deux parts une timidité poussée jusqu'au ridicule. Auguste était encore plus demoiselle que ma fille, au
point qu'au moment de se marier, ainsi que je vous Tai dit, il a eu peur du mariage, et â. tout laissé à l'abandon. Vous concevez quel coup affreux pour la tête de ma pauvre fille ! la corbeille prête, les cadeaux faits, les bans publiés, un assortiment complet de robes, de châles, de fourures ; tout ce qui fait tourner la cervelle des jeunes femmes, et puis une lubie tombe dans la tête de ce poltron de fiancé, tout s'écroule ; plus de mariage ; alors crise violente, spasme, fièvre, délire, transport au cerveau. Cela se conçoit. Mais d'amour pour le jeune homme! Oh! pas l'ombre ! Vous connaissez le cœur des femmes, docteur... Ma femme m'a avoué un jour qu'elle ne s'était mariée que pour avoir un châle de l'Inde ; et l'amour chez elle est venu plus tard.
— Cependant, dit le docteur, j'ai crti surprendre, au moment des crises nerveuses, quelques paroles de... tendresse... qui m'ont paru... indiquer.
— Ah! oui, oui, interrompit le père... des mots sans suite... des mots d'opéra... elle sait toutes ces bêtises de théâtre par cœur ; elle les chante à son piano. . . mon bien-aimé. . . mon Femand. . . grâce poar lui-même^ que sais-je moi ! on n'entendait que cela dans la maison, surtout depuis le dernier concert... mon Femand toutes les richesses de la terre.. * vous connaissez l'air, docteur ?
— Oui, je reconnais Tair. aux paroles.
— Eh bien ! dans les maisons les plus honnêtes on chante ces baUvernes, depuis la maîtresse jusqu'à la fille du portier... ensuite, s'il y a transport au cerveau, on continue dans le lit. Voilà.
— Oui, dit le docteur satisfait; cette explication me paraît assez bonne. Autrefois, toutes les jeunes filles aimaient Télémaque, aujourd'hui elles aiment un héros d'opéra. Toujours l'idéal.
— - Toujours l'idéal ! répéta M. Lebreton, sans savoir ce qu'il disait.
— Allons faire notre seconde visite ; reprit le docteur, en se levant.
— Je pense qu'elle doit dormir, dit le père ; Rose vient de me faire le signe, elle dort.
— Il faut étudier son sommeil; c'est essentiel. Un sommeil tranquille serait un premier indice de guérison.
Le docteur et M. Lebreton montèrent aux appartements
Grâce aux soins attentifs d'Agnès, une fraîcheur douce régnait dans la chambre de la malade. La chaleur était actuellement au dehors.
Agnès assise à côté du lit, se leva comme à regret, et céda sa place au docteur, en le saluant d'un air
214 MORSIBtE AUIHTSTB
gladal. Un léger trépignement de pieds se fit même entendre sur le tapis.
Le docteur eut l'air de ne rien remarquer.
Louise, couchée sur le côté droit, le visage tourné vers la ruelle, dormait d'un sommeU assez paisible. Le docteur se pencha sur elle pour écouter sa respiration, et en se relevant il fit un signe de tète et un geste qui rassuraient.
Le père répondit par un sourire mouillé de larmes, et montra du doigt au docteur une partition ouverte sur le piano. C'était la Favorite ouverte à l'air, O mon Femandt
Ce piano muet était iriste à voir, dans cette chambre, où régnait le silence de la désolation.
Le docteur n'ordonna rien, cette fois, et sortit avec M. Lebreton.
Agnès respira, elle avait une de ces idées de femme, une de ces idées, qui paraissent folles d'abord, et qui ne sont reconnues sages qu'après l'événement. En toute autre occasion, l'ardente jeune fille aurait fait éclater une révélation inattendue, mais le silence était le premier devoir de cette maison de deuil ; il fallait se taire, et attendre des jours meilleurs, si Dieu les envoyait.
Marchant sur la pointe des pieds, Agnès arriva aux
rideaux de la fenêtre, les entr'ouvrit et, à ti'avers la persienne, jeta un regard sur le parc.
Au-dessus d'un massif de chênes nains une tète se fit reconnaître du premier coup par l'œil pénétrant d'Agnès.
A l'espionnage, on devinait facilement l'espion.
Agnès écarta doucement la persienne, et montra son visage et une petite main qui faisait un salut d'amitié.
Le massif de chênes nains répondit en s'agitant, comme si l'âme d'Octave eût donné la vie à cette végétation. Le bras du jeune honmie se leva au* dessus de la verdure et se tordit en point d'interrogation.
Le télégraphe a été inventé par Tamour.
Agnès inclina sa joue sur sa main droite, mit son mouchoir de batiste sur sa tête, et de l'autre main le fit soulever avec une lenteiir calme et mesurée. Octave répondit, en joignant les mains, et en levant ses yeux au cieL
Agnès fit un nouveau salut, et un mouvement qui, en rétablissant la persienne dans son jpremier état, signifiait : — Assez pour aujourd'hui, soyez content.
Octave comprit qu'il fallait obéir avec convenance, et il rampa sur le gazon jusqu'aux fourrés sombres
du parc, et quand il ne redouta plus d'être découvert, il se leva et gagna le mur de clôture qui domine la rivière. Il franchit ce mur avec Tagilitéd'un écolier en vacances, et descendit sur la berge. C'était un chemin de traverse qu'il avait trouvé le matin, pour éviter la grille et les sentiers frayés de cette maison de campagne. Une chose mettait le comble à sa joie; il venait d'entrer, par un miracle inexplicable, dans les bonnes grâces de M"' Agnès, cette intraitable gardienne de Louise. Il comptait donc deux amies très-utiles. Rose et la belle cousine, ce dragon du jardin des Hespérides.
Agnès, l'amazone aux nobles sentiments, avait voué toute son estime et son admiration à l'héroïque jeune homme qui les avait tous délivrés de ce formidable malfaiteur, dont l'image semblait encore s'agiter, comme une ombre infernale, sur les murs de cette maison*
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Le lendemain, à Theure charmante où la nature parée des perles matinales nous réveille pour se faire admirer dans l'éclat tranquille du ciel, la fenêtre de la chambre de Louise s'ouvrit avec lenteur pour laisser entrer l'arôme des fleurs et la brise de l'aurore dans l'alcôve de la jeune malade. Agnès parut un instant au balcon et joignit ses mains, en disant tout bas : • \ — C'est toujours lui.
* Elle avait reconnu Octave dans le lointain.
Louise paraissait dormir d'un sommeil tranquille; la nuit avait été bonne, l'incarnat de la fièvre semblait s'éteindre sur ce visage céleste, et faire place insensiblement aux douces nuances de la santé. \?
Agnès entra dans l'oratoire, et montrant le côté du parc, elle fit à Rose le signe qui voulait dire :
— 11 est encore là !
— Mais ce pauvre jeune homme va se tuer! dit Rose à Foreille d'Agnès.
— C'est déjà fait; il ne vit plus! répondit Agnès, en se servant de la même précaution pour ne pas troubler le sommeil de Louise par le moindre bruit.
L'entretien continua ainsi à voix très-basse.
— Voilà un amoureux ! dit Rose.
— Un de ces amoureux qui font croire à l'amour, reprit Agnès, et il n'est pas heureux,
— Oh! dit Rose, laissez rétablir mademoiselle, et il fera son chemin... Voyez-vous, mademoiselle Agnès, quand un homme aime avec cette passion une jeune fille, il est bien près d'être son mari.
Agnès soupira et regarda le plafond.
-« Pardon, mademoiselle, poursuivit Rose, est-ce que vous croyez au retour de cet abominable coquin d'Auguste?
— Non ; maia je crois à l'arrivée d'un charmant honnête homme qui me parait bien dangereux.
Rose ne répondît rien, mit un doigt sur sa bouche, et chercha ce nouveau venu dans sa mémoire.
— Rose, vous ne devinez pas? demanda Agnès ;
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— Non, mademoiselle, et pourtant je ne suis pas maladroite pour deviner un amoureux.
— Eh bien! croyez bien ceci,., le docteur est amoureux de Louise.
— Ah! mon Dieu! que me dites-vous làl Est-Cô qu'un médecin peut aimer sa malade?
— N'y en aurait-il qu'un, c'est le nôtre... Mais vous ne remarquez donc rien. Rose ?
— Non, mademoiselle; mais en y réfléchissant bien, je crois que tous les hommes peuvent devenir amoureux de ma jeune maîtresse; elle a cinq cent mille francs de dot, et cela peut donner de l'amour aux plus aveugles et aux plus froids.
— Certainement, dit Agnès, la dot est pour beaucoup dans l'affaire ; un docteur de trente-cinq ans, qui fait un pénible métier pour gagner de l'argent, à vingt francs la visite, peut arriver tout de suite à la fortune, en épousant une héritière millionnaire; mais notre docteur est un homme délicat, et s'il n'aimait pas Louise, il se persuaderait qu'il en est fou, afin de ne pas se flétrir à ses propres yeux, efl faisant un mariage de spéculation, un commerce honteux à propos de maladie.
— Oui, mademoiselle Agnès, je suis de votre avis, et cela me fait trembler pour ce pauvre Octave...
— Et pour le médecin aussi, interrompît Agnès.
v Octave y perdra ce qui lui reste de raison, il tuera le docteur, et M. Lebreton, qui aime la tragédie, en verra jouer une chez lui.
— Et vous croyez que M. Lebreton donnerait sa fiUe au docteur?
— Mais, ma bonne Rose, tu ne connais donc pas mon oncle ! il a déjà crié par-dessus les toits qu'il donnerait sa fortune pour la vie de sa fille...
— Oh! c'est une façon de parler qui n'engage à rien, remarqua Rose; on dit qu'on donne sa fortune, et après la guérison on donne mille écus.
— Ou on donne sa fille, ce qui est plus aisé, reprit Agnès.
— Si la fille se laisse donner, dit Rose.
— Les femmes un peu romanesques, poursuivit Agnès, aiment toujours ceux qui leur sauvent la vie; elles ont vu arriver cela dans les livres et au théâtre. Louise sait les romans et les opéras par cœur. Ainsi, elle ne cesse d'admirer , dans Guillaume Tell, M"e Mathilde, la fille de l'empereur d'Autriche, laquelle est amoureuse d'un petit berger, suisse qui lui a sauvé la vie un jour d'avalanche.
— Oui, je comprends cela, dit Rose ; il y a une manière de sauver la vie qui peut exalter la tête d'une jeune fille, et bien disposer son cœur en faveur d'un homme. Ainsi, je pourrais peut-être ai-
mer un homme qui ferait Taction courageuse d*Octave, mais aimer un docteur parce qu'il a fait son métier, en griffonnant des ordonnances, bonnes pour la guérison comme pour la mort, au choix de Dieu, ah! voilà ce qui ne m'arriverait pas! et M»e Louise n*est pas femme à se dévouer ainsi, par reconnaissance pour des potions calmantes et des bains. Je la connais.
— Soit, je veux bien l'admettre, reprit Agnès; mais le docteur a déjà toute la sympathie du père ; voilà ce que je vous apprends, puisque vous Tignorez. M. Lebreton ne croit pas être père tant qu'il n'aura pas marié sa fille. C'est sa lubie. Le docteur est charmant, distingué, spirituel ; il est homme à exploiter une convalescence avec une adresse par*faite, dans un but matrimonial. Louise a, comme son père, la lubie du mariage. Au théâtre, quand le rideau tombe sur l'hymen obligé d'Arthur et d'Emilie, Louise me dit toujours : « Qu'ils sont heureux!... » Vous riez, ma bonne Rose?
— Je ris parce que vous dites vrai.
— Eh bien ! qu'y aurait-il d'étonnant, si Louise, encouragée par son père, se mettait en devoir d'aimer un docteur qui a tout le charme d'un homme du monde, et fait oublier ses ordonnances de médecin par son esprit d'amoureux.
Les deux jeunes femmes sortirent de l'oratoire, et le docteur, suivi de M. Lebreton, entrai dans la chambre.
Agnès fit un signe au docteur, quientr'ouvrit doucement les rideaux de Falcôye, regarda Louise avec attention, et donna par un sourire radieux le bulletin de sa santé.
La belle jeune malade dormait toujours de ce doux sonmieil qui rassure et fait croire à une prompte guérison.
Agnès montra ^ à Rose son fauteuil de gardemalade et sortit, en suivant le docteur, comme elle faisait tous les matins, pour écouter le rapport sous les arbres de la terrasse.
— Nous allons assez bien, ce matin, dit le docteur; la maladie n'empire pas, elle suit une marche rétrograde. L'équilibre tend à se rétablir. J'ai deux excellents [auxiliaires : sa jeunesse et sa forte constitution. C'est la Vénus de Milo ; elle pourrait se passer d'Hippocrate; elle porte sa panacée en ellemême. On pourrait lui dire ce mot du vieillard de Cos : jEgrotam^ cura te ipsam... Pardon, mademoiselle. Agnès, il faut toujours qu'un docteur fasse une citation en latin.
M. Lebreton était dans l'extase; il serra la main du docteur, et lui dit :
— Je vous laisse avec ma nièce, il faut que j'écrive ce!s bonnes nouvelles à ma sœur ; nous nous reverrons à déjeuner.
— Vraiment, dit Agnès, avec un sourire délicieux, les malades sont moins à plaindre que les gens qui se portent bien, lorsqu'ils rencontrent un médecin comme vous.
— A votre âge, mademoiselle, dit le docteur, la maladie n'est que le repos de la santé.
— N'importe! reprit Agnès, la santé est ime si belle chose qu'il ne faut pas lui donner ce repos.
— Quelle est votre patronne, mademoiselle?
— Sainte Agnès ; 21 janvier.
— Oh ! une martyre qui a bien souffert à Rome! Eh bien! la même ville vous a donné une patronne meilleure, et qui n'a jamais souffert.'
— Laquelle, docteur?
— La déesse Hygie... Connaissez-vous les vers qu'un poëte du dix-huitième siècle a faits sur votre patronne païenne?
— Non, je ne connais que les poètes de mon siècle.
— Écoutez ceux-ci.
— Asseyez-vous, docteur; il faut être assis pour dire des vers du dix -huitième siècle, et surtout pour les écouter.
236 HONSIEUK AUGUSTE
— Oh ! la pièce est très-courte,
— Alors, elle est bonne.
— Voici, reprit le docteur :
Il est nne Jeune déesse, Plus agile qa*Hébé, plus fraîche que Vénus ; Elle écarte les maux, les chagrins, la tristesse.
Sans elle le bonheur n'est plus.
Les amours, Bacchus et Morphée
La soutiennent sur un trophée
De lierre et^de pampres orné,
Tandis qu'à ses pieds abattue, 'Rampe l'inutile statue
Pu dieu d'Épidaure enchatné.
*^ Docteur, dit Agnès en battant des mains, vous récitez admirablement les vers; je parie que vous en faites...
— Oh!... j'en fais... en -amateur, dit le docteur d*un air modestement orgueilleux, j*en fais pour le salon, et non pour le public.
— Je vous présenterai mon album.
— J'essayerai d'y mettre quelque chose digne de vous.
— Un quatrain suffit.
— Vous méritez un poëme.
— Un docteur poëte, c'est chose rare.
— Esculape est fils d'Apollon.
— Ah I c'est juste ! et vous êtes fils d'Esculape, vous. Que de vers vous devez avoir adressés à vos belles malades après la guérison I
— Avant, toujours.
— Il paraît que vos vers sont dangereux. J'aime mieux attendre mon quatrain très-longtemps,'
— Je ferai votre épithalame.
— Oh ! docteur, je suis une vieille fille, j'ai vingt ans, Pt j'ai renoncé au mariage.
— Vous! renoncer au mariage! vous! la vivante expression de 1^ beauté, de la grâce, de l'esprit !
— Ah! monsieur le docteur, jo cherche mon idéal et je ne le trouve pas ; notre siècle est pauvre en ce genre. Il y a beaucoup d'hommes, peu de maris et point d'idéal.
— Vous courez après un fantôme, mademoiselle.
— Peut-être*
— Ah ! vous espérez donc atteindre votre idéal ?
— La vie est un long espou'.
— Vraiment, mademoiselle, vous me rendez triste tme matinée si belle ; il y a une plainte dans votre organe si doux; il y a une douleur dans votre pensée, un nuage dans votre regard. A quoi donc servent la jeunesse, la beauté, la fortune î A changer en malheurs les dons du ciel.
"î— Ah ! monsieur le docteur, dit Agnès avec un
long soupir, je vois que vous avez étudié rhomme, et que vous ne connaissez pas la femme.
— Mademoiselle, je m'incline devant ce jugement et je n'en appelle pas.
— La femme, reprit Agnès avec feu, ne vit que par le cœur, et le cœur n'a besoin ni de jeunesse, il est toujours jeune; ni de beauté, il est invisible; ni de fortune, il est assez riche. Le cœur est tourmenté par de plus hautes exigences, et lorsque ce noble indigent ne trouve pas ce qu'il cherche, il ne pourrait l'obtenir ni de l'or de Plutus, ni de la jeunesse d'Hébé, ni de la beauté d'Apollon. Vous aimez la mythologie, en voilà.
— Cela veut dire, mademoiselle, pour parler clairement, que vous n'êtes pas heureuse.
Agnès croisa les bras et regarda le ciel.
— Nous sommes quelquefois, par occasion, dit le docteur, les médecins des maladies de l'âme; mais il faut que le malade spirituel ait confiance en nous.
— Mais il faudrait auparavant que les maladies de l'âme fussent classées et portassent un nom, comme la migraine, la névralgie, la fièvre typhoïde. Avezvous un dictionnaire médical des maladies spirituelles?
— Oui.
— En combien de volumes?
— En un seul mot.
— Lequel ?
— Amour.
•—Ce dictionnaire, docteur, est à l'usage des hommes ?
— Il est dédié aux deux sexes.
— Eh bien, je n'accepte pas la dédicace, moi. Votre amour ne ressemble pas au nôtre. Chez nous, le sentiment pur domine la passion grossière, et chez vous... achevez ma phrase, docteur.
— Ah ! mademoiselle, je ne veux pas condamner les hommes en masse ; il y a d'honorables exceptions ; il y a des hommes qui ont le cœur féminin.
— Bien peu.
— r^'y en aurait-il qu'un, mademoiselle, j'ai tant d'affection pour celui-là que je n'ose prononcer une condamnation universelle.
— En voilà un que j'aimerais, si je le connaissais! dit Agnès en riant.
— Vous le connaissez, mademoiselle, et vous ne l'aimez pas.
— Prenez garde, docteur, n'affirmez rien.
— Ainsi, mademoiselle, vous auriez donc trouvé votre idéal?
— Mais si mon idéal ne m'a pas trouvée, moi, me voilà bien avancée !
— Cet idéal serait aveugle.
— Non... oh ! non, docteur... vraiment, dit Agnès en jouant l'embarras, les hommes sont étranges... il y en a de présomptueux, qui pensent n'avoir qu'à se montrer pour nous séduire, et ceux-là sont, en général, dépourvus de tous les avantages que nous recherchons... Je suis une vieille iSUe, et j'en ai déjà vu bon nombre de ceux-là... Un éclat de rire a foudroyé leur présomption... Il en est d'autres, rares, ceux-là... oh! bien rares!... malheureusement!... d'autres, doués de tous les mérites, et qui garderaient toujours un aveu au fond du cœur, tant ils se méfient d*eux-mêmes ! tant ils craignent de perdre un espoir, en révélant leur amour ! Ainsi, voyez donc à quoi est exposée une femme qui se met à la recherche de ce phénix d'amour qu'on nomme l'idéal ? Si elle le trouve, par hasard, elle rencontrera chez luij nécessairement, entre autres vertus, cette modestie silencieuse et cette noble méfiance qui n*osent rien demander; et la femme, esclave des chastes réserves de son sexe, n'osant jamais donner un encouragement à des timidités honoraUes, chacun gardera sa position, comme ces deux statues de plâtre qui sont là sur leurs piédestaux, el on atteo-
dra rage avancé de la vieillesse, pour échanger une déclaration d'amour et se marier dans le passé.
Le docteur écoutait, comme écoute un bel homme et un homme charmant; les fumées de Tamourpropre montaient à son front, et donnaient à ses yeux et à ses oreilles des perceptions menteuses ; il voyait ce qui n'existait pas, il entendait ce qu'on ne disait pas. La belle Agnès ne parlait plus ; elle regardait la cime des arbres et semblait demander une réponse. Le docteur, ne sachant trop ce qu'il allait dire, préludait par des mots décousus, lorsqu'un son de cloche le tira d'embarras. On annonçait le déjeuner.
— Déjà dix heures ! dit-il en regardant sa montre; et il offrit son bras à la jeune femme, qui parut fort contrariée de ce carillon; il brisait un entretien si doux, et au moment décisif!
Rose s'avança vers le docteur d'un air joyeux, et lui dit :
— Mademoiselle vient de se réveillefr : elle est très-calme ; elle m'a parlé très-raisonnablement, et m'a demandé des fraises.
— Bon symptôme ! dit le docteur... Voas me permettez, mademoiselle, je vais faire une courte visite à votre cousine, et je descends.
Le docteur disparut comme T éclair, pour se rajeunir de dix ans.
— Eh bien ! mademoiselle ? demanda Rose à voix basse et avec un signe intelligent.
— L'hameçon est jeté ; il mordra, dit Agnès.
Et elle entra dans la salle où M. Lebreton venait de s'asseoir.
— Ah ! dit M. Lebreton revenu à la gaieté ; il faut avouer que ce cher docteur a fait un miracle.
— Le bon Dieu Ta un peu aidé, remarqua la belle Agnès.
— Oui... oui... sans doute... la Providence... mais enfin cela n'ôte rien au talent et à la science du docteur.
— Les médecins, reprit Agnès, ont toujours un grand intérêt à exagérer le danger d'un malade. C'est assez naturel. Si le malade meurt, ils disent : — Ah ! je vous l'avais bien annoncé ; le mal était sans remède. Si le malade revient à la santé, ils ont la gloire d'avoir guéri un incurable. La tactique est bonne et trompe toujours,
— Mais, ma chère Agnès, reprit M. Lebreton, quelle rage as-tu d'attaquer tous les hommes que je reçois avec amitié ?
— C'est que, mon oncle, vous jetez par la fenêtre votre amitié comme votre argent ; il y en a pour
tout le monde. Vous semez de la graine d'ingrats partout.
— Allons! tais-toi, Agnès, voici le docteur.
Le docteur entra, rayonnant de joie, serra la main de M. Lebreton, s'assit, et donna les meilleures nouvelles de là santé de Louise. Agnès écoutait et regardait le docteur eti ouvrant ses beaux yeux noirs, qui lançaient des flammes. Le docteur avait cette faculté visuelle qui permet de voir l'expression d'un visage voisin, comme si le pouvoir de l'œil s'étendait jusqu'à l'oreille, faculté que la belle Agnès avait aussi, comme beaucoup de femmes, et qu'elle avait remarquée chez le docteur. Aussi, depuis le matin, elle se livrait à la contemplation extatique, quand le docteur ne la regardait pas dans la ligne visuelle directe, et elle changeait subitement sa physionomie admirative en indifférence, lorsque le docteur la regardait en face. Il y avait dans cette métamorphose et cette mobilité de visage un naturel si parfait, une décomposition si subite, que le doc* teur n'aurait pu soupçonner la moindre idée de ruse, le moindre plan organisé contre sa personne. Aussi, vers le milieu du repas, le docteur, qu'emportait toujours la manie de la citation, se crut obligé de se citera lui-même, mentalement, ce vers de satra-"^' gédie favorite :
C'est Vénns toat entière k sa proie attdchée.
Dès ce momeut, il résolut d'avoir pitié de tant d*amour, et d'accorder ses faveurs à cette jeune Phèdre d'occasion.
Le soir de ce jour, au lever des premières étoiles, la jeune et belle Agnès se promenait seule sous les arbres de la terrasse, comme une femme qu'une pensée d'amour malheureux condamne à l'isolement.
Le rusé docteur prit l'allure d'un homme qui se laisse conduire par le hasard, et retint un léger cri de surprise en rencontrant Agnès.
— Ah! pardon, mademoiselle, dit-il, si je vous interromps dans vos rêveries. Dans les ténèbres de ces arbres on ne reconnaît personne, pas même ceux qu'on aime à renconlrer... Je venais respirer ici un peu de fraîcheur... J'ai laissé M. Lebreton dans la chambre de sa fille... Nous allons au mieux...
Cet excellent père est enchanté de causer avec sa chère Louise, et MU« Rose fait sa partie dans le trio de l'alcôve, avec une joie folle qui lui donne de l'esprit.
— Rose a bien raison d'être joyeuse, dit Agnès; cette pauvre fille est morte de fatigue. Les malades ont le tort de tuer ceux qui se portent bien.
— Et vous aussi, mademoiselle, reprit le docteur, vous vous êtes dévouée à votre cousine'avec un zèle qui vous honore.
— Oh! docteur, j'ai fait ce que toute autre femme aurait fait à ma place. Les femmes naissent sœurs de charité ou gardes-malades. Elles se dévouent dans les hôpitaux et aux armées, au lit des blessés et des malades; elles meurent sur le champ de bataille de l'épidémie sans se plaindre; on n'a pas besoin de leur adresser des proclamations excitantes ou de leur jouer des fanfares belliqueuses pour animer leur courage. Leurs modestes exploits s'accomplissent dans l'ombre, et un sourire du ciel leur tient lieu de médailles d'honneur, de grades et de décorations. Messieurs les hommes, voilà ce qui fait notre infériorité.
— Elle est adorable! dit le docteur en joignant ses mains et comme en à parte.
— Cette guérison est un bienfait pour tout le
monde, reprit Agnès; elle nous guérit tous, mais elle va bientôt nous affliger d'une absence.
— Je ne comprends pas bien, mademoiselle.
— Vous avez la surdité de la modestie, docteur.
— Du moins je n'ose comprendre.
— Ah! je vous croyais plus courageux.
— Vous me donnez de la hardiesse, et alors j'essayerai de dire que la convalescence de Mi*® Louise et... mes... loisirs me retiendront encore quelques jours dans cette résidence délicieuse, cet Éden de la grande banlieue de Paris.
Un rayon d'étoile perça une éclaircie des arbres et illumina la figure d'Agnès. La joie aurait pu remplacer ce rayon, tant elle parut éclatante et naturelle au regard du docteur.
Le moment conseillait les hardiesses, la volupté courait dans l'air de la nuit; un parfum de fleurs enivrait les sens; les harmonies qui descendent des étoiles chantaient l'hymne suave des hyménées illégitimes; l'ivresse qui vient de la femme bouleversait la raison.
Et l'amour-propre, le plus inexorable des amours, achevait la défaite du docteur.
Agnès marchait lentement, la tête basse comme une victime résignée, qui n'a plus d'autre ressource que la générosité de l'homme. Mais l'homme, placé
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devant ces faiblesses, n'est jamais généreux: il croit à Don Juan, cet infernal gomorrhéen, ce hideux ennemi des femmes que la comédie honore trop, en nous le présentant comme un moissonneur de rosières ; il croit à tous les airsd*opéra-comique dont on Ta bercé :
Enfant chéri des dames, Je fus en tont pays Fort bien avec les femmes, Mal avec les maris.
Pourquoi me piquer de constance Quand je vois de nouveaux appas ?
J'ai longtemps parcouru le monde.
Et l*on m*a vu de toute part Courtiser la brune et la blonde, Aimer, soupirer au hasard}
et rhomme se laisse facilement emporter par le charme de ces premières leçons, professées par un tmor léger. Seulement, quand il échoue devant une brune ou une blonde, il ne s'en vante pas, ou quelquefois se venge par la calomnie de Téchec reçu.
— Rentrer à Paris maintenant, reprit le docteur, pour trouver quoi? un désert* Rentrer dans cette
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foule, où manque la femme ; dans ce vide, où règne le néant; dans cette vie fausse, pire que la mort ! non; im charme divin me retient ici, et je reste. Le bonheur, ce trésor introuvable, je le vois luire dans ces ténèbres, et je ne veux pas m'en éloigner. Une seule fois, on trouve ce que le cœur cherche ;'il ne faut pas attendre la seconde qui ne vient jamais.
— Ah ! monsieur, dit Agnès avec Tingénuité attachée à son nom; une femme serait heureuse si elle pouvait croire à la sincérité des paroles qui charment son oreille ! si elle pouvait croire que le charme de l'esprit a une source secrète au fond du cœur !
"^ MaiS) mademoiselle, dit le docteur avec ce feu que donne ledéâr et qui ressemble trop à la flamme sainte de l'amour; mais, je vous le jure, c'est mon cœur qui parle en ce moment, et qui, par malheur^ ne peut avoir d'autre organe que ma bouche! C'est tout ce que mon âme a de plus pur qui s'exhale vers vous, comme l'encens vers la divinité I Vous aussi, AgnèSt vous êtes l'idéal de mes rêves: vous êtes l'ange de mes visions. Un regard de vous me mettrait sur le trône du monde, un sourire de vos lèvres me ravirait au ciel. Laissez-moi vous dire c je vous aime, i sans me repousser comme profane, et je me croirai digne d'être aimé ua jour*
Le docteur tomba aux pieds d'Agnès, prit sa main droite, et la couvrit de baisers.
La jeune fille détourna la tête, comme pour ne pas voir Ténorme faute qu'elle conmiettait.
Ses yeux infaillibles avaient vu passer une ombre sur Ta lizière du quinconce, et cette ombre errante portait avec elle son nom.
— Relevez-vous, dit Agnès avec la voix de l'abattement langoureux ; allez rejoindre mon oncle. Votre absence pourrait éveiller des soupçons... Si vous saviez de combien de jaloux je suis entourée... Oh! vous saurez tout un jour... et vous me plaindrez...
— Et je vous consolerai, adorable Agnès, dit le docteur en se penchant sur la joue de la jeune fille.
11 savoura un baiser qui ne lui fut pas disputé, et marcha d'un pas de conquérant vers la maison.
— Est-il honmie ! dit Agnès, à voix basse, en
suivant des yeux le docteur avec un sourire de lutin.
Rose, toujours aux aguets dans les grandes occasions, se glissa sous les arbres de la terrasse, et, avant de parler, elle fit un geste de désolation.
Agnès la pressa vivement de parler.
— En voici bien d'un autre! dit Rose; nous sommes à la veille d'un autre malheur.
— Qu'y a-t-U donc? parlez ! demanda Agnès.
— Il y a que M. Octave est fou. Si j'avais pu lui
mettre une chaîne au cou, comme à notre chien de garde, je l'aurais renfermé dans la basse-cour.., M. Octave veut tuer le docteur.
; — Oh ! ce n'est que cela? dit Agnès rassurée ; ce n'est rien : Octave ne tuera personne. C'est moi qui ai mis une chaîne au cou du docteur, et nous ne le craignons plus.
— Mais vous ne comprenez pas alors la folie d'Octave, mademoiselle?
— Oui, je la comprends. Il redoute encore un mari dans le docteur...
— Vous n'y êtes pas, mademoiselle.
— Eh bien ! expUquez-vous mieux. Rose.
— Ah ! pour le coup, je n'ai pas la langue de M. Octave, moi; vous croiriez que je vous parle chinois. Il n'y a que lui qui puisse vous expliquer tout cela... Ce que je puis vous dire de plus clair, le voici. M. Octave sait tout ce qui se passe ; il rôde nuit et jour aux environs ; je crois qu'il a des ailes comme un oiseau ou un démon. Vous ne sauriez croire tout ce qu'il devine, en suivant le mouvement de la lumière et des ombres sur les rideaux de la chambre de M"« Louise 1 11 n'en saurait pas davantage s'il était avec nous...
— Mais enfin, interrompit Agnès, que veut-il?